Thomas
Bernhard illustré !
Une condisciple de mes cours d’allemand m’avait dit qu’elle lisait des
bandes dessinées en allemand. J’ai trouvé l’idée intéressante et peut-être de
nature à lever ce petit blocage qui m’empêche de m’attaquer maintenant à la
littérature allemande en langue originale, alors que j’en ai sans doute un peu
plus la capacité. Et en cherchant au rayon bandes dessinées de la bibliothèque
de l’institut Goethe, je suis tombée sur… Alte
Meister de Thomas Bernhard dans une version
accompagnée de dessins d’un certain Mahler. Et ça fonctionne !
L’autre solution à mettre en œuvre est de lire des livres allemands exactement comme
je lis désormais tout livre, par petites doses, voire par fragments ! Thomas
Bernhard le dit d’ailleurs « die höchste Lust haben wir ja an den
Fragmenten », fait-il dire à son drôle de personnage qui rend visite
invariablement deux fois par semaine à une même toile du même musée : « Ce sont d'ailleurs les fragments qui
nous donnent le plus grand plaisir, tout comme la vie nous donne le plus grand
plaisir quand nous la regardons en tant que fragment [...] C'est seulement si
nous avons la chance, lorsque nous en abordons la lecture, de transformer
quelque chose d'entier, de fini, oui, d'achevé en un fragment, que nous en
retirons une grande et parfois la plus grande jouissance. » (Maîtres
anciens, trad. Gilberte Lambrichs, p.36, Folio n°2276, nombreuses autres
citations de Bernhard ici)
→ Incapacité peut-être à tenir le tout, à embrasser le tout.
Écrasement devant l’ampleur de ce qu’il y aurait à connaître.
Esquive fondant démarche du flotoir ?
Bergounioux a maintes fois répété qu’il s’est mis à l’étude dans l’espoir de
comprendre quelque chose au monde. Je crois qu’il fait un constat d’échec, bien
sûr, maintenant.
« Décollement du descriptif » (Nicolas Pesquès)
Je voulais avancer sans la contrainte de la note. Lire dans la liberté de
ne pas noter. Lire la poésie comme un roman. Ne pas me sentir attendue et voilà
que surgit cette formule : « Un décollement du descriptif » (95) :
ce qui est, comme dite en un raccourci puissant, toute la démarche de Juliau.
Et encore cela : « se glisser entre regarder et voir, puis s'exfiltrer par
écriture jusqu'à ce que la pulsion se poursuive » (96). Très forte
expression que cet exfiltré, ce léger
décalage qui rend possible l'écriture qui comme la traduction simultanée est
toujours prise dans une sorte de dédoublement. Fixer ce qui vient de passer, enregistrer
ce qui est en train de se passer.
La passion du lecteur (Pesquès)
« Si, sur une page, je regarde le mot colline, je connais, dans des
délais variables, un afflux ou non d'images, d'envies, de mémoire. Une boue de
penser, la soupe des sensations. Il est souvent difficile de les distinguer.
Si, maintenant je regarde la colline, je connais, dans des délais également
variable, un afflux ou non d'images, d'envies, de mémoire. La même soupe, la
même boue.
Le corps a vécu deux activités, a accompli deux choses radicalement différentes.
Comment les symptômes pourraient-ils être les mêmes ? Ils ne le sont pas. C'est
toute la tragédie et toute l'excitation du monde. »
(104)
→ et c’est toute la passion (aux deux
sens du mot) du lecteur. Le lecteur enfant est tellement subjugué par la
puissance des mots qu’il en vient souvent à confondre ce qu’on nomme le réel et
le livre. Les mots engendrent en lui un afflux d’affects qui emportent sa
conscience. Ici s’origine sans doute pour beaucoup d’entre nous la passion de
lire : retrouver cet état-là !
Il n’est d’ailleurs pas exclu qu’en ce qui concerne non plus les mots mais les
images, leur puissance soit telle que de leur emprise l’adulte même ne soit pas
protégé, qu’il reste subjugué par les images alors même qu’il ne l’est sans
doute plus par les mots.
Effet de choc (Pesquès)
Ce Juliau 11 se conclut par une
série de documents. On les reçoit comme un choc, inattendu, surprenant. On n’a
pas le souvenir dans les opus précédents que Pesquès ait procédé ainsi. Donnant
en quelque sorte l’arrière-plan de son écriture.
Le premier document parle de la mère de l'auteur. Elle qui a regardé depuis 1975 ce même paysage qui occupe son
fils depuis si longtemps et qui souffre de la maladie d’Alzheimer depuis 1995.
→ Pages poignantes et profondes qui soudain du fait d'être là, ouvrent autre
chose. Un arrière-plan infiniment humain à une quête qui peut parfois sembler
abstraite et donc possiblement désincarnée. « Elle reste une personne et
elle n'est plus personne » (114)
« Telle est la condition humaine. Ce qui nous tient, que nous chérissons
et qui nous échappe. Ce dont l'écriture rêve de ne pas s'exclure en l'éprouvant
: l'impossible, le poème. » (115)
→ C'est aussi très surprenant de repenser à la traversée que l'on a faite des
pages précédentes sans savoir que telle était la trame, tel le soubassement. La
perte du sens. La confrontation terrible, affectivement mais aussi
ontologiquement, à l'effondrement du sens commun et de tout cadre de référence chez
un très proche atteint de la maladie d’Alzheimer.
→ Pour moi émouvant de penser que ces pages lues aussi en symbiose avec tout ce
qui a trait à la cécité, à l’opacité du voir, en raison de l’expérience de ma
propre mère, ont été écrites dans la confrontation avec cette présence
énigmatique d'une mère totalement là et ailleurs.
La Passion selon St Matthieu
Acheté le tout récent coffret de la Passion
selon Saint Matthieu de Bach par René Jacobs dont j’avais entendu dire sur France
Musique qu’il avait notamment repensé la question de la spatialisation des
chœurs. Les deux CD sont accompagnés d’un DVD très intéressant, émouvant même,
où l’on voit l’équipe travailler à l’enregistrement du chef d’œuvre. Belles interventions
notamment de Bernarda Fink, propos passionnants de René Jacobs lui-même :
une manière d’entrer dans l’intimité de l’œuvre, telle qu’elle se donne à ceux
qui la travaillent, parfois une vie durant.
René Jacobs expose aussi, mais avec une grande humilité me semble-t-il,
certains points de vue assez personnels : par exemple l’idée que les flûtes
représenteraient le péché tandis qu’en appui à ce qu’il explique, est donnée
une merveilleuse séquence avec flûte et voix en solo sur un simple soutien de
deux hautbois da caccia.
Lire sans images
L’autre jour, commençant à lire le beau numéro de la revue Europe consacré à Proust, j’avais choisi
l’article de Jacqueline Risset, « Documents d’une écriture infinie »,
sur les Carnets de Proust. Lisant la présentation de son propos, où elle évoque
les carnets vierges, « si étroits qu’ils sembleraient ne pouvoir
accueillir que des notes très succinctes » offerts à l’auteur par Mme
Straus en janvier 1908, je me surprends à désirer les voir, je feuillette la
revue dont je sais bien pourtant qu’elle ne comporte jamais d’illustrations, je
m’apprête bien sûr à me tourner vers Internet, lorsque je suis arrêtée par une
question : « pourquoi vouloir voir ? Et pourquoi ne pas se
laisser aller au simple rêve de ces Carnets, les imaginer ? »
La venue de l’écriture (Jean-Louis
Giovannoni)
Je suis très impressionnée par le texte de Jean-Louis Giovannoni que j’ai publié
dans « l’anthologie permanente » de Poezibao. Il y décortique le processus de venue à l’écriture. Comment
le jeune auteur croit d’abord (et il a raison bien sûr) qu’il lui faut s’imbiber
des écrits de ses prédécesseurs : « On fait ce que doit faire un
poète : se placer devant le monde, chercher, dans les livres et les poèmes
des autres, des petits signes, un endroit pour l’affût. ». Avec toute la
part de mimétisme : « On essaye de bouger, de vivre comme ses aînés ».
Et puis comme cette quasi planification est balayée par ce qui advient :
une forme d’irruption, totalement inattendue, et les mots sont forts : « un
linge empêtré dans la glaise, le cadavre d’une bête ouverte ».
Et ce qui est passionnant, c’est cette double et indispensable articulation
entre l’indispensable formation et la véritable autonomie dans la création,
mais une autonomie nourrie. Que de livres reçus ou de poèmes envoyés qui
manifestement ont été écrits à mille lieux de toute poésie d’aujourd’hui. Aucune
chance alors, et dès que le livre est entrouvert le lecteur le sait, de tomber
sur « le fruit dévorant son noyau », selon la très forte formule de
Jean-Louis Giovannoni.
Et je serais tentée de rapprocher cela d’une autre formulation forte découverte
dans le livre de Nicolas Pesquès « Écrire à la sangsue » (La Face nord de Juliau, onze, douze, p. 129)