Sophie
Loizeau/Françoise Clédat
Superbe note de lecture de Françoise
Clédat sur Caudal de Sophie Loizeau, (pour
Poezibao) dont je retiens en
particulier cela : « mais rien de ce qu’on éprouve ne se sépare de ce
qu’on nomme. Rien de ce qui est éprouvé ne se prouve indemne de la langue qui
le nomme »
Bonheurs du Monde ou du soir ?
Gâtée par Le Monde hier soir, Monde que je lis désormais
presqu’exclusivement dans sa version électronique (abonnement). Une page
entière sur les orgues, une sur trois livres importants sur la musique tout
récemment publiés (dont Bernard Scève, Les
Instruments de musique, Santiago Espinosa et Clément Rosset, L’Inexpressif musical) et cerise sur le
gâteau, dans le portrait qui clôt
traditionnellement Le Monde des Livres,
aujourd’hui consacré à l’auteur du pacte autobiographique, Philippe Lejeune,
une très longue et belle allusion à Claude Mauriac, dont j’ai toujours pensé
qu’il n’était pas assez connu et célébré.
Je lis cela : « Le Temps immobile de Claude Mauriac occupe une
place de choix [dans le travail de Philippe Lejeune]. Non pas les dix tomes de
ce journal reconstitué et publié chez Grasset, mais les 3,5 mètres linéaires de
cahiers tenus par l'auteur durant près de soixante-huit ans, et dont il a tiré
son immense et génial "journal de la relecture de son journal, à coups
de "plongées", de parallèles, d'associations d'idées", livrant
ainsi un "texte-puzzle". Tout y devient l'objet de montages : ainsi
le diariste relit-il en 1972 quelques pages notées avec enthousiasme en 1933,
puis les commentaires, très critiques, qu'il adressait déjà en 1953 à ce jeune
homme naïf de 19 ans - sans se sentir pour autant plus proche de cet adulte de
39 ans trop sûr de lui... On n'en finirait pas de circuler entre les strates de
temps de ce journal au carré ou au cube : "La question que
soulèvent des œuvres comme celle de Claude Mauriac, c'est de savoir si les
journaux intimes peuvent eux-mêmes avoir une genèse, autrement dit des
brouillons. Et la réponse n'est jamais évidente. Dans Autogenèses, je reproduis en fac-similé
la page 60 du premier tome du Temps immobile, mais cela ne suffit pas
tout à fait. L'image permet bien sûr de se représenter la manière dont Claude
Mauriac découpait les photocopies de son journal pour les coller à l'aide de
scotch sur le manuscrit de son livre, mais il faudrait que le lecteur puisse
toucher le manuscrit pour comprendre réellement ces opérations de
montage. "
(Portrait de Philippe Lejeune, par Jean-Louis
Jeannelle, in Le Monde des livres, daté du 3 mai 2013)
Ce flux, quelles
digues ?
Un extrait de ma « time-line » Tweeter entre 16h30 et 17h30, le 2
mai
-Un bébé singe dérobé dans un zoo en Isère retrouvé dans un champ
-Hommage émouvant au petit Lesedi, 3 ans, mort dans un accident de tram
dimanche à Nantes
-Des dangers de la lecture : Bouvard et Pécuchet. Flaubert à L.Brainne:
"mon but (secret): ahurir tellement le lecteur qu'il en devienne fou"
-N'oubliez pas ce soir : Michel Serres, Jordi Savall, Sarah Bakewell et Barbara
Cassin sur le plateau de La Grande Librairie!
-Les orgues refusent de jouer leur requiem
-Philippe Lejeune: le récit de soi, c'est lui
-Penser avec les oreilles
-Der Maler bei der Arbeit: Das VanGogh-Museum in Amsterdam eröffnet wieder
-Greek neo-Nazi lawmaker tries to assault Athens mayor, police say
-Greffe d'une trachée sur une enfant de deux ans, une première mondiale
-Plongée dans l'univers des abattoirs avec le film "Entrée du personnel"
→ est-ce que cela fait aussi partie de l’autobiographique, tel que le pense et
le cherche Philippe Lejeune, cette pénétration constante de la conscience par
des flux de données toujours grandissants, déferlants ? Qu’advient-il
réellement de cette immense base/masse de données ? Et nous, petit bouchon
balloté sur ce fleuve immense de données sans fin, sans structures sauf celle
que nous tentons de lui donner ?
De la bibliothèque comme d’un instrument
(G. Didi-Hubermann et Heather Dohollau)
Un rapprochement à faire entre cette constatation
de Georges Didi-Huberman qu'il consulte des dizaines de livres de sa bibliothèque
en une seule journée de travail et Heather Dohollau qui vient de mourir, dans
ce film où elle parle
de sa passion des livres depuis l’enfance et dit que tous les livres autour
d'elle sont un peu comme un clavier dont elle jouerait.
Grande tristesse à l’idée de la mort d’Heather Dohollau, qui redouble celle de
la mort toute récente et si brutale de Ronald Klapka qui m’avait fait connaître
son œuvre en 2005 et qui m’avait toujours poussée à aller la voir à
Saint-Brieuc, ce qu’hélas je n’ai pas fait.
Lectures
Pas très heureuses : Handke, Une
année dite au sortir de la nuit ; Judith Schlanger, La Mémoire des œuvres ; Victor
Hugo, Le Promontoire du Songe ;
Virginia Woolf, l’Art du Roman ;
Jean-Christophe Bailly, La Phrase urbaine.
Peter Handke, de courtes phrases, très banales, dont je n’arrive pas à
comprendre l’intérêt ou la nécessité. Peut-être tenter d’y revenir et lire non
pas in extenso, mais au hasard ?
Judith Schlanger : pour moi ce texte érudit, historique est plus froid et
moins prenant que La Lectrice est
mortelle, que j’ai terminé il y a peu et tant aimé.
Victor Hugo : Le Promontoire du
Songe, démarrage sur les chapeaux de roue, somptueux : à l’invitation
d’Arago, Victor Hugo observe la lune à l’Observatoire. Mais ensuite trop de
pages où s’accumulent les références mythologiques, les noms de la lune dans
toutes les cultures, etc.
Tout de même : « Qui que nous soyons, nous sommes des ignorants. Ignorants
de ceci, sinon de cela. Nous passons notre vie à avoir besoin de révélations.
Il nous faut à chaque instant la secousse du réel » (Le Promontoire du songe, L’Imaginaire/Gallimard, 2012, p. 21
Jean-Christophe Bailly, je l’ouvre à peine, il me faut donc faire preuve d’un
peu de patience. La lectrice est mortelle,
La lectrice est impatiente, La lectrice est capricieuse.
Des citations et fragments
Terrible pensée après cette soirée de lecture triste. Hugo, Handke, Schlanger, Bailly, rien ne m'a
retenue. Alors je cherche quelques éclats à extraire, à tout prix, comme lorsque, dans un
endroit vide ou ennuyeux, on s'efforce de trouver un minuscule qui puisse répondre
au désir éperdu de sens ou ouvrir un espace d’intensité.
Espace d’intensité, j’emprunte l’idée,
sinon la formulation exacte à Alain Veinstein et Hélène Cixous dans leur beau dialogue. Ils parlaient ici du silence et plus
précisément encore du blanc en poésie.
Du glas et pour qui il sonne (John Donne
et Hélène Cixous)
Cixous, précisément, qui dans cette même émission, parle d’une façon tout à
fait extraordinaire de la mort. Cette grande connaisseuse du domaine anglais
(il ne faut jamais oublier cela !), imprégnée de Shakespeare comme de
Joyce, disant que chaque vers de Hamlet est une citation en puissance, rappelle
l’œuvre de John Donne et singulièrement la "méditation 17" : « Personne
n'est une île, entière en elle-même; tout homme est un morceau de continent,
une partie du tout. Si une motte de terre est emportée par la mer, l'Europe en
est amoindrie, tout autant que s'il s'agissait d'un promontoire, ou que s'il
s'agissait du manoir d'un de tes amis ou le tien propre: la mort de chaque être
humain me diminue, parce que je fais partie de l'humanité, et donc, n'envoie
jamais demander pour qui sonne le glas; il sonne pour toi. (source)
No man is an island, entire of itself;
every man is a piece of the continent, a part of the main. If a clod be washed
away by the sea, Europe is the less, as well as if a promontory were, as well
as if a manor of thy friend's or of thine own were: any man's death diminishes
me, because I am involved in mankind, and therefore never send to know for whom
the bells tolls; it tolls for thee. (source)
Occasion aussi de comprendre d’où vient le titre du livre d’ Hemingway !
Des langues étrangères, Los, Abstract
(Hélène Cixous)
Hélène Cixous dit aussi comment des langues étrangères sont venues d’elles-mêmes
dans le texte de Chapitre Los - Abstracts
et Brèves chroniques du temps (Galilée). Ne serait-ce, dans le seul titre,
que ce los sur lequel elle revient
longuement mais toujours sans évoquer la place qu’il prenait dans les
injonctions des nazis dans les camps ; et abstract dont elle se demande s’il n’est pas devenu un mot français
(pourquoi donc, alors que nous avons résumé,
qui me semble tout à fait adapté ?)
Ces mots étrangers, elle a jugé que le temps était venu de les inclure dans son
texte. Ce que je trouve également libérateur, car nous sommes pétris de ces
langues étrangères, que nous entendons partout, que nous travaillons, qui nous
traversent. Alors pourquoi seraient-elles arbitrairement éliminées de ce que
nous écrivons ?
Chacun seul, tous beaucoup (Judith
Schlanger)
« Celle qui écrit un livre, son sentiment n’est pas qu’il s’agit d’une
variation infime, d’une boucle minuscule de l’identique, d’une écume portée par
les courants mais qui par elle-même ne change rien », écrit Judith
Schlanger dans une réflexion sur la question des chefs d’œuvre et de leur ombre
portée et parfois écrasante. « Au contraire, nous savons et nous éprouvons
tout autre chose. Dans la durée du faire, quelque chose se libère, aigu et hors
d’atteinte, qui va droit à la force. On n’est jamais seul dans sa pensée, dit
très bien Michel Schneider, mais dans son penser on est toujours seul. Chacun
seul, tous beaucoup : c’est toujours une partie de la variété redondante,
et c’est toujours l’unique et l’écart. Quelque chose dans cette solitude est
une force. » (La Mémoire des œuvres,
Verdier, 151). Et elle poursuit plus loin, tentant de penser le pluriel étonnant des lettres : « la
masse est répétitive, mais chaque désir est seul. Il y a une infinité d’œuvres et
pourtant chaque voix est distincte. Il y a de l’énorme et de l’infime, du
massif et de l’aigu, du décisif et du quelconque, et pourtant chaque fois c’est
un œuvre. Il y a mille variantes piétinantes mais parfois une variante ouvre un
autre jeu, et ne fait plus fonction de variante, mais de modèle. » (153)
La mort de l’auteur et des lecteurs
« Ou encore à la façon de Kermode : la mort de l’auteur, puis la
mort successive des lecteurs, libère le sens du texte ; et le sens croît, fleurit
et se démultiplie à mesure que les mains accrochées au texte lâchent prise, en
grappes pâles, successivement ». (La
Mémoire des œuvres, p. 166)
NB : renseignements pris, Frank Kermode est un éminent critique anglais (1919-2010)
Cela aussi, lire, le jeu des ricochets sans fin…. ricochets vers d’autres œuvres,
échos entre les œuvres lues, construction de ce qui est aussi une œuvre,
cachée, personnelle, notre bibliothèque intérieure.