Derrida
et les Lumières (Gisèle Berkman)
Gisèle Berkman (in la Dépensée)
s'attaque à la question de Derrida et les Lumières : elle part du principe que
le travail de Derrida « témoigne à plus d'un titre de l'importance des Lumières
françaises et allemandes et de leur puissance de frayage au cœur du présent. »
(174)
Elle montre que « tout part de la pensée du temps » et que dès son
étude sur Rousseau (in De la
Grammatologie, 1967), Derrida pose le programme suivant : « il
s'agit non plus de penser le temps à partir du présent, mais bien de penser le
présent à partir du temps. »
Conséquence : « le champ phénoménologique de la conscience intime du
temps se trouve alors étendu à la pensée de l'histoire. » (175), Derrida « développant
alors ce qu'il propose de nommer une « hantologie » c'est-à-dire une
critique de l'ontologie reposant sur le constat d'un temps spectral, travaillé
par les doublures ou les fantômes de l'Histoire. » (176)
Avec et au-delà de Derrida, Gisèle Berkman propose de se demander « pourquoi
le geste critique et l'analyse qui en est indissociable sont frappés de discrédit
aujourd'hui – un discrédit qui frappe aussi bien la psychanalyse et que
l'analyse critique en général, à laquelle se voit préférer l'expertise.
L’analyse fait peur. Elle incarne la négativité dissolvante [...] (179)
Un double mouvement dans le geste
critique (Gisèle Berkman)
« Il y aurait un double motif : un motif archéologique ou anagogique
tel qu'il se marque dans le mouvement en ana, de remontée vers le
principiel et l'originaire, et un motif lythique,
de décomposition, déliaison, dissolution. [...] il faut alors penser la
superposition de trois strates successives : une tradition philosophique vouée
au principe de raison dans laquelle prend place le moment fondateur des Lumières,
le geste freudien et la déconstruction comme hyper-analyse. » (179)
Toutes ces pages sont difficiles, mais elles peuvent servir de base de départ
pour plusieurs cercles de réflexion et de pensées.
Des lumières pour le présent (Derrida, Berkman)
Il y a donc ces trois strates, Lumières, Freud, déconstruction. Et aussi, chez
Derrida « trois choses au moins : une analyse des résistances, une
intelligence du spectral, une conscience attentive à ce dont se tisse l'historicité
des reprises. » (181)
« Œuvrer pour les Lumières, en reprendre l’héritage, c’est aussi,
magnifique paradoxe, œuvrer dans la conscience de ce qui manque aux Lumières. : des Lumières pour le présent
seraient des Lumières attachées à l’idéal émancipateur, et attachées aussi,
d’un même mouvement, selon la loi de ce double
bind qui est le courage même de la déconstruction, à une certaine endurance
du négatif. » (182)
Du spectral (Derrida, Didi-Huberman)
→ la notion d’intelligence du
spectral me fait penser fortement à Georges Didi-Huberman ! Je me
demande aussi si cette intelligence du
spectral n’a pas été profondément marquée et ne s’est pas vertigineusement
agrandie à la suite de la Shoah, de ce massif et terrible engendrement de
spectral qui en a résulté et qui continuera, jusqu’à la fin de notre
civilisation, je le crois, a marqué spectralement nos consciences.
Des Schibboleths (G.Berkman)
« “humanisme”, “humanité” sont aujourd'hui des schibboleths, termes qui changent de sens, de régime, de valeur en
fonction du camp qui les invoque. Entre déploration élitaire et proclamation du
post-humain, on trouve une chimère, un hybride explicitement désigné comme tel,
cet humanisme numérique revendiqué
aussi bien par Milad Doueihi que par Bruno Latour. » (202)
→ Un peu de mal avec cette fin du livre de Gisèle Berkman. Curieusement, des
passages qui me paraissent faciles, limpides alternent avec des passages
difficiles, aux très nombreuses références philosophiques à des textes que je
n'ai hélas pas lus.
Petite recherche sur le schibboleth
qui me révèle à quel point son utilisation est associée à des massacres
effrayants… en fait un schibboleth est une phrase ou un mot qui ne peut être
utilisé – ou prononcé – correctement que par les membres d’une même communauté.
Il révèle l'appartenance d'une personne à un groupe : national, social,
professionnel ou autre. source
Autrement dit, un schibboleth représente un signe de reconnaissance verbal et
il a souvent été utilisé pour identifier ceux qui n’appartenaient pas à un
groupe donné, en particulier les membres d’une communauté à exterminer et repérés
par la mauvaise prononciation d’un mot donné. Il a, de ce fait, très souvent
été le dernier mot prononcé par une personne, juste avant d’être tuée. J’ai
ainsi découvert l’existence du Massacre du persil, une extermination de
20 000 Haïtiens clandestins venus travailler dans les plantations par des Dominicains,
dans les années 30.
Hélène Chaigneau (via Gisèle Berkman)
À la fin de son livre vers la page 206, Gisèle Berkman envisage la question
du trouble psychique et de « ce sujet littéralement abandonné qu'est
aujourd'hui le malade mental ». Elle veut rendre compte d'une pensée qui
l’a beaucoup retenue, celle de la psychiatre Hélène Chaigneau (1919 2010). Dont
elle dit que les livres et les entretiens constituent un « extraordinaire
laboratoire de pensée critique pour aujourd'hui ». Et qu'elle a l’a connue
par l’intermédiaire de Jean Louis Giovannoni qui fut son assistant social à
l'hôpital de Maison-Blanche. Elle parle d'une pensée tout à la fois « forgée
au contact le plus précis, le plus étroit, le plus concret, de ce qu'est un
collectif soignant, et dotée d'un empan suffisamment large pour toucher à
l'aventure singulière de tout un chacun aux prises avec le métier de vivre qui
est l'insensé par excellence. » (207)
« Une dialectique singulière est à l'œuvre, dans le travail d'Hélène
Chaigneau consistant à partir du très peu, du presque rien, de tout ce qui, à
première vue, ne saurait faire événement pour la pensée. » (209)
→ ce point de vue là m’intéresse aussi fortement et correspond à mon
expérience, que le tout petit peu, le presque rien, le je ne sais quoi sont
parfois extraordinairement parlant.
Du comprendre (avec H. Chaigneau, JF Billeter, G. Bekman)
Lisant ce que dit G. Berkman d’Hélène Chaigneau sur « la pensée au
pied du mur », je pense soudain à Jean-François Billeter et à cette citation
sur la façon dont nous abordons un livre. Un auteur. Avec des idées toutes
faites. Des préjugés : « c’est ainsi que nous lisons la plupart du
temps les auteurs : en y projetant des idées toutes faites. Nos préjugés
déterminent ce que nous y trouvons et constituent de puissantes défenses contre
les lectures nouvelles. »
→ Or je comprends soudain l'importance de ne
pas comprendre d'une part car trop souvent comprendre c'est rabattre sur du
déjà connu et d’autre part sur la nécessité d'être aussi neutre que possible
par rapport à ce qu'on va lire. Alors que trop souvent, par peur de ne pas
comprendre notamment dans le cadre de la lecture de poésie ou d'un essai
philosophique, on s'empresse de chercher des biais qui sont essentiellement des
identifications possibles. Au risque de passer à côté de ce que cette lecture
pourrait ouvrir de totalement nouveau pour nous mais il est vrai souvent au
prix d'une vraie déstabilisation.
De la capacité d’être analphabète (Hélène Chaigneau)
Dans la suite de ces notes à propos de « comprendre un livre »,
cette citation d’Hélène Chaigneau : « dans l'effort pour comprendre le
vouloir dire de l'autre, ce que je pense pèse peu, tant ce que l'autre, un
autre que j'ignore, même si je le vois, même si je l'entends, tant cet autre
est censé produire une pensée primordiale. (214)
Et elle ajoute cela qui est extraordinaire : « j'avais eu la capacité
d'être analphabète et je ne le savais pas, je l'avais oublié. Avec la patience,
cette douleur en marche qu'est l'éducation, avec la patience, j'avais, j'ai
constitué ce capital de multiples ignorances. (215)
→ « ce que je pense pèse peu », à l’encontre de toute tendance
naturelle à surévaluer sa pensée, à la fétichiser même parfois et surtout à s’en
servir comme une défense contre ce qui perturbe, dérange…
Quant aux propos sur l’éducation, ils sont extraordinaires et me rappellent
Michaux, montrant à quel point tout ce que nous avons acquis, plus ou moins
volontairement, est un empêchement à l’expression de quelque chose d’autre,
nouveau, personnel, comme nous sommes entravés par l’éducation Voir ainsice
qu’il a écrit sur les dessins d’enfants…dans Déplacements Dégagements : « spontanément, non comme une
recette d’atelier, les enfants traducteurs d’espaces, montrent ce qu’avec
bonheur on retrouve, la coexistence du vu
et du conçu, qui a lieu en tout cerveau qui évoque. » (Gallimard,
1985, coll. L’imaginaire, p. 73)
Du comprendre, encore.
Vouloir comprendre c’est trop souvent chercher le même, alors qu’il
faudrait essayer d’accepter l’altérité.
Puis larguer les amarres
dérive pensant pensive dépensée sans penser barque lestée de fantômes et
hantômes corps morts et bouées sifflantes le plus que vivant sans cesse
appelant ressassant au fond de la cale – oscillation temporelle vol au-dessus
des temps hantise de la chute dans le donné fini assigné – errance solitaire et
peuplée Wanderer voyageur d’hiver – double descente, par quartes successives, Feu follet, Irrlicht, Schubert.