Martine
Broda
Je suis très touchée par le dossier à
mise en ligne progressive que Le Nouveau
Recueil de Jean-Michel Maulpoix, un peu trop silencieux me semble-t-il mais
se réactivant somptueusement, consacre à Martine Broda. Superbe lettre d’Esther Tellermann, mais aussi ce
paragraphe bien précis dans l’article
de Michel Deguy :
« Pour faire comprendre à d’autres cet apparent paradoxe qu’il lui
arrivait souvent de déclarer, déconcertante, qu’il lui fallait maintenant
trouver des tâches nouvelles, qu’elle était en panne de sujet, et c’est ainsi
qu’elle s’attacha à Roberto Juarroz, je dirais qu’elle a été didactique :
elle reconduisait ainsi de jeunes lecteurs de plus en plus détournés de la
poésie vers et dans la tradition lyrique, de Guillaume d’Aquitaine à Jouve,
devenue opaque par ignorance scolaire ou offusquée par le tournant culturel.
Passeuse, si l’on veut, assez pédagogue pour des lecteurs. Translatio
poetarum. Elle passait le relais de Rilke à Hölderlin, de Mandelstam à
Juarroz, et de la psychanalyse à la sublimation. »
→ Il ne s’agit bien évidemment pas ici de me comparer, en quoi que ce soit, à
Martine Broda, mais de dire que je me sens en phase avec ce dire sur un côté
didactique. J’ai toujours pensé que Poezibao
avait aussi une fonction didactique et pour moi-même en premier lieu, puisque
son développement, depuis la fin novembre 2004, reflète mon entrée dans le
monde de la poésie contemporaine, très peu exploré par moi jusqu’alors, en ses
différentes phases.
Deguy qui ajoute cette très belle et féconde citation de Martine Broda :
« Aujourd’hui en France la poésie, perdant contact avec son public au fur
et à mesure qu’elle renonce à toute dimension existentielle, éthique et
destinale, a tendance à s’épuiser dans des jeux parodiques, ou encore à devenir
exsangue »
Suivre son propre instinct de lecteur (Virginia
Woolf)
Un beau chapitre, dans L’art du roman,
sur « comment lire un livre ? » Virginia Woolf prône d’abord la
totale liberté dans l’approche, le choix, le mode de lecture, pour dit-elle se
laisser faire par les impressions et sensations qui émanent de la lecture. Mais
ce n’est qu’un premier temps et elle se fait précise sur la question du
jugement, avec ce conseil au fond très simple mais qui montre bien son niveau
d’exigence : toujours comparer le livre aux meilleurs exemples dans le
même genre (poésie, roman, biographie ; etc.). « Le seul conseil qu’une
personne puisse donner à une autre à propos de la lecture c’est de ne demander
aucun conseil, de suivre son propre instinct, d’user de sa propre raison, d’en
arriver à ses propres conclusions [...] Chacun doit en décider pour soi-même.
Admettre dans nos bibliothèques des autorités, si lourdement fourrées et
enrobées qu’elles soient, c’est détruire l’esprit de liberté qui est la vie
même de ces sanctuaires. » (Virginia Woolf, « Comment lire un livre »,
in L’Art du Roman, Coll. « Signatures »,
Points, 2009, p. 168)
Rester des lecteurs (V. Woolf)
Ses propos sur la question du jugement, je les trouve très libérateurs. Ils
consistent à dire, ne vous prenez pas
pour un critique, un vrai critique, ils sont rarissimes, mais soyez un vrai
lecteur, une vraie lectrice. Du seul fait de lire et de tenter d’avoir une
opinion sur vos lectures, vous avez une influence.
« Il nous faut rester des lecteurs. Nous ne viserons pas à cette gloire
supplémentaire qui appartient aux rares êtres qui sont aussi des critiques.
Mais nous n’en avons pas moins notre responsabilité de lecteur, et même notre
importance. Les critères que nous posons et les jugements que nous portons s’insinuent
dans l’air et deviennent partie de l’atmosphère que respirent les écrivains en
travaillant. Une influence est créée, qui les marque, même si elle ne trouve
jamais son expression imprimée. Et cette influence, si elle est bien préparée,
vigoureuse, personnelle, sincère, pourrait être de grande valeur aujourd’hui,
quand la critique se trouve par la force des choses en suspens, quand les livres
défilent comme une procession d’animaux dans une baraque de tir et que le
critique n’a qu’une seconde pour charger, viser, tirer, bien pardonnable s’il
prend un lapin pour un tigre, un aigle pour une volaille, ou manque son but et
perd son coup contre quelque pacifique vache paît dans le champ voisin. »
(ibid. p. 182)
Le train en marche (Etienne Faure)
Curieuse et douce impression fauréenne,
à la lecture du nouvel opus d’Etienne Faure, La Vie bon train, proses de gare. De courtes proses, nées d’un très
grand don d'observation comme on
disait jadis. Et plus encore d’une capacité à enregistrer et surtout traduire
en mots des impressions souvent subliminales. Il nous donne à lire ce que l’on
avait remarqué, senti, compris, observé, sans jamais se le formuler. Un exemple :
cette sorte d’aura qu’ont dans une gare ou un aéroport, les voyageurs qui
arrivent de loin ! Le tout avec une pointe d’ironie sépia. Chaque texte va
son train et nous embarque ou nous laisse à quai, désemparés. Il y a un
mouvement très curieux dans ces courtes proses ficelées pour que l'on monte à
bord. Comme si elles recueillaient et exprimaient les sensations et impressions
inscrites dans ce corps en constant déplacement que nous sommes presque tous. « La
foule, c’est encore plus flagrant vu de haut, fait des remous traversés de plusieurs
courants, comme au fond des estuaires les eaux douces et côtières qui s’affrontent,
se mélangent, puis de nouveau s’écartent. Qu’un flux domine aux heures de
pointe, venu en conflit avec les petites vitesses – les gros, les vieux, les flâneurs
– et le passage est impossible à travers la masse. » (29)
Balade, son, images
Un très beau square urbain à portée de pas : je m’étais en effet
proposé (oui parfois je me parle comme ça !) d’essayer de l’utiliser pour
ce footing que je ne parviens pas à faire suffisamment régulièrement…
l’arpenter, en écoutant des podcasts (j’en ai… 2250 dans mon ordinateur… !).
Tentative vécue sur un mode intérieur particulier, parce qu’à la fois je
faisais des photos et en même temps j’écoutais les dires stupéfiants d’Hélène
Cixous et de Georges
Didi-Huberman (« Du jour au lendemain », France Culture,
émissions toutes récentes)… écoute flottante, moment fort et particulier.