Jouer
les sons
Toujours Espinosa et l’Inexpressif
musical : « la seule expression musicale consiste à jouer
les sons - insignifiants en eux-mêmes - d'une manière telle que soient perçus à
la fois le caractère le plus propre de chacun et son rapport avec les autres. »
(99)
→ Mine de rien, c'est tout un cours d'interprétation qui est donné là. Je pense
aussi ici aux propos de Celibidache (mais je crois qu'il s'inspire de la
phénoménologie et il m'a semblé comprendre qu'Espinosa récusait aussi le point
de vie des phénoménologues.)
Le mot interprétation
« Le mot interprétation est ambigu en tant qu’il désigne
habituellement l’action d’expliquer ou de tirer une signification de quelque
chose. Or pour ce faire on suppose qu’il faut compter sur une entité extérieure,
comme dans la traduction, qui “rend” une chose pour une autre tandis que, dans
la musique, l’interprétation consiste à rehausser le caractère essentiellement
singulier des sons. » (100)
Et il enfonce le clou d’une façon qui me ravit : « ni le monde ni la
musique ne sont des textes (ni des représentations) et nous ne pouvons
nullement les analyser comme tels. » (106) et encore : « tendre
l'oreille à la musique n'est pas “comprendre”, c'est écouter et trouver
en cette seule écoute tout le sens et tout le plaisir avec la certitude que
rien n'y manque. » (106)
→ En fait il y a toute une dimension polémique dans ce livre que je ne relève
ni ne développe car mon propos n'est pas de faire de la philosophie mais
d'interroger la musique avec tous les moyens disponibles. Mais nombreux sont
les philosophes à en prendre pour leur grade! Mais pas Wittgenstein. Chez lui,
dit Espinosa, c'est la pensée de la
musique qui guide la réflexion philosophique : « la philosophie
de Wittgenstein offre un parfait contre-exemple de cette tentative d’écrire sur
la musique tout en parlant de tout sauf de la musique. » (108)
→ il reste à Espinosa, et j’espère qu’il le fera, à entrer plus avant dans le
vif du sujet, sur précisément le jeu et l’écoute de la musique. On continue à
tourner inlassablement sur la notion-clé d’inexpressivité de la musique mais on
voudrait aussi le lire sur ce que cela implique pour le musicien et le
mélomane.
Denis Rigal
Fortement poussée à cela par la note d’Henri
Droguet, j’ouvre Terrestres de Denis
Rigal. Et j’éprouve un vrai choc tant les premières pages sont somptueuses. Le
texte d’ouverture, titré Niemandszeit
(le temps de personne, où semble bien passer l’ombre de Paul Celan, il faudra
toutefois le confirmer) est une sorte de méditation quasi sonore sur les « galets
lancés par les vagues » (9). Et l’on comprend mieux d’emblée pourquoi
Droguet s’intéresse à Rigal.
« il en a presque fini avec la méta
-physique (-phore et –morphose aussi,
du même coup)
et serein serine
la sans foi dite litanie :
la vesce et le lin bleu, la bourrache et l’orchis,
le sceau de Salomon, le miroir de Vénus
et l’iris à venir au bienheureux bourbier. » (13)
→ Si je rangeais ma bibliothèque selon la loi du « bon voisinage » d’Aby
Warburg, je pense que j’installerais Droguet et Rigal côte à côte, afin qu’ils
puissent parler !
Des livres
Et dire la joie d’avoir entre les mains et sous les yeux de beaux livres
bien faits tels que celui d'Encre marine (Espinosa) et celui du Bruit du temps
(Rigal). Ces sensations tactiles, visuelles, olfactives, sonores même que
jamais ne donnera le livre électronique. Qui habille de même tout texte qu’il
accueille. Or cette sorte de personnalité qui vient au livre que nous lisons de
par son habit joue un rôle non négligeable dans la réception que nous en
faisons.
Du Cloud
Oui du cloud, en anglais et non
pas des nuages, qui furent dans un temps un peu lointain un grand thème du Flotoir.
Car hier dans son édition datée mardi 28 mai 2013, Le Monde a publié un passionnant supplément sur le cloud…(à titre d’exemple, cet
article). Il s’agit d’une nouvelle révolution, aux effets sans doute massifs, de l’internet.
Plus de matériel, de logiciels en local, au bureau (personnel ou professionnel)
mais une sorte de délocalisation massive de tous les outils et surtout de
toutes les données. On n’achète plus le logiciel de traitement de texte ou de
retouche photo, on s’y abonne. Et on loue de l’espace de stockage pour toutes
ces données. Quelque part. Ce qui implique d’énormes fermes de
serveurs, qui entre autres propriétés sont des gouffres à énergie. Une
ferme de serveurs de taille usuelle aujourd’hui consomme en électricité l’équivalent
de 20 000 foyers.
Il y a le pour bien sûr, allègement des structures informatiques dans les
entreprises, accessibilité des données à partir de n’importe quel appareil
(ordinateur, tablette, téléphone)… meilleur service offert aux clients qui ne
sont plus confrontés aux éternelles mises à jour de leurs logiciels…
Mais ce qui m’inquiète c’est l’énorme concentration que cela implique, laquelle
génère une vulnérabilité considérable. On nous explique que la « ceinture
rouge » (!) de Paris, alias 93, mieux dite Seine Saint Denis est en passe
de devenir une pépinière de fermes de serveurs, notamment parce que Paris étant un évier, ce coin-là est moins
vulnérable aux inondations. Mais que penser des hangars immenses, sans aucun
doute très sécurisés, mais si vulnérables par exemple au tir d’un drone en cas
de conflit majeur ? Ou même d’une attaque terroriste à grande échelle.
L’autre aspect est la question de la confidentialité des données : oh que
la Stasi aurait aimé vivre à notre époque !
Précision utile, je ne suis pas technophobe, plutôt même technophile mais j’essaie
aussi de réfléchir à ce que les grandes multinationales nous imposent (il
semblerait que l’Union Européenne veuille interdire toute plantation à partir
de semences auto-produites !) mais aussi aux risques inouïs qu’elles
prennent (cf le problème majeur du démantèlement des centrales nucléaires). Course
en avant grisante certes, mais qui ressemble parfois furieusement à une course
droit dans le mur.