Montage : Échos sur le sentier (Beurard-Valdoye et Ponge)
Patrick Beurard Valdoye sur le sentier (Janáček à Hukvaldy) : « sentier à peine herbé semé de racines puissantes ouvert par un frêne fendu en amande géante suivi d’un hêtre royal en trident le chemin était entravé d’éclats lapidaires ou de travers racineux parfois l’absence de terre autour révélait de squelettiques phalanges actives » (ici)
et cela :
« Mais qu’est-ce qui obstrue ainsi notre chemin (ce petit chemin forestier en surplomb)? Pourquoi tous ces scrupules à notre issue en surplomb du silence sur la page, et ces bâtons dans nos roues? »
Francis Ponge, La Fabrique du pré, 1971, cité ici
→ et pour moi, le souvenir de maints sols scrutés, souvent avec une idée photographique, racines et pierres affleurant et parfois semblant me parler, tel ce minuscule caillou bleu, doté d’yeux, dans la petite sente latérale du jardin de St. C.
Des mots (Antoine Emaz)
Continuation de Flaques, où j’aurais envie de tout relever, méditer, gloser ! « Entre mots et vie, il y a sans doute la même séparation ou approximation qu’entre mots et choses. La poésie est le mode d’écriture qui tente de réduire au maximum cet écart. » (74)
→ qui tente de le réduire ? Mission impossible et Antoine Emaz le sait. Mais qui l’interroge inlassablement, qui le met en évidence cet écart dont la perception ne va pas de soi, tant nous sommes conditionnés à confondre le mot et la chose, à croire que la chose nommée est épinglée, cernée, comprise en son épaisseur.
Or ce sont deux mystères qui se regardent ! Mais je suis en accord avec l’idée que c’est dans l’entre-deux que joue, que se joue la poésie. Cet écart est le milieu naturel du travail poétique.
Et la pratiquer longuement, la poésie, fut-ce par la seule lecture, rend hypersensible aux manipulations par les mots, aux confusions voulues ou inconscientes entre mots et choses, à tout détournement mensonger des mots. Peut-être plus difficile de prendre des vessies pour des lanternes quand on est lecteur de poésie ?
De la lumière (avec Antoine Emaz)
« Le corps est un panneau solaire, aux pores photovoltaïques »
Antoine Emaz excelle à dire certaines qualités du sensible. Et cette remarque rejoint mon intuition que certaines longueurs d’onde de la lumière (pour moi celles d’une lumière d’automne ou de printemps, gorgées d’eau, plutôt basses sur l’horizon) ont des effets bien précis (en l’occurrence euphorisants) sur le corps et sur le psychisme.
De la justesse (Antoine Emaz encore)
Tout au long de ces pages, cette idée d’une « justesse » (c’est moi qui l’appelle ainsi en lui prêtant souvent un sens musical, intonation juste, note juste, autrement dit quelque chose qui est simplement à sa place) ; justesse donc du geste d’écrire : « singularité d’un geste d’écriture [...] qui reçoit sa légitimité par sa propre nécessité interne, la résonnance poétique d’une vie. » (77)
Musique et littérature (Pierre Vidal)
Curieux comme les propos de Pierre Vidal, en son Bach et la machine-orgue me font souvent penser à la littérature et comme il me semble naturel de passer en un bref laps de temps d’Emaz à lui.
Uniformité et unité (Pierre Vidal)
« On a trop tendance à confondre uniformité et unité. L’uniformité est une carence [...] Elle est par nature sans vie et sans relief, sans forme et sans direction. L’unité est en quelque sorte une vertu qu’il faut d’abord découvrir puis obtenir. J’allais dire mériter. Elle réclame une énergie, une volonté de chaque instant, une suite d’inductions. » (je souligne) et un peu plus loin « Comme dans toute musique, la vie ne peut naître que d’une lutte perpétuellement entretenue entre deux principes contraires : tension, détente. » (35)
→ je me souviens ici des propos de Celibidache, sur l’unité profonde d’une grande œuvre musicale et qu’il fallait dès la première mesure, sentir le tout de la pièce. Et dans la pratique d’un instrument, comme il est difficile de la vivre, de la « découvrir » et encore plus de « l’obtenir » ! Il faut décoller du note à note, puis trouver la construction, les grands axes, les tensions et les détentes et tenir compte de tout cela en jouant. Il me semble que toutes ces considérations s’appliquent aussi bien à la lecture d’un poème qu’à celle d’une partition.
Et à l’orgue, poursuit Vidal, comment faire alors qu’on ne dispose pas de la « ressource incomparable de la nuance dynamique » ? ; et de répondre : « vous ne trouverez que le temps. À proprement parler, le rythme ».
S’ensuivent des pages fécondes pour tout écoutant et surtout tout interprète, même modeste, sur la mesure, la barre de mesure, le rubato, etc.
Abolir l’instant qui tombe verticalement… (Pierre Vidal)
« À l’orgue, pour donner à chaque voix, à chaque fragment sa vraie forme, il faut abolir l’instant qui tombe verticalement, tout comme le devenir horizontal qui passe indifféremment sur n’importe quoi. C’est par un jeu sans cesse croisé de l’horizontale et de la verticale qu’on peut donner son poids à l’instant ▼ tout en le profilant ► vers le tout et ayant ainsi donné sa vraie forme à l’Un, le soustraire à lui-même pour le placer convenablement dans le Tout. À noter qu’en musique comme en architecture il existe des formes obliques, ces vecteurs obliques sont fréquents chez Bach. » (37)
Sans doute cela qui pousse Couperin, cité un peu plus loin à parler de « suspension et d’aspiration ».
Le rubato, Chopin, Liszt (via Pierre Vidal)
Cette merveilleuse comparaison de Liszt à propos du rubato de Chopin : « Imaginez un arbre, la lumière entre les feuilles, c’est le rubato. Le tronc ne bouge pas, seules les feuilles bougent ; »
→ sont agitées ici toutes les questions, sans cesse à reprendre, à réexaminer, du temps en musique, le tempo, le rythme, la mesure, trop souvent confondus.
Et je monte ici ce paragraphe écrit dans le flotoir en 2010, autour du livre de Celibidache : « tempo non pas comme une affaire de physique, mais tempo comme condition pour que la multiplicité soit réduite à une unité, qui puisse être assimilée par l’esprit humain, qui est lui-même une unité.
→ voilà qui me fait bien avancer sur ces notions de rythme ! Et confirme quelques intuitions que je peux avoir mais que je suis incapable de mettre en œuvre de façon sérieuse au piano. Sauf parfois sur un minuscule empan. Une, deux ou trois mesures. C’est ainsi que procéda Celibidache après avoir reçu le choc de la réplique de Furtwängler (voir ici), décidé à tout reprendre à zéro. Avec la force ensuite de passer progressivement de ces quelques mesures à une symphonie de Bruckner toute entière !
Glissements de terrain (Patrick Beurard Valdoye)
Repartie dans une lecture au long cours (terme bien approprié pour ce Gadjo-Migrandt), je prends conscience cette fois des « fondus enchaînés » chez Beurard-Valdoye. Comme de petits glissements de terrain ou de temps, qui vous entraînent d’un univers à un autre. Sans doute une autre façon de dire le jeu des associations, apparemment libres au stade de l’élaboration de l’œuvre, mais ensuite très travaillées. On glisse ici doucement de Janáček à Sigmund (Freud) et à Gustav (Mahler) via Alma.
Le 15 juillet 1927 (Patrick Beurard Valdoye)
C’est ensuite en effet l’évocation, remarquable, de la Révolte de Juillet à Vienne.
Ou comment les arts poétiques peuvent contribuer à faire vivre un évènement historique. À ce titre on peut mettre en regard le texte de Beurard Valdoye et la notice Wikipédia de l’évènement ! Un texte qui bouge et un texte mort.
C’est aussi pour l’auteur l’occasion d’introduire une nouvelle présence (il s’agit bien de présences ici), celle de Canetti, pour qui ces évènements furent centraux dans la conception de son opus majeur, Masse et Puissance.
Théâtre d’ombres
C’est un fabuleux théâtre d’ombres que celui de Patrick Beurard Valdoye qui mixe des temporalités et opèrent des rapprochements inédits. Il choisit souvent une unité, temps ou lieu (coupe temporelle en un lieu, projection spatiale sur un temps). À cet endroit-là, hier, avant-hier, demain, il y 100 ou 500 ans…. sont passés ceux-là. Ce jour-là, daté précisément, à Vienne, Budapest, Milan, etc. sont arrivés ces évènements.
La description de la scène d’émeute est époustouflante (voir ces extraits dans Poezibao).
Noms propres
Parmi les matériaux les plus usuels chez l’auteur, les noms propres, de lieux en particulier et des mots empruntés à des langues étrangères. « mrak l’orage ». C’est un régal lexical et géographique !
Des pas sur la neige, Debussy, Suarès, Cassard & Walser
Écoute d’un autre Atelier de Philippe Cassard, dans le cadre du Matin des Musiciens de France Musique (le 19 janvier 2011), consacré cette fois à trois préludes de Debussy, dont Les pas sur la neige.
Il cite cet admirable texte d’André Suarès :
« Pas sur la neige : Sans doute, ce rythme trébuchant, obstiné, comme d'un faux pas sur le feutre perfide, et d'un pied qui glisse et se reprend, évoque à merveille l'horizon blême ou glacé sur l’étendue livide : mais combien plus le silence étouffé de l'espace où le cœur s'entend battre et presque s'arrêter, malade de chagrin, hanté de mélancolie, haletant de doutes et de regrets. Le petit souffle qui suspend parfois le flocon dans sa chute et le fait tomber de côté ; la longue, l'interminable route; la nostalgie de la lumière absente et de la chaude caresse : cette solitude, infinie, en un mot, qui est celle de notre âme, cheminant penchée sur elle-même et dont tous les déserts et tous les hivers de la terre n'approchent jamais. »
André Suarès, Debussy, p. 59 et 60
Lisant ce texte, écoutant la prenante interprétation des Pas sur la neige par Dino Ciani, j’ai vu surgir Robert Walser, je l’ai imaginé partant pour cette dernière promenade dans la neige, hanté de mélancolie, celle dont il ne revint pas.