Lectures
récentes
Lus : Théodore Monod, pèlerin du désert ; Denise
Desautels, sans toi, je n'aurais pas regardé si haut ; éloge
de la truite de Denis Rigal. Déçue par le premier livre, un peu lénifiant,
même si le début évoquant le côté casanier de Monod et son attachement à son
petit coin de 5ème arrondissement est drôle et pour le moins
paradoxal quand on pense au grand « méhariste » qu’il fut… le reste
un peu bien-pensant. Beaucoup aimé le livre de Denise, sur le parc Lafontaine à
Montréal, sous forme d’une lettre à son fils. Ce parc dont elle m’a dit qu’il
faisait au fond fonction de maison d’enfance. Beaucoup aimé aussi le petit
livre de Denis Rigal sur la truite. J’ai souvent pensé à Bergounioux, qui
curieusement n’est pas cité….
En cours de lecture rêveuse enfin du livre de Marc Giraud, La nature en bord de chemin… il passe en revue un certain nombre de
petits milieux naturels, comme la haie, par exemple, avec de très belles photos
d’insectes, de plantes et conte des anecdotes intéressantes, un peu comme le
faisait Jean-Marie Pelt. Le livre peut aussi être une source d’inspiration pour
les photos.
Le trouble de pensée (Gisèle Berkman)
Gisèle Berkman ouvre son livre (La
Dépensée) par un chapitre sur un trouble
de pensée singulier puisque lié au Japon et à Fukushima. Devant certains
faits dit-elle, et bien sûr on pense aux situations traumatiques, « le
processus de pensée se désanime et se suspend » (19).
→ Avant d'en venir à ce qui provoque ce trouble de pensée, je relève trois mots
importants. La pensée est un processus,
animé et dynamique. Susceptible d'être soudain bloqué, arrêté, suspendu, voire
entravé. Ou pour le dire autrement, bien des bâtons peuvent être mis dans les
roues de cette affaire-là, penser, et merci à Gisèle Berkman de ces remarques
précises avec parfois, à juste dose, recours à des images : « il
neige sur l'écran intérieur et la limite idéelle entre intérieur et extérieur
commence à se dissoudre » (ce qui, soit dit en passant, fait partie
intégrante de certains troubles mentaux).
Une main écrit et pense pour l’autre
main (G. Berkman)
Et cette remarque sans doute essentielle pour le poète : « lorsque le
réel déborde notre capacité d'assimilation, il faut nous en remettre à
l'archivage, cette prothèse. Tout travail d'écriture et de pensée est sans
doute affaire de seconde main » (20) et en effet, « une main
écrit et pense pour l'autre main. Une main traduit l'autre, et il faut toujours
deux mains, une pour éprouver la chose jusqu'à la stupeur et au
dessaisissement, et une autre pour en acheminer le fantôme, en traduire la
vibration continuée. » (21)
→ Ici je pense à Hélène Cixous qui me semble mettre exemplairement ce processus
là en œuvre en jouant des deux mains !!!
Gisèle Berkman était au Japon en août 2012 dans la région dévastée du Tôhoku et
elle y a éprouvé cela, qui semble être le germe de son livre : « la
pensée se trouve face à un bloc intraitable » (22)
Elle précise : « la puissance imageante du rapprochement semblait être
devenue un recours pour de déprendre de l'impensable » :
→ que c'est juste! L'ai éprouvé tout récemment devant les images de ces
torrents fous dévalant dans les maisons lors des récentes crues des Pyrénées. C’est
tellement inimaginable que la machine à fabriquer du « comme » tente
de démarrer comme le fait le groupe électrogène lors de la coupure
d'électricité, pour tenter de planter des petits fanions de balisage sur cette masse
impensable, ce bloc intraitable. On
tente de l'approcher par des analogies. Car il faut du sens : « et
très vite le sens fit retour, invoqué comme remède, comme salut, comme
cautère applique sur l'impensable. » (27)
Le processus de pensée se nourrit
constamment (G. Berkman)
→ Je note que dans sa réflexion à partir de la catastrophe de Fukushima à
propos de laquelle elle est censée faire une conférence, Gisèle Berkman montre comme se fait le travail
de pensée et surtout comme il s'appuie sur toutes sortes de sources, certaines
utilisées comme repoussoir (JP Dupuy et sa petite métaphysique des tsunamis,
d'autres présentées pour poser une hypothèse (le désastre selon Blanchot). Le
processus de pensée se nourrit continûment. Un minimum de connaissance est
indispensable au travail de pensée et l'on comprend de mieux en mieux pourquoi
Rimbaud disait qu'il « réclamait de larges tranches de temps » ! Je
note que G.Berkman se sert aussi de toutes sortes de sources, comme
mails, journaux. Ce qui renvoie à la question du devoir d'information.
De la bêtise (Gisèle Berkman)
Après avoir littéralement parcouru le désastre ou la catastrophe de
Fukushima et donc procédé à une première analyse d’un trouble de pensée, à savoir ce qui la sidère, la bloque, Gisèle Berkman
passe à la question de la bêtise et du décervelage concerté mis en œuvre
aujourd'hui. Elle parle en premier lieu de « toutes les puissances qui
démantibulent le sujet, en dispersent aux quatre vents la fragile souveraineté. »
La bêtise, ce serait cette « puissance d'informe qui souffle sur le Sujet,
ce serait le fond médusant et stupéfiant la forme, la détermination a
l'arrêt et captée par l'indéterminé. » (49)
Mais, dit-elle, cette frappante et très parlante description concerne en fait surtout
la bêtise telle qu’elle s’exprimait au XIXème siècle. Rien à voir avec « la
fabrique du temps de cerveau disponible » :
on est aujourd'hui passé à la connerie,
ajoute-t-elle : « la bêtise, toujours prise en tenaille entre
animalité et folie, pouvait être définie comme l’impropre propre de l’homme. Avec la connerie – prise à la lettre, dans sa teneur idiomatique,
proprement intraduisible –, le mot fait la chose et la défait selon son
essence, qui est de faire trou. » (51)
Et de citer les empêchements à penser « dont nul ne saurait se dire exempt :
stupeur soudaine, difficulté à “trouver des idées” ou à s’orienter dans leur
labyrinthe, mais aussi reproduction des formes apprises, incapacité à s’autoriser,
à formuler pour soi-même ce Sapere aude !
(Ose savoir !) dont Kant avait
donné la formule fondatrice ». Or pour Kant « penser consiste à inventer son propre mouvement, c'est la
marche libre d'un sujet qui ose se délier de sa roulette d'enfant. » (51)
→ à ce stade, j’ajouterai comme empêchement à penser, souvent et pour beaucoup,
la question des mots, de la formulation, du vocabulaire. Je pense que Gisèle
Berkman l’abordera dans la suite de son livre. Mots pour le dire, mais aussi
mots dans les textes, notamment philosophiques, les « grands mots »
qui font peur, ou les catégories très générales, type le Beau, le Vrai qui
disent si peu qu’ils finissent par voiler complètement le raisonnement pour le
lecteur peu averti.
Philippe Jaccottet
Relevé hier ces deux formules
importantes dans la belle note
qu’Antoine Emaz vient de consacrer à Taches
de soleil, ou d’ombre, de Philippe Jaccottet.
« La littérature devrait sauver l’essentiel, mais sans y penser ou surtout
s’en targuer. » (p.166)
Et cela aussi qui pourrait être une devise :
« Rendons compte de ce qui reste d’exaltant dans la vie la plus
simple. » (p.58)
Schubert, Voyage d’hiver, 5, « le tilleul »
Le voyageur s’éloigne du lieu du bonheur et de la déception, mais que de
choses encore l’attachent à cet endroit ! Le tilleul par exemple, dont il
évoque le bruissement, ainsi que les moments heureux qu’il a vécus dans son
ombre ou encore son rôle de confident… : « in Freud und Leide, Dans la joie et la peine », il y revenait.
Il est passé au pied de l’arbre, il y a peu, dans la nuit noire, au seuil de
son voyage d’hiver et il est pris dans un sentiment presque hallucinatoire,
comme si le tilleul encore lui parlait, alors même qu’il s’est éloigné de cet endroit, enfernt von jenem Ort ; Ort, endroit qui rime avec dort, là-bas, toute la puissance de ce
qui le retient encore, alors qu’en fait le vacarme d’un vent glacé a depuis
longtemps remplacé le doux bruissement de l’arbre. Ort et dort marqués par
un petit motif croche pointée deux triples qui sonne comme une interrogation
douloureuse (plus ou moins selon les pianistes !)…
C’est un des lieder les plus connus du cycle et en un peu moins de cinq
minutes, par le jeu des modulations, il parvient à épouser toutes les
fluctuations du sentiment du voyageur, déchiré entre une immense nostalgie et
l’effroi devant ce qui l’attend. Le lied commence dans un climat de sérénité,
en mi majeur. De nouveau, comme dans le lied précédent, un motif en triolet, de
doubles croches ici, pour évoquer le bruissement de l’arbre. Six strophes qui
construisent en pas à pas le drame, depuis le tableau apparemment idyllique du
début, la fontaine, le tilleul… jusqu’à l’éloignement final et le conditionnel
passé du dernier vers, « là-bas, tu
aurais trouvé le repos, Du fändest Ruhe dort ! » À la fin de la
quatrième strophe, le climat se tend et on arrive sur un effet de surprise, un sforzando au début de la cinquième
strophe sur les mots « Die kalten
Winde bliesen /mir grad ins Angesicht », que F. Wandelère traduit par
« la bise glacée me soufflait / En
plein visage. » Et ce qui est remarquable c’est que Schubert ne change
pas la texture de la musique, simplement il distribue les accents et le
crescendo et ajoute de nombreux chromatismes dans l’accompagnement en doubles
croches du piano avec un effet de pédale sur un dos bécarre, suscitant la peur.
(Fischer Dieskau avec Gérald Moore ou bien
une version, hélas non identifiée, avec la
partition annotée pour les jeunes lycéens préparant le bac 2013. Un petit
conseil : ne pas hésiter à visionner cette seconde version, même si on ne
sait pas lire la musique, il y a un curseur qui suit la musique et cela peut
permettre sans doute de comprendre certains des commentaires )
Et comme je le fais toujours, mais a
posteriori, vérification dans le Franz
Schubert de Brigitte Massin, notamment sur la question des tonalités. Elle
rappelle que de tous les lieder du cycle, c’est le seul « qui ait
immédiatement reçu l’approbation des contemporains » et écrit qu’après « L’Engourdissement »,
« Le Tilleul » apparait comme un « sursaut vital » et
petite fierté pour moi, elle parle aussi du caractère hypnotique du motif de
triolet dans les deux lieder. En revanche, elle montre, ce que je n’avais pas
vu, que Schubert distribue en quatre strophes les six strophes du texte de Müller.