Parole et mensonge (Matthieu Gosztola)
« Toute parole est intrinsèquement et consubstantiellement mensonge, car il n’est pas possible de donner forme à une vérité : il n’est jamais de parole, de regard qui soient l’expression d’une ipséité. Toujours, le regard et la parole sont l’expression de la façon dont une ipséité est enchaînée au social »
Entretien avec Nicolas Grégoire, pour Poezibao
[...]
« Aussi, et pour résumer, je crois qu’il faut se méfier terriblement des lumières du je prétendument lucides (du moins pour soi-même), et sincères. Je pense que tout je est également une fiction : la psychanalyse a été là pour nous l’apprendre. La subjectivité, mais aussi les conventions, les schèmes, les topoï…, ce sont les modalités par quoi se vit au quotidien cette fiction. Je est un autre. Définitivement. » (source)
Le réel de l’apparaître avec (G. Didi-Huberman)
« Le réel de l’apparaître laisse en nous l’image survivante souveraine, de sa traîne. Son sillage, sa trace en mouvement » (82)
Du vif se cristallise (Antoine Emaz)
Lecture très particulière de ce livre, Flaques, tout juste reçu alors qu’Antoine entame le traitement contre son cancer.
Flaques, la table de travail, le carnet (17x22) dont il se demande si le format a une influence sur son écriture.
« Je ne mène pas un combat contre la pensée, je la remets simplement à sa place, secondaire, accessoire, nécessaire.
Il parle d’une « longueur d’onde neuronale » à côté de laquelle « il en existe d’autres, aussi intéressantes, quand on y accède »
→ ce serait un peu aussi ce que dit Bonnefoy dans son inlassable combat contre « le concept », dans le champ de la poésie, de la littérature. Chez Antoine, pas de rejet, mais une position équilibrée, réaliste : la pensée est nécessaire, mais elle n’est pas tout, il s’en faut de beaucoup. Et on sait bien, il le dit ici à longueur de pages et c’est tant mieux, qu’il part toujours du réel, non pas d’une idée abstraite, d’une pensée, mais d’une chose vue, sentie, ressentie, d’une impression. Sur lui-même en relisant les épreuves de Sauf : « C’est bien le même son gris alors que les formes sont assez variées, une manière ? Une vie, plutôt. » (28) Bien faire attention en le citant à la ponctuation, essentielle chez lui. Là encore, rien d’abstrait, plutôt quelque chose de physique, la juste place de la respiration et l’indication du point d’articulation.
Cela encore toujours en grande cohérence avec ce que je viens de noter : « Il faut qu’un poème prenne la forme du vivant, lui-même en perpétuel mouvement. On voit que ce n’est pas simple. Mais le principe est bien celui-là : à un instant précis, du vif se cristallise en mots et invente sa forme. » (28)
→ note très importante qui semble une sorte de condensation de la poétique D’Antoine Emaz. La forme-force.
Constante, constance de l’œuvre (Antoine Emaz)
« Écrire s’enracine dans un certain nombre de hantises profondes. Même si l’œuvre bouge un peu, c’est toujours pour finalement retourner à ces points d’ancrage qui font l’identité de l’auteur. En théorie, on peut écrire sur n’importe quoi. En pratique, on n’écrit que sur ce qu’il est nécessaire d’écrire. Le reste passe sous silence, ne retient pas la main, ne s’impose pas. » (33)
→ frappée toujours des cycles et des thèmes sans cesse revenant quand je relis le flotoir (ouvert il y a 14 ans maintenant) ou quand il m’arrive de tomber sur d’anciens écrits. On croit « changer », « découvrir », alors qu’il y a une sorte de courant profond, établi sans doute précocement où sans doute l’identité prend sa source, alors que le reste est si fluctuant, aléatoire. → En photo aussi, en théorie on peut photographie n’importe quoi. Sauf que si j’adopte les thèmes d’un autre, eh bien ça ne marche pas du tout pour moi.
Et au demeurant Antoine Emaz cite juste après son cher Reverdy : « si l’on regarde en arrière, on peut s’apercevoir que toute œuvre personnelle et un peu forte, parce qu’elle est née d’un seul auteur, a toujours une grande part de monotonie pour soutien » (cité p. 34)
Et grande joie de voir que page 38, Antoine cite Poezibao et ses notes sur la création dont il dit qu’elles « sont toujours intéressante parce qu’elles ouvrent des espaces très divers de réflexion ».
De l’enfermement (Patrick Beurard-Valdoye)
J’ai reçu, non sans émotion ce Gadjo-Migrandt dont j’ai tant entendu parler depuis des années (en fait depuis Le Narré des iles Schwitters, paru en 2007 !) dont j’ai déjà lu plusieurs extraits, dont nous nous sommes souvent entretenus avec Patrick.
Et tout de suite je suis de nouveau happée par la puissance poétique de cette langue très particulière, ce narré qui amalgame des matériaux divers, nés d’une collecte tenace par l’auteur et les unifie par un emploi très particulier et très convaincant de nombreux néologismes. Le livre s’ouvre et je ne sais pas encore pourquoi par une sorte de recensement des prisons par un dénommé Howard, dont pour l’instant j’ignore tout (et je me souviens de mes interrogations, lisant Patrick Beurard-Valdoye, sur la nécessité de se documenter au fur et à mesure du livre ou au contraire sur celle de laisser le livre me documenter, me mener là où il veut me mener et où au fond, il est probable que j’en saurais assez sur les personnages invoqués.) : « l’ami des prisonniers / frôle les gémis des créatures rouvies / dans le pourri dans l’eau croupie des fosses / de Meuse. » Il est un peu plus loin question des « hurles » et des murs « stouffant les cris ».
Des cuisinières (Mallarmé, Valéry)
Celle de Mallarmé je ne l’ai pas encore croisée au hasard des escaliers de ce délicieux petit livre de Martine Rouart, petite-fille de Paul Valéry. Mais Charlotte, celle de Valéry et l’évocation de ses merveilleux gâteaux, oui ! Il est même question d’un gâteau que j’ai bien connu dans mon enfance et qu’on n’oserait sans doute plus appeler aujourd’hui comme on le nommait alors : un nègre en chemise !
Merveilleux petit livre où l’on croise Gide, Mallarmé, Berthe Morisot, Paul Valéry, bien sûr, en grand-père attendri, quittant parfois son travail acharné pour construire une cathédrale en carton avec vitraux en papier pour ses petits-enfants…
N.B. en fait il ne sera pas question de la cuisinière de Mallarmé, mais c’est Mallarmé qui avait recommandé Charlotte aux Valéry….
(Martine Rouart, La Cuisinière de Mallarmé, Michel de Maule, 2012)
De l’opérateur (Mallarmé, Blanchot)
« Mallarmé appelle le lecteur “l’opérateur”. La lecture, comme la poésie, est “l’opération”. Or, il garde toujours à ce mot à la fois le sens qu’il tient du mot œuvre et le sens presque chirurgical qu’il reçoit ironiquement de son allure technique : l’opération est suppression, c’est en quelque manière l’Aufhebung hégélienne. La lecture est opération, elle est l’œuvre qui s’accomplit en se supprimant, qui se prouve en se confrontant avec elle-même et se suspend tout en s’affirmant. »
Maurice Blanchot, Le Livre à venir, 1959, cité ici
De l’élection (Antoine Emaz)
« On devient poète sans aucune élection par une quelconque instance supérieure. Simplement, la vie. Et la poésie comme une quête d’élucidation, voire de réponse. » (41)
« Pouvoir au moins me dire que je n’ai pas évité ma vie » (51)
→ Très juste place que celle que se donne Antoine Emaz, ou plutôt à laquelle il est et dit être. Pas de posture, ni dans un sens, ni dans l’autre, ni génie, ni nullité. Et cette idée si importante d’affronter directement la vie, dans ce qu’elle est, sans fuir dans le divertissement. La poésie ici fait partie de ce qu’il y a à faire. Il y a là un excellent antidote aux séquelles du romantisme, le poète inspiré et maudit.
La poésie comme juste place.
De la note (Antoine Emaz)
« Écriture erratique des notes. Et c’est peut-être ce mouvement imprévisible qui m’intéresse : vie à vif plutôt que vie rangée » (56)
→ ce mot de vif qui revient souvent sous la plume d’Antoine Emaz. Avec effet de saisie et sans doute aussi parfois de saisissement. Le fait d’être pris, heurté, sollicité par un fait, une impression et de le voir (pas toujours) « cristalliser en mots ».
Et cela encore :
« La note permet des approches multipliées du même. Retouches, reprises, retours » (58)
Du souvenir (Martine Rouart)
Belle conclusion de son beau livre sur les souvenirs de son grand-père, Paul Valéry : « Plus je parle de lui et plus il s’éloigne. C’est comme ça : les souvenirs, ils sont traîtres. Les mots, pour les traduire, usurpent la substance ou plutôt la pâlissent. » (Martine Rouart, la Cuisinière de Mallarmé, p. 72)
Le dur de la langue (Antoine Emaz)
« La poésie travaille le dur de la langue ; il est normal que dans une époque molle il reste peu de gens attentifs à ces voix de nulle part. »
Des sens (Antoine Emaz)
« Odorat, goût, toucher sont des sens lents, mnésiques, des sens profonds. Vue et ouïe sont des sens rapides, capables de rester en mémoire si l’impression est forte, mais sans l’ancrage flou et profond des trois autres sens. Pas étonnant que les balises proustiennes soient la haie d’aubépines, la madeleine et les pavés inégaux. »
De la hiérarchie (Emaz, encore)
« Je me déplace dans un espace sans hiérarchie. Une pensée de Pascal vaut une odeur de Javel, une lumière sur le mur vaut un deuil. Un poème, c’est simplement un moment, un évènement, une langue et le tout à vif ». (70)
→ toujours ce contraste chez Emaz entre la banalité assumée et cette cristallisation, le précipité, à vif et en mots, dans le poème.
→ suis très sensible à cette démystification qui s’exprime fortement dans toutes ces pages. Et qui n’est pas de l’auto-flagellation perverse, comme chez tant et tant. Le « je ne suis rien », qui cache mal un « je suis un génie ». Rien de tel ici. Une approche aussi juste que possible et qui se traduit en poèmes aussi justes et honnêtes que possible.
J’aime aussi cette idée de dé-hiérarchisation. Difficulté depuis toujours, depuis l’enfance, à accepter les hiérarchies, autrement dit les échelles de valeurs imposées du dehors, en toute méconnaissance de la réalité intérieure. J’ai appris qu’une tempête dans un verre d’eau pouvait pour certains être aussi « grave » qu’un évènement dramatique et spectaculaire. Qu’on pouvait se suicider pour une remarque idiote… Et que beaucoup avaient à souffrir de cette hiérarchie, mais étaient aussi trop prompts à l’endosser. Que de fois j’ai entendu « oui, bien sûr, c’est dur mais ça n’a rien à avoir avec le sort de X, ou la situation dans tel pays.. » etc. Antoine Emaz me semble dire que chacun vit ce qu’il a à vivre et que l’humble est aussi digne d’attention que le dit fort, noble, remarquable. Il faut le faire tout de même, et merci de le faire, de mettre l’eau de Javel et Pascal sur le même plan… mais cela revient à dire que ce qui compte c’est l’expérience. Et que l’on peut faire une expérience aussi forte avec une odeur rémanente qu’avec une pensée philosophique de très haut niveau.
Et cette propension à tout hiérarchiser (influence judéo-chrétienne ?) renvoie à cette manie contemporaine du classement, les triples A et autre charts, top 10 ou 100, les meilleures ventes ou Le Top Dix des galettes des rois (toujours étonnée que la meilleure galette soit apparemment multiple, s’il elle est « la meilleure », il ne devrait y en avoir qu’une. Le meilleur ouvrier de France, etc….)
Alors oui à Antoine Emaz, lucide sur la capacité de la poésie à faire best-seller : « Les romanciers peuvent viser “le succès”. Nous, on sait que non. » (57)
Et formidable remarque à opposer à toutes les demandes de définition : « Parce que la poésie est sans définition, on continue d’en proposer »
Et il en va de même de la musique !
Du lire
Si souvent envie de lire vite pour passer à autre chose, donc d’une certaine façon, pour se débarrasser du livre.
Avec Emaz, je freine. Pour que cela dure plus longtemps. Et je n’ai pas encore commencé à le relire, ce qui viendra certainement.
Sourdiner (avec Patrick Beurard-Valdoye)
Suis donc entrée dans le nouveau livre, tout juste reçu, Gadjo-Migrandt mais je vais y revenir bien sûr tout au long de ces jours.
Petit relevé des néologismes que j’aimerais voir adopter dans la langue : Quand les sonorités [...] sourdinent » (38)
→ me demande soudain si le vocabulaire du sonore n’est pas un peu pauvrichon chez nous, les Français ?
De l’orgue et de Bach
J’entame la lecture de Bach et la machine-orgue, un livre de l’organiste Pierre Vidal, qui m’a été chaudement recommandé (comme d’ailleurs les enregistrements très peu connus de ce grand organiste) par Thierry Martin-Scherrer.
Le style est un peu surprenant, un peu daté, l’écriture parfois un peu ampoulée mais le propos me semble très à l’écart de la doxa, du ressassé de rigueur quand il s’agit de Bach.
« Il y a une disparité entre la musique de Bach telle qu’elle se révèle à la lecture, et telle qu’elle paraît à la sortie du tuyau » (III de l’introduction). Et j’aime cette approche non catégorique qui pose d’entrée de jeu : « Mon but n’est pas de convaincre mais d’induire en perplexité » (ibid.)
Il parle un peu plus loin, par rapport à la partition et de sa réalisation par l’interprète de signe chargé et de signe vide : cela vaut pour la note ou la phrase de musique, comme pour la lettre ou le mot (2)
De l’odeur des livres (avec Pierre Vidal et Antoine Emaz)
Alors que je viens de lire les belles pages d’Antoine Emaz sur les odeurs, j’en vois ressurgir la teneur maintenant que je suis plongée dans un « vieux bouquin », disons en tous cas un livre qui a séjourné longuement dans quelque grenier ou « vieil endroit ». Et l’odeur de ce livre vient imposer à la conscience, comme en sourdine, tout un monde de lectures anciennes ou enfouies, d’odeurs de livres d’autrefois, de bibliothèques fouillées dans l’enfance et de bouquinistes, de libraires d’occasion (et là, surgissement encore, tout aussi imprévu, de Pierre Bergounioux et ses book-days avec son frère Gabriel, tels qu’il les raconte dans ses Carnets de notes). Un feuilleté de sensations, d’impressions, d’évocations, un halluciné d’odeurs habitant quasi concrètement le nez, en dehors de toute molécule olfactive réellement présente ! C’est cela aussi qui donne épaisseur à l’expérience de lecture, la matérialité du livre. Et il faut bien sûr se demander ce qu’il advient de cette (délicieuse) alchimie matérielle lors d’une lecture « électronique », où le support, terriblement stable et impersonnel, accueille successivement, au même endroit, Proust, Bach, Celan et des articles de presse. On parle beaucoup d’interaction dans ce monde électronique, mais je crois qu’ici précisément, l’interaction lecteur/livre est très nettement du côté du livre papier.
Des fiches de Janáček (avec Patrick Beurard-Valdoye)
Immersion donc dans Gadjo-Migrandt, et pour l’instant je suis un peu sans boussole, mais c’est toujours le cas dans la prose de Patrick B.-V., ce narré qui charrie comme un fleuve toutes sortes de matériaux, arrachés à l’Histoire et à la mémoire. Il est question pour l’instant essentiellement de prisons et de geôles dont un certain Howard semble faire une sorte d’inventaire… et puis soudain, voici Janáček et une histoire qui me touche particulièrement. Le musicien avait l’habitude de faire des relevés de sons, les transcrivant sur des petites fiches classées, constituant ainsi un « répertoire de sons en tiroir », « transcrivant l’orage, la pluie, le bruisse du vent ».
Et cela évoque pour moi les images de Messiaen armé de son cahier de notes (avec portées musicales) transcrivant lui inlassablement et de façon virtuose, les chants d’oiseau. Carnets que j’avais pu voir, fascinée, lors d’une exposition « Portrait(s) d’Olivier Messiaen », à la BNF, Galerie Colbert, en 1996….
« Tout ce qu’il entendait était traduit, jusqu’aux vagues de la mer du Nord » (et là nouveau surgissement, les évocations de la mer du Nord, qui est peut-être d’ailleurs la Baltique, par Eduard von Keyserling, dans Wellen (en allemand, et peut-être que le fait de l’avoir lu en allemand a joué dans l’impression sonore laissée par ce livre… ?)
De la musique (Janáček)
Très belle page sur la musique de Janáček dans Gadjo-Migrandt : « il aurait voulu capter ce qu’il n’entendait pas élargir la musique laquelle ne s’adressait pas à l’ouïe seulement il pressentait du sens secret enfoui il n’entendait plus que la cadence des sons et l’intonation d’une parole il n’en comprenait plus vraiment le sens mais devinait ce qui se passait dans l’esprit du locuteur voyait le lien entre ce flux verbal exprimé et sa nécessité inconsciente mettant l’accent plus sur la liaison entre deux mots que le mot lui-même parce qu’en ce pont surtout le pan de vie soudé au mot s’extrayait du silence [p. 44, c’est moi qui souligne]
Du Quintette en fa mineur (Franck)
Écouté le podcast d’une très belle émission du Matin des musiciens de France musique par Philippe Cassard, autour du Quintette en fa mineur de Franck, un amour de longue, longue date pour moi. Et tout un monde de souvenirs particulièrement à vif et vifs en ce moment.
Cassard bat en brèche l’idée que Franck aurait été influencé par Wagner et démontre tout au long de l’émission que la vraie influence sur lui ce fut Liszt qu’il a rencontré quand il était tout jeune. Lequel Liszt l’a d’ailleurs beaucoup soutenu.
Ce qui est formidable dans cette émission et qui me laisse toujours pantoise, c’est de voir Cassard évoquer n’importe quelle partie de n’importe quelle œuvre et la jouer immédiatement au piano… je ne sais pas si c’est préparé, mais c’est impressionnant en plus d’être très parlant dans la démonstration.