De la sublimation, suite (Gisèle
Berkman)
Dans la Dépensée, Gisèle Berkman
continue de suivre le fil de l’idée de sublimation. Citant Proust :
« penser, c’est-à-dire faire sortir de la pénombre, ce que j’avais senti,
le convertir en un équivalent spirituel » (66), elle montre que la sublimation
peut être comprise comme « un mode très singulier d’élaboration des
objets. ». Elle poursuit : « dans la sublimation, entendue au
sens large comme élaboration d’objets intellectuels et esthétiques, il n’y va
pas seulement de la poussée vers le haut qu’implique le sublime, mais aussi du trans de la transposition et de la
traduction, et de l’auto de l’autoaffectation.
Il y a donc une vraie élaboration qui tient à la fois du sensible et et
l’intellect.
→ un véritable et permanent travail donc ! « un processus qui nous
met continuellement au rouet » dit l’auteur, car il ne s’agit pas
simplement d’érotiser le processus de pensée mais de faire en sorte que cette
« érotisation soit productive ». Tout au long de ces pages riches et
complexes, Gisèle Berkman recourt à de nombreux auteurs, Merleau-Ponty, Fedida,
Freud, André Green, Rousseau… Ce dernier important dans son raisonnement, lui
qui, dit-elle, aura tant écrit « sur ces failles, ces pannes, ces
arythmies, qui mettent en crise l’activité de penser. » (70). Avec aussi un
fort ancrage dans le présent, puisque ce qu’elle cherche à comprendre c’est
« l’empêchement de penser contemporain ». Elle émet l’hypothèse que
notre « actuelle pulsion de mort se constitue d’abord et avant tout, d’un
prodigieux déni du négatif [...] la connification
de masse, ce trou du sens, en est peut-être le plus pur symptôme ». (73). Et
de s’appuyer à nouveau sur son expérience auprès d’élèves de milieux
défavorisés pour montrer comme est devenu problématique chez eux la fonction
objectalisante, « eux qui ont tant de mal à se défixer, à se déclouer des objets techniques qui captent leur
attention et sous perfusion desquels ils semblent être en permanence. » et
d’ajouter cette idée que leur problème n’est pas tant l’orthographe que la
syntaxe, « en tant qu’architecture figurante de la pensée ».
→ le lien entre les images, les mots, la pensée se trouve ici exploré avec une
mise en regard à la fois des grandes théories philosophiques ou analytiques et
des faits de société contemporains et c’est sans doute cela qui rend le propos
si passionnant et qui fait que même si le lecteur non philosophe perd parfois
le fil, il retombe vite sur ses pattes ou dans les lignes !
L’objectalisation explique ici Gisèle Berkman est une « dialectique qui
pose l’objet pour mieux le dissoudre et le reconstituer autrement et ailleurs. »
(73).
→ J’ajoute que bien souvent ce sont le papier et le crayon qui permettent de
poser le problème, d’en délier les constituants, pour les mettre à plat, les
observer, tenter de les appréhender et d’imaginer de les recombiner autrement.
Des nouveaux objets (G. Berkman)
Et l’auteur de montrer que les nouveaux objets créés par l’univers
numérique, « loin d’œuvrer, comme le pense Milad Doueihi, à un nouvel humanisme, agissent en retour sur
la fonction objectalisante et viennent en altérer le cours » (74). Ils
nous capturent, dit-elle et « produisent une sorte d’envoûtement » et
je crois que toute personne qui manipule un ordinateur et plus encore un
smartphone ou une tablette comprend très bien ce qu’elle veut dire ! On
revient à cette idée de magie qui était évoquée récemment dans ma conversation
avec Jean-Louis Giovannoni ! Gisèle Berkman rapproche nos outils
numériques des antiques tablettes de
défixion, support de malédiction et de pratique de sorcellerie.
→ Il importe de penser vraiment la question de ces outils et de l’usage que
nous en faisons, et aussi celles des risques auxquels elles nous exposent, en
tant que personne, en tant que citoyen. Il suffit de voir ce qui advient avec
les affaires de violation des données et d’espionnage qui se révèlent chaque
jour et cela, à une échelle inimaginable.
→ Ce cauchemar souvent, d’être obligée d’investir brutalement l’esprit d’un
inconnu côtoyé dans la rue, ou cet autre, que tout le monde puisse lire
directement dans mes pensées ! Toute vie sociale deviendrait impossible.
Or n’est-ce pas ce qui est en train peu ou prou d’arriver ? Et je précise
que je suis pas du tout nostalgique du passé mais bien plutôt grande
utilisatrice et en général un peu en avance sur mon entourage pour tout ce qui
concerne les techniques numériques… mais j’essaie précisément de ne pas m’aveugler
et surtout de ne pas me laisser aveugler, enchaîner par ces formes de dictature
qui sont trop facilement le marketing et la loi du profit maximal.
Le besoin de penser (G. Berkman)
Gisèle Berkman termine ce beau chapitre en proposant de faire deux lectures
du célèbre texte de Chalamov, en substituant la seconde fois le mot pensée au mot poésie. Pensée
dont elle décèle le besoin, en dépit de tous les obstacles devant elle dressés :
« et voici que surgit, plus lancinant que la pensée de la nourriture, un
nouveau besoin, une nouvelle exigence que Thomas Moore a complètement oubliée
dans sa classification simplistes des besoins humains.
Ce cinquième besoin est le besoin de poésie. » (cité p. 76)
Schubert, Voyage
d’hiver, 7, au bord du fleuve (auf dem Flusse)
[suite de l'exploration des lieder du cycle Winterreise, 7ème lied.] On retrouve ici encore une fois les mêmes thèmes que dans les lieder
précédents, mais le traitement musical a changé, comme si le froid et
l’engourdissement gagnaient, alors même que l’agitation intérieure est vive
encore…Le voyageur est au bord de ce ruisseau qui coulait si joyeux, il y a peu
et qui maintenant s’est pris en glace. Sur cette chape de glace, il grave le
nom de son amour et l’heure et le jour (Den
Namen meiner Liebsten/Und Stund und Tag hinein), pour vite constater que
lettres et chiffres forment un anneau brisé (ein zerbrochener Ring) et de se demander si son cœur n’est pas à
l’image de ce ruisseau, si violemment agité sous la glace, Wohl auch so reißend schwillt.
Le début du lied par ses petits accords staccato, deux mesures seulement au
piano avant l’entrée du chant, à 2/4 et en mi mineur évoque d’autres musiques
du froid, comme Purcell par exemple (Air du froid, dans le roi Arthur) ;
le chant pourtant ne commence pas trop tristement, il évoque le chuchotement
joyeux du ruisseau, mais très vite, contraste, sehr leise, très doucement,
indique la partition avec un la dièse sur still
(calme) que l’on retrouve un tout petit peu plus loin sur kalt (froid)… le ruisseau s’est bel et bien pris en glace. En deux
strophes voici parcouru une fois encore le chemin du bonheur à la désolation.
Puis changement de tonalité, on passe en mi majeur, il y a quelque chose de
plus véhément dans l’accompagnement, avec nombreuses doubles croches alors que
le voyageur dit graver le nom de son amour, puis très vite, strophes 4 et 5, on retourne au mi mineur, aux accords staccato
mais cette fois accompagnés d’un mouvement balancé à la basse : le
voyageur s’adresse à lui-même, à son cœur et il s’emporte, répétant trois fois
la phrase finale.
C’est un lied plus complexe, moins populaire, que ce lied-là. Et si l’on devait
isoler les cellules musicales principales, on constaterait qu’elles sont
nombreuses malgré la brièveté de ce chant, qui une fois de plus est un vrai
microcosme où Schubert (et Müller) en très peu de temps, de notes et de mots,
parviennent à donner le sentiment d’un affect très complexe, d’une fusion entre
le voyageur et les éléments de la nature, en un schéma bien sûr éminemment
romantique mais qui n’a rien perdu de son pouvoir émotionnel. Et à ce stade, on
se demande où vont nous entraîner le poète et le musicien et comment ils vont
pouvoir accomplir ce voyage de pas moins de 24 étapes.
On peut écouter cette superbe interprétation
de Thomas Quasthoff avec Daniel Barenboïm au piano ou celle de Hans Hotter avec Gerald Moore (et le
texte allemand). Pour information, partition intégrale disponible ici