Un état de guerre (Gisèle Berkman)
« Nous sommes en état de
guerre, poursuit Gisèle Berkman dans La
dépensée, une guerre de conquête, à armes inégales, dans laquelle les
pouvoirs médical, pharmaceutique, universitaire, et par conséquent les crédits
afférents, sont accaparés par les tenants des positivités nouvelles,
philosophie de l'esprit et neurosciences, dont on n'ignore pas les conflits
internes qui les opposent par ailleurs. » (157)
Et dans cette guerre, continue-t-elle, il importe de « faire lâcher
prise au prétendu “pouvoir psy”, accusé de tous les maux, de toutes les
dérives. » (158)
« C'est la grande question du rapatriement du psychique dans la sphère
cérébrale. » (159). Oui question centrale ! Et de démontrer en
analysant notamment les travaux de Catherine Malabou que le cerveau est
aujourd'hui considéré dans une curieuse perspective en double bind : « tout ensemble super sujet décodeur et support
des traces, le voici érigé en fétiche d'un néopositivisme qui, à s'amputer
volontairement de la dimension psychique, risque fort de s'empêtrer dans un
nouvel impensé. » (166)
→ Voici donc explorée une nouvelle menace contre la pensée, qui vient
paradoxalement du cerveau, et de ses explorateurs. Une sorte de matérialisme,
ou de matérialisation de la pensée, réduite à ses supports neuronaux,
chimiques, électriques. Et une nouvelle manifestation de la terrible résistance
à la psychanalyse, résistance qui existe depuis le début, tant l'inconscient
est au fond inadmissible. Résistance constitutive en somme !
La pensée critique (Gisèle Berkman)
Après les deux premières parties de son livre, qui finalement établissent
solidement des constats sur les troubles de la pensée ou les heurs et malheurs
du Cogito, la troisième partie s'intitule « Que faire ? », autrement
dit quelles pourraient être les conditions d'une relance de la pensée critique ?
(170). Car il faut que « le geste critique interroge à la fois ce qu'il a
hérité des Lumières et les difficultés de sa propre relance en nos temps de
positivités triomphantes où les “humanités numériques” prétendent supplanter la
pensée censément sclérosée des “modernes” ». (171)
→ le livre a le très grand mérite de poser des questions vraiment importantes,
comme celle-ci : « qu'est-ce qui sépare le fait de penser avec, dans l'exercice nécessaire et rigoureux de “l'amitié
de pensée” chère à Maurice Blanchot, et le mimétisme stérile qui réduit une
pensée à ses airs, ses tours et ses mimiques ? (171)
→ Essayer de penser avec, au risque du mimétisme stérile, c’est de
toute évidence une des grandes difficultés à laquelle se heurte ce flotoir,
qui tente de penser, en s’appuyant sur des livres (littérature et essais)
et sur la musique (très important la musique dans le travail de pensée !)
On se trouve facilement pris dans ce que Gisèle Berkman appelle un tourniquet !
Derrida et Berkman
Un tourniquet dont il faut sortir
en se posant cette question : que seraient de nouvelles Lumières critiques
pour notre présent ? Et elle annonce que c’est avec l’appui de Derrida qu’elle
va la développer, cette question, Derrida, « penseur des lumières
au double sens de ce génitif : quelqu’un qui a profondément médité,
scruté, ausculté, l’objet-Lumières [...] et qui a tenté, avec le concept de “politique
à venir”, d’en relancer l’effectivité au cœur de notre présent. » (172)
Schubert, Winterreise, 9, Irrlicht, le feu follet
Neuvième étape du voyage. Avec une attention aux mots en premier lieu, car
ce que nous nommons en français un feu
follet est en allemand, littéralement une lumière d’errance ou d’erreur. Le
verbe irren signifie faire erreur, faire fausse route mais aussi errer.
Irr, c’est fou. Le texte de Müller se fait ici bien plus philosophique que
jusqu’à présent et donne le sentiment qu’on change de registre, comme si on
quittait celui d’un chagrin d’amour pour aller vers quelque chose d’autre,
quoi, on ne sait pas encore. Le narrateur raconte comme il a été entraîné vers
une sorte de gorge profonde par un feu follet. Il parle de son habitude de l’errance
(Bin gewohnt das irre Gehen, mot à
mot suis habitué à la marche folle ou
errante). Pas de panique ici mais une conviction : tout chemin mène au
but et une autre, nos joies et nos peines sont comparables aux jeux du feu
follet. Il semblerait qu’il y ait une évolution chez le voyageur, plus de
nostalgie ici, plutôt une sorte de sentiment de fatalité, « chaque fleuve
gagne la mer / et chaque peine sa tombe », ainsi se clôt ce court poème de
trois quatrains.
La musique est complexe, sans rien ici du chant populaire. La tonalité est
celle de si mineur et les deux premières mesures sont occupées par quatre notes
seulement, en une succession de deux quartes, comme à nu, le si qui descend au
fa dièse, puis le mi qui descend au si. Cet intervalle de quarte descendante si
fa# est très présent dans le canevas de la musique. La mesure est à 6/8, et le
tempo lent. Ces deux premières mesures sonnent vraiment comme une descente. Complexe
aussi le rythme de la mélodie : ainsi dans le première mesure sur In die tiefsten Felsengründe, on a
successivement une double pointée, une triple, une croche pointée et une double
et significativement sur le mot Irrlicht,
un triolet de doubles croches, très évocateur du côté tremblant, intermittent,
irrégulier de la lumière du feu follet. Le lied se termine par deux mesures qui
sont la reprise à l’identique des mesures trois et quatre sur l’intervalle de
quatre fa # si, cette fois ascendant. On a quitté l’ambivalence entre nostalgie
et désir de fuite pour un registre plus philosophique, une forme de
résignation, qui n’exclut pas l’idée d’un possible apaisement, même si la
tonalité demeure désolée. (Fischer
Dieskau avec Barenboïm ou Herman Prey, pianiste
non précisé, plus tragique peut-être, plus lent, très beau aussi et enfin Güra/Berner, où on
admire notamment la diction de Werner Güra).