Sur la poésie (Martin
Rueff)
Hier un intéressant article de Martin Rueff, dans Libération, « La non-poésie des non-poètes ». Je ne sais
pas si c’est en raison de l’écho donné à cet article, mais la fréquentation de
mes scoop-it a fait un bond et a été multipliée par trois au moins. Martin
Rueff que j’ai contacté et qui m’a autorisé à reprendre cet article ce matin dans les colonnes de Poezibao.
Lectures
Repris le fil des lectures : les carnets de notes de Fabienne Verdier,
le livre de Pirsig, Traité du zen et de l’entretien
des motocyclettes et j’ai aussi commencé L’inexpressif musical, de Santiago Espinosa et Clément Rosset.
De la création (Picasso, via Fabienne
Verdier)
Je continue à lire tout doucement le livre Fabienne Verdier et les Maîtres flamands, me promenant d’abord dans
la page du carnet, avec ses citations, ses
fragments d’images collées. Puis lisant le texte repris et vaguement glosé par
Alexandre Vanautgaerden. Fabienne Verdier cite Picasso qui, à propos de la
peinture, cite lui-même un proverbe chinois : « il ne faut pas imiter
la vie, il faut travailler comme elle. » (58). Ce qui me renvoie aux propos du pianiste Christian Zimerman, déjà
plusieurs fois repris ici, disant que quelques très rares interprètes jouent
la raison pour laquelle la musique a été composée.
→ ce livre est globalement très décevant. Hors la fascination exercée par ces
pages de carnets, le mélange des images et du texte, dans la très belle
écriture de Fabienne Verdier, le propos me semble très limité, les analyses des
œuvres très sommaires et donnant le sentiment que Fabienne Verdier cherche son
propre travail dans la peinture flamande… Et la tonalité générale est un peu
trop mystique pour mon goût. Il en reste quelques très belles citations et la
reproduction de cet objet en soi, fascinant : des carnets d’artiste.
Un art des images et non pas un art des
sons (Espinosa)
J’entreprends la lecture de quelque chose qui me fait tout de suite l’effet
d’être autrement substantiel ! L’Inexpressif
musical de Santiago Espinosa, accompagné de Question sans réponse, de Clément Rosset.
Espinosa souligne l'intérêt récent de la philosophie française pour la musique.
Mais module immédiatement son propos en disant que cette approche se réfère en
fait à une exigence ancienne « assez platonicienne au fond, consistant à
ne considérer la musique qu'à la condition qu'elle exprime quelque chose »
(Santiago Espinosa, L’Inexpressif musical
et Clément Rosset, Question sans réponse,
Encre Marine, 2013, p.11)
L’auteur pense que c'est un grand tort qui est fait là à la musique : « cette
forme de penser la musique implique de ne pas écouter ce qu’elle
« dit » – les sons articulés dans le temps – mais d’y chercher un
sens caché, c’est-à-dire paradoxalement écouter autre chose que la musique. »
Et il ajoute ce propos à la fois étonnant et excitant : « ce faisant
nous manquons du même coup l’un des traits essentiels de la musique : sa
capacité de susciter la joie. » (12)
Il précise encore et je cite largement car cela me parait très important :
« Si, au lieu de prêter l’oreille à ce qui se passe dans l’ici et le
maintenant (les sons s’écoulant dans le présent) lorsque nous écoutons la
musique, nous portons le regard vers un ailleurs et un autre moment (ce que la
musique est censée véhiculer au moyen d’une langue quelque peu confuse, la
réalité musicale [...] perd toute sa force et son efficacité… [...] C’est
précisément ce regard qui fait grief
à l’écoute ; c’est en voulant
voir une expression (parfois même une représentation) de quelque chose à
l’intérieur de la musique, et en faisant par là de l’art des sons un art des
images renvoyant toujours ailleurs, à un modèle toujours absent, que celle-ci
et la joie qui l’accompagne sont bannies à nouveau et pour de bon de la
réflexion. » (12)
→ ces questions, on ne peut pas ne pas se les poser en permanence quand on
écoute beaucoup de musique et plus encore bien sûr, quand on en joue un peu…
chaque pièce semblant poser une forme d’énigme. Pourquoi est-ce ainsi ?
Pourquoi cela est-il si agissant ? Mais aussi pourquoi cette réticence de
très longue date à mettre des images sur les sons et cette sensation que vouloir
trouver un sens à la musique c’est aussi constater que ce sens n’est pas stable
et qu’il varie d’une personne à l’autre. D’où ces innombrables discussions pour
savoir si La Truite de Schubert est
triste ou joyeuse ! Si la tierce mineure est plus triste que la tierce
majeure… etc. ? Quid de cette tristesse, de cette mélancolie ? Il me
semble que c’est entre autres à ce problème-là que compte se confronter
Espinosa.
Un refus du réel
Il y aurait en fait selon lui dans cette attitude vis-à-vis de la musique
une forme de refus du réel et en
premier lieu du « caractère insignifiant et inexpressif » de ce
dernier.
Le livre va donc s'attacher à penser
l'objet musical en tant qu'analogue du réel, sans dehors et sans
profondeur, dans son inexpressivité essentielle. « Les anciens Égyptiens
donnaient à la musique et à la joie un même nom : Hy ; c’est l’intuition de cette alliance qui guide ce travail,
qui l’a fait naître. » (13).
→ il faut sans doute bien comprendre ici l’alliance musique et joie comme une
entité indissociable et non pas comme le fait que la musique exprimerait la
joie.
Stravinsky bien sûr
Après ce préambule, l’ouvrage démarre inévitablement avec la fameuse
citation de Stravinsky :
« Car je considère la musique par son essence, impuissante à exprimer quoi que ce soit : un
sentiment, une attitude, un état psychologique, un phénomène de la nature, etc.
L'expression n'a jamais été la propriété immanente de la musique. La
raison d'être de celle-ci n'est d'aucune façon conditionnée par celle-là. Si,
comme c'est presque toujours le cas, la musique paraît exprimer quelque chose,
ce n'est qu'une illusion et non pas une réalité. C'est simplement un élément
additionnel que, par une convention tacite et invétérée, nous lui avons prêté,
imposé, comme une étiquette, un protocole, bref, une tenue et que, par
accoutumance ou inconscience, nous sommes arrivés à confondre avec son essence. »
(15, voir aussi ici)
La musique : une articulation de sons
dans le temps, dit Espinosa (17) et il n’y a « rien dans la musique
au-delà de cette vérité matérielle première. » Le son comme tout objet
existe au singulier, une note en
musique est toujours et exclusivement elle-même. (19)
Le son, un fait matériel !
(Espinosa)
Et surtout il met en évidence le fait que « le son ne se produit pas
dans la conscience mais dans la matière. » (20)
→ Je peux penser très fortement à un son, jamais personne n’en percevra quoi
que ce soit. En revanche si je frappe fortement à minuit un do sur mon piano
mon voisin l'entendra. Les sons que j'ai en moi ne sont pas des sons. Sont-ils
une image du son, une représentation du son ? Quid de la traduction
mentale de la musique, quid du fait que je puisse « entendre » en moi
une mélodie, un intervalle ?
De la fragilité (Espinosa)
Après avoir attaqué assez vertement l’attitude du philosophe dont l’affaire
serait de « rendre toujours autre ce qui est identique à soi-même s’il
veut conserver son statut » (!), il montre comment cette propension à
faire d’une chose plusieurs choses repose sur l’intuition de la « fragilité
et de l’insignifiance essentielles des choses, une “très faible et très
éphémère participation à l’être” comme le dit Rosset. » (22)
→ et pour moi, ici, ce sentiment comme on peut en éprouver parfois en lisant
certains livres, que remontent à la surface toutes sortes d’impressions, d’intuitions
alors tenues pour inappropriées puisque sans doute un peu trop à l’écart de la
doxa. L’énigme de la musique, constamment éprouvée, on la comprend mieux !
Le statut des choses, du réel, du son
Car « chaque objet est “insolite”, il n'appartient à aucun réseau de
signifiants. » (22). Et il est unique. La réalité est exécutée dans l'unique
temps du maintenant (nunc) et dans l'unique espace de l'ici (hic).
Pirsig, Cromwell…. et Poezibao !
Je poursuis aussi la lecture de Traité
du zen et de l’entretien des motocyclettes, livre qui m’intéresse mais qui
ne se prête pas pour moi à la lecture en pas à pas qui est souvent la mienne.
Pirsig cite une pensée de Cromwell qui me retient : « personne ne va
si loin que celui qui ne sait pas où il va. » (226) “No
one rises so high as he who knows not whither he is going.”
→ je pense à Poezibao, dont je
n’aurais jamais imaginé en 2004 que huit ans plus tard, il comporterait près de
7000 articles et serait devenu pour beaucoup, qui me le disent, un outil
important pour la connaissance de la poésie contemporaine.