De la philosophie
Intéressée par cette citation de Pascal Engel que fait Isabelle Pariente
Butterlin dans son site, en tentant de définir ce qu’est la philosophie
analytique :
« Les “analytiques” s'intéressent à des problèmes philosophiques et cherchent à
les résoudre. Les “continentaux”, eux, ne s'intéressent aux problèmes que dans
la mesure où ils ont été étudiés, formulés et ont reçu une réponse chez les
philosophes du passé. Ils s'intéressent surtout à l'histoire de la philosophie
et ils sont plus concernés par les interprétations des textes que par la
résolution des problèmes, qui sont pour eux déjà résolus ou caducs. Ils visent
le plus souvent à produire des commentaires, des gloses, des exégèses, plutôt
qu'à poursuivre l'élaboration d'une thèse ou d'une théorie. C'est pourquoi ils
s'intéressent plus aux auteurs qu'aux problèmes, plus à l'histoire de la
philosophie qu'à la philosophie elle-même » [...] Mais il n'en demeure pas
moins que les auteurs de la tradition, ceux-là mêmes que commentent les
philosophes que les philosophes analytiques identifient comme des philosophes
continentaux, pensaient non pas seulement des gloses et des commentaires, mais
prétendaient penser le monde, tout comme les philosophes analytiques veulent le
faire. Si on repense le geste de Descartes, il pensait bien le monde. Et Kant
non plus n'était pas un commentateur des textes de ceux qui l'ont précédé. Il
faut donc, à mon avis, manipuler avec précaution l'opposition entre philosophie
continentale et philosophie analytique, dans la mesure où le geste fondateur
des auteurs de la tradition continentale fut, comme pour les philosophes
analytiques, de penser le monde. Je dirais que ce geste est le geste même de la
philosophie en ce qu'elle n'est pas seulement histoire de la philosophie. »
(source)
De la lecture (Avec Proust)
et en particulier de la lecture en voyage avec un bel article de Claire Placial (ici). Elle cite Proust :
« Tant que la lecture est pour nous l’initiatrice dont les clefs magiques
nous ouvrent au fond de nous-mêmes la porte des demeures où nous n’aurions pas
su pénétrer, son rôle dans notre vie est salutaire. Il devient dangereux au contraire
quand, au lieu de nous éveiller à la vie personnelle de l’esprit, la lecture
tend à se substituer à elle, quand la vérité ne nous apparaît plus comme un
idéal que nous ne pouvons réaliser que par le progrès intime de notre pensée et
par l’effort de notre cœur, mais comme une chose matérielle, déposée entre les
feuillets des livres comme un miel tout préparé par les autres et que nous
n’avons qu’à prendre la peine d’atteindre sur les rayons des bibliothèques et
de déguster ensuite passivement dans un parfait repos de corps et d’esprit. »
(Sur la lecture)
et aussi cela, si fort
« Il semble que le goût des livres
croisse avec l’intelligence, un peu au-dessous d’elle, mais sur la même tige,
comme toute passion s’accompagne d’une prédilection pour ce qui entoure son
objet, a du rapport avec lui, dans l’absence lui en parle encore. »
(Sur la lecture, p.42, Éd. Mille et une nuits, 1994)
Proust
Été proustien, en raison du centenaire du début de la publication de la Recherche, en 1913. J’écoute le cours
d’Antoine Compagnon (Proust,
mémoire de la littérature), podcaste des émissions de France Inter, Un Eté avec Proust
et j’entends et lis nombre de textes de Proust, avec toujours autant de
fascination.
De la coquille
Excellent papier
de Pierre Assouline sur la correction d’épreuves ! J’en extrais cette
anecdote : « Le galeriste Daniel-Henri Kahnweiler, marchand
historique des cubistes, avait monté une petite maison d’édition dans sa
galerie avant la première guerre mondiale. Il y publia les premiers textes de
Max Jacob, Apollinaire, Malraux… Des petits livres à la fabrication extrêmement
soignée. Lorsque vint le moment de définir les couvertures, il dessina deux
coquilles de coquillages : « Parce que tout bon livre en contient
au moins deux : alors autant les mettre tout de suite en couverture pour ne
plus y penser ! » disait-il.
Marc Goldschmit, Jacques Derrida, une
introduction
Je ne veux pas faire un relevé systématique du livre de Marc Goldschmit. Je
veux le lire de façon relativement cursive, il est difficile pour moi, mais je
veux tenter de le traverser. J'ai besoin de me mettre un petit peu en vacances
de la « monstration » qui est souvent faite dans le flotoir public de mon travail d'analyse, de recherche, de lecture. Ce qui ne veut
pas dire que ce travail est en suspens.
Dans son premier chapitre, Marc Goldschmit analyse la reprise par Derrida de la
pensée de Platon : « Nos pensées, nos paroles, nos actions, nos
perceptions, nos affects proviennent en quelque sorte de cette matrice
textuelle sur-puissante qu'est le texte “Socrate-et-Platon”. Ce texte est en ce
sens comme le logiciel de nos vies et
de notre monde. Derrida fait apparaître comment ce texte programme la
conceptualité occidentale, et quelles contraintes structurent ce programme, il
introduit ainsi du jeu dans le programme, et donc la possibilité de sa
transformation.(38)
Du voile (Derria)
in Hélène Cixous, Jacques Derrida, Voiles :
j’aborde maintenant le texte de Derrida, plus difficile d’accès… où je note
la belle idée des diminutions comme
au tricot… il évoque ces femmes de son enfance qui sans lever la tête faisaient leurs diminutions, c’est aussi
pour moi un souvenir précis : tais-toi
je fais mes diminutions disait au robinet d’eau tiède que j’étais souvent
celle qui tricotait encore à l’époque, incroyablement vite et bien ; et je
mesure ce que la formule pouvait avoir d’étrange pour une enfant qui découvrait
les mots et le langage ! Il y a là un mélange de très abstrait et de très
concret qui ne peut que frapper et interroger.
Ce texte est un curieux dialogue, sans doute entre deux entités derridiennes et
pour l’instant il me reste assez obscur. On en vient à la question du voile et
du dévoilement, ce qui fait écho au texte de Cixous et à ce voilé levé du monde
après son opération de sa myopie.
Schubert, Winterreise, n° 12, Solitude,
Einsamkeit
Voici venue la fin du premier ensemble de 12 lieder du Voyage d’hiver. Avec pour ce douzième lied un titre si
significatif, Solitude, et toujours l’effet
de tension entre deux pôles, relevé dans pratiquement tous les lieder de ce
premier ensemble. Ce qui se trouve dissocié ici, en un poème un peu étrange, c’est
l’état intérieur du voyageur et l’état de la nature : celle-ci peut être
lumineuse, il est sombre et en revanche il a pu connaître de fortes tempêtes
pendant lesquelles il n’était pas si malheureux. Il y a comme une rupture d’harmonie.
Le voyageur s’identifie à un sombre nuage (trübe
Wolke) qui traverse un ciel serein et il oppose son pas lourd (mit trägem Fuß) à la vie claire et
joyeuse (helles frohes Leben) tandis
que lui est seul et ignoré (einsam und
ohne Gruß). Cela occupe les deux premières strophes.
Le lied est à deux temps (2/4) en si mineur (une première version en ré mineur), langsam, lent, avec de
nouveau deux séquences musicales très contrastées. La première, sur les deux
premières strophes, est portée par une sorte de balancement mélancolique,
induit par le mouvement à deux temps [(a) sur la partition] et une série d’accords
légèrement détachés. La voix du voyageur est dans un registre relativement
grave, peu étendu et il chante piano, voir pianissimo.
Puis avec la troisième strophe du poème, changement de ton, texte et musique. Texte
avec deux exclamations, que l'air est
tranquille, que le monde est lumineux avec sur daß die Luft (que l’air) et daß
die Welt (que le monde) une petite batterie de quadruples croches avec
effet sonore crescendo decrescendo [(b) sur la partition], un peu à la manière
d’un soupir désespéré, suivi d’une sorte de curieux suspens… mais vient
immédiatement l’évocation des tempêtes de jadis, avec un accompagnement
grondant, dans le grave, avec des triolets de doubles croches [(c), deuxième
page de la partition], serrés, tumultueux, impétueux. Schubert choisit de
reprendre deux fois cette dernière strophe. Et il termine cette première partie
sur le balancement mélancolique du début du lied.
→ écouter Güra et Berner
ou Hotter et Moore (avec
le texte allemand).