La contradiction performative
Je note cette notion de contradiction
performative car elle me semble un bon outil pour penser un certain nombre
de situations ou phénomènes et que par ailleurs j’en trouve une bonne
définition dans Jacques Derrida, une
introduction, de Marc Goldschmit qui écrit : « il y a donc
une “contradiction performative” (ce qui est dit fait le contraire de ce qui
est dit, ce qui est dit montre, à l’insu du texte que nous écrivons, le
contraire de ce qui est dit) entre l’impossibilité d’introduire à la pensée de
J. Derrida et la nécessité de le faire. Cette contradiction performative est
peut-être le principe et l’origine de tout commentaire, elle produit une
tension constitutive de toute lecture. » (10)
→ c’est comme voir cristalliser dans une expression toutes sortes de
sensations, impressions plus ou moins énoncées à soi-même aussi bien au cours
de la lecture qu’au cours de l’écriture.
→ ajouter que cette contradiction
performative me semble caractériser aussi tout le mouvement de la poésie
contemporaine.
De la « guerre des faces »
Commencé Voiles de Hélène Cixous
et Jacques Derrida et lu le texte d’H.C. Qui tourne autour du voir et du
non-voir et de l’expérience de sa myopie, très sévère et de la fin de sa
myopie, via une opération. Le texte m’a fait penser parfois à Michaux dans Bras cassé. Elle analyse un certain
nombre de phénomènes induits par sa vue extrêmement mauvaise puis
l’enchantement & la désillusion (élan
de descension) totalement mêlés lorsqu’elle « recouvre » la vue, avec
ce constat que « la mystérieuse toundra brumeuse de toujours était
effacée » (17)
Ce passage saisissant et de longue portée : « ne-pas-voir c’est
défaut pénurie assoiffement, mais ne-pas-se-voir-vue c’est virginité force
indépendance. Ne voyant pas elle ne se voyait pas vue, c’est ce qui lui avait
donné sa légèreté d’aveugle, la grande liberté de l’effacement de soi. Jamais
elle n’avait été jetée dans la guerre des faces. » (18)
→ il arrive parfois que dans un espace public, on soit soudain tellement
ailleurs dans ses pensées ou du fait d’une lecture, que l’on n’ait plus du tout
conscience de ce regard d’autrui ; lequel peut être profondément
destructeur pour certains, en particulier les très jeunes filles ou garçons.
Cela explique peut-être cette frénésie d’établir dans l’espace public, un autre face
à face, virtuel celui-là, avec ses proches, ses amis, via le téléphone
portable, afin de se soustraire à la guerre
des faces ? Recréer une bulle intime pour neutraliser les ondes
émanant de ceux que l’on croise et qui sont ressenties parfois comme agressives
ou négatives (que ce soit fondé ou pas, là n’est pas la question).
→ réfléchir à toute cette idée de ne-pas-se-voir-vu,
cette liberté que cela donne, que le simple port de lunettes de soleil qui
cachent le regard permet d’expérimenter en partie.
→ Et à ce fait que la déformation partielle des traits du visage de certains aveugles
viendrait de ce qu’ils sont exclus par la cécité du phénomène de mimétisme qui
ajuste nos visages les uns aux autres….
De la langue (Georges-Arthur
Goldschmidt)
Il peut sembler un peu injuste que je ne retienne ici de la lecture de
l’autobiographie de l’auteur (La
Traversée des fleuves) que ce qui a trait à son expérience des langues…
mais c’est un récit, qui me requiert beaucoup et qui ne se prête pas bien au
prélèvement citationnel.
« La langue française me fascinait, les phrases étaient toutes comme
transparentes et faciles à dominer du regard, elles étaient moins serrées,
moins touffues que les phrases allemandes. Les mots avaient un visage un peu
mystérieux, on ne les comprenait que par le contexte, ils n’étaient pas comme
la plupart des mots composés allemands, dont on saisissait le sens rien qu’à
les regarder et qui perdaient du coup toute poésie, ils n’avaient pas cet
aspect enveloppé, caché, des mots français. »
Les mots allemands, dit-il aussi « avaient tous un côté étrangement
technique et n’étaient poétiques et beaux qu’à condition de ne pas être
composés ou d’être faits des éléments de la nature » (206)
→ cette seule remarque pourrait faire l’objet de toute une thèse sur la poésie
allemande avec analyse de corpus ! Et bien entendu aussi serait à
confronter à l’écriture de Paul Celan. Alors que deux amis au moins me parlent
avec une certaine insistance du livre de John E. Jackson récemment paru : Paul Celan, Contre-parole et absolu poétique
(Corti)
Encore les mots français (Goldschmidt)
« Les mots français [...] m’impressionnaient, ils ressemblaient à ces
personnes d’un certain âge qui ont une longue expérience et ont vu beaucoup de
gens et bien des choses » (208)
De l’attention
Intéressant article sur les recherches de Matthew Crawford dans le Monde daté samedi 27 juillet 2013
(supplément « Culture et idées »). Cet auteur est chercheur en
philosophie à l'université de Virginie et mécanicien réparateur de motos, ce
qui n’est pas sans me faire penser à Robert Pirsig, l’auteur du Traité du zen et de l’entretien des
motocyclettes (livre en plan, à terminer !) qui curieusement n’est pas
cité dans cet article intitulé “Dans un espace public saturé de
technologies, l'attention s'épuise.” Un livre, L’Attention, un problème culturel doit paraître aux États-Unis
en 2014.
Sa réflexion porte sur l’attention (concept de l’économie politique de l’attention) et sur un minimum de quant à
soi et d’isolement indispensables à la poursuite de la réflexion. Ses propos
recoupent en partie ceux de Gisèle Berkman dont je viens de terminer La Dépensée : « L'économie
politique s'intéresse à la façon dont sont partagées et distribuées certaines
ressources. Or, l'attention est une ressource très importante, aussi
essentielle que le temps dont dispose chacun. L'attention est un bien, mais
celui-ci s'épuise dans un espace public saturé de technologies qui visent à la
capter. [...] l'environnement saturé en médias des espaces publics préempte
notre sociabilité, puisque nous sommes tous exposés à cette réalité fabriquée.
Dans ces conditions, tenir une conversation devient très difficile, et
construire un raisonnement complexe encore plus. Des produits de masse qui
affluent de toute part orientent le contenu de nos pensées.[...] Pour atteindre
une certaine originalité intellectuelle, il est indispensable de pousser un
raisonnement très loin. Et pour cela, il faut se protéger des stimulations
extérieures. »
→ Essentielle attention ! Parfois on s’étonne de tout ce que je parviens à
faire et plus encore de tout ce que je retiens. Je ne crois pas que ce soit
tant une affaire de mémoire que d’attention. J’ai la chance qu’elle me soit
quasi naturelle (liée à l’écoute ?) Et j’ai souvent constaté dans mon
entourage que chez les personnes avançant vers le grand âge, le déficit de
l’attention est un des premiers à se manifester. Déficit de l’attention et
restriction du champ de l’intérêt, ce qui est souvent ravageur en termes
de présence et même tout simplement de désir de vivre.
La langue allemande, du « wagnérien »
à Kafka (G.A. Goldschmidt)
Je suis impressionnée par ma lecture de La
Traversée des fleuves, cette autobiographie passionnante et sans
complaisances de Georges-Arthur Goldschmidt. M’ont frappée (et perturbée !)
ses propos sur la langue allemande, qui sont terribles. Et le tableau qu’il
fait de l’Allemagne des années 50 où il retourne à une ou deux reprises. Sa
sœur, de près de 20 ans son aînée, est restée là-bas, plus ou moins protégée
(comme V. Klemperer) par le statut de son mari, qui n’est pas juif, ainsi que
par une personne qui s’est bien servie sur le dos de la famille Goldschmidt,
notamment en rachetant dans des conditions très avantageuses la maison de la
famille… mais qui continue à lui servir de bienfaiteur… le beau-frère est un
philosophe connu, professeur à Kiel. Il avait été l’assistant de Husserl. Mais
tout ce monde est dans un farouche déni de tout ce qui est arrivé et considère
que le seul désastre est la défaite. Et les propos de Goldschmidt comparant la
France encore profondément marquée par les deux guerres et le rythme de
reconstruction effrénée qui s’empare de l’Allemagne à ce moment-là et qui a
surtout pour but d’effacer toute trace de ce qui s’est vraiment passé, sont
terribles.
Goldschmidt et Kafka
Dans ce contexte, la découverte qu’il fait de Kafka est essentielle : « lors
de mon séjour dans mon village natal, l’été 1949, j’avais beaucoup entendu parler
par Landgrebe [le beau-frère] de Kafka, qu’on venait de rééditer en allemand [...]
je ne lus Le Procès qu’un an plus
tard, en 1950, et cette fois dans un jardin aux environs de Kiel. Ce livre me foudroya
littéralement. Cette prose précise, d’une absolue limpidité, était sans
précédents. Ce récit, c’était l’aventure humaine qui déplace son trajet avec
elle-même, au fur et à mesure qu’elle avance et suscite des obstacles auxquels
elle se heurte. Tout n’apparaît que quand Joseph K. est là et n’existe pas en
dehors de lui. En ce temps-là, Kafka était si peu connu des germanistes qu’on
ne trouvait ses œuvres qu’à la “réserve” de la bibliothèque de la Sorbonne, une
petite salle qui donnait sur une cour. J’y lus, dans un état d’exaltation
permanent, l’ensemble de ses écrits et un grand apaisement me gagna, j’avais
retrouvé ma langue maternelle humaine, précise, ouverte, poignante et d’une
ironique rigueur, enfin libérée de ses wagnériennes lourdeurs. Tout se mit en
place n moi, tout se raccordait. » (351)
Schubert, Winterreise, 11, Frühlingstraum,
rêve de printemps.
[suite de l’écoute commentée du Voyage
d’hiver de Schubert.] C’est de nouveau ici à de très saisissants contrastes
que l’on assiste et comme toujours dans l’univers minuscule d’un seul lied de
quelques minutes qui parvient en toute unité à alterner, musicalement, des
éléments extrêmement différents.
Le voyageur a donc fait halte dans une pauvre maison et il dort. Voici qu’il rêve
(1ère strophe), et bien sûr de printemps, de fleurs (von bunten Blumen), de prairies vertes (von grünen Wiesen) et de joyeux cris d’oiseaux (von lustigem Vogelgeschrei). Et là, 2ème
strophe, fondu enchaîné textuel et musical, dont on remarquera aussi à quel
point il exprime quelque chose de la nature du rêve et de sa capacité à s’emparer
d’un élément du contexte extérieur pour l’incorporer au rêve : voici que
les coqs chantent et que le rêveur ouvre les yeux et constate à quel point il
fait froid et sombre (kalt und finster),
tandis que croassent les corbeaux sur le toit. Troisième temps et troisième
strophe, il s’interroge, qui a fait surgir ces images ? qui a peint ces
feuilles à la fenêtre ? (Wer malte
die Blätter da?). Cette structure en trois moments est ensuite
intégralement reprise pour les trois quatrains suivants d’un poème qui en
compte donc six en tout.
Elle est aussi épousée par la musique. Premier moment, la majeur, une
atmosphère joyeuse, légère, mesure à 6/8 avec rythme de sicilienne (croche
pointée – double croche – croche) associé à une danse, à la joie, au printemps.
De ce mouvement etwas bewegt, un peu agité, on passe, deuxième moment,
à schnell, rapide et l’accompagnement au piano change du tout au tout avec
beaucoup de dissonances et un triolet percutant de doubles croches avec
indication forte…. suivi d’un
grondement de doubles croches en octaves très graves à la main gauche sur l’évocation
du froid et de l’obscurité. Et de là, troisième temps, on plonge vers un langsam, lent, mesure à 2/4 avec des petits accords piqués à la main gauche,
pianissimo (pp), sentiment de
désolation, qui a peint ces fleurs aux
fenêtres ?, tandis que le rêveur suppose que l’on se moque de lui (Ihr lacht wohl über den Traümer)… Tout
cet enchaînement est repris une seconde fois intégralement et se termine sur le
rythme lent à 2/4 et par un accord de la mineur. Le chanteur est la plupart du
temps dans un registre mezzo voce, la voix du rêve… avec courtes transitions forte dans celle du cauchemar et du cri. On a beaucoup dit que les textes choisis par Schubert n’étaient pas de tout
premier ordre sur le plan poétique. Mais ils ont la vertu de laisser le génie
schubertien prendre la main, les transfigurant par le traitement musical qu’il
choisit et qui est pourtant au plus près du texte.
→ par ailleurs, il me faudra sans doute y revenir, ce travail d’écoute des
différents lieder composant le Voyage d’hiver de Schubert met quelque peu à mal
mon adhésion aux propos de Santiago Espinosa sur l’inexpressif musical. .
D. Fischer Dieskau
(avec la partition défilante).