De la note et du journal (avec Fred Griot)
« tenir note, tenir journal, se faire greffier des heures qui passent, défilent, qu’est-ce que cela signifie ? [...] car en plus de vivre, nous sommes spectateurs de la vie, de nos façons de vivre. mais il y a deux « voir », le voir qui absorbe, consomme, le nez collé à la vitre, à l'écran, à ce qui fait écran pourrait-on dire sans seulement chercher à jouer avec les mots, et le voir qui entend, qui cherche à comprendre, en léger recul, lui. et ce voir-là passe alors souvent au montrer. »
Griot, ici
→ montrer qui peut se comprendre, voire se traduire de deux façons : soit publier et peu importe sous quelle forme ce que l’on a vu, soit tenter un partage autre, différent de la publication, ramasser ce voir pour le relancer, le faire circuler.
De l’énergie et de sa distribution ! (toujours avec Griot)
« je crois bien qu’il aura donc fallu finalement attendre d’atteindre les quarante ans pour mieux centrer l’énergie qu’il m’a été donné d’avoir, débordante, envahissante parfois, non plus en une quantité de directions et ramures successives, bien que liées, mais en deux seuls axes parallèles, concomitants : écrire (tenter de comprendre et dire ce que nous sommes, ce que nous ressentons, et cela le plus clairement et le plus librement possible), méditer (tenter d’être présent à soi-même, aux autres, au monde, de voir clairement, apaisé). » ici
→ j’ai aussi remarqué qu’au fur et à mesure que le temps passait et surtout que l’on prenait conscience qu’il n’était pas illimité, au fur et à mesure que l’attraction vers quelques pôles augmentait, il était impératif de choisir. C’est ainsi que j’ai complètement cessé d’aller au cinéma ou de voir des expositions, parce que la littérature et la musique exigent, le mot n’est pas trop fort, tout mon temps. Et qu’une connaissance superficielle, de pur divertissement, ne me convient plus du tout. Ce n’est pas un choix moral, c’est une nécessité de vie.
Gherasim Luca
Toute la partie « Lil 4 » du livre Gadjo-Migrandt de Patrick Beurard-Valdoye est consacrée à une évocation de la figure centrale du poète d’origine roumaine Gherasim Luca. Texte parsemé comme toujours de très belles formulations :
« forêt fouillis enfoui ricochets de secrets : : nécroforêt » (104)
Le chapitre se présente un peu comme une scène et l’auteur invite le poète à apparaître (91) ou à disparaître (126)
Antoine Emaz, sur le Flotoir
Il réagit à mes notes sur Flaques, confirme la plupart de mes propositions ou intuitions et m’écrit à propos de ce Flotoir :
« Je vois aussi que tu t'interroges sur ton propre travail du Flotoir : je ne crois pas que ce soit le travail qui pose question, il est dans son ordre, ses choix, sa durée, ses constantes. La question est plutôt celle du support capable de le recueillir, non ? Tel quel, le flotoir est une sorte d'œuvre ouverte, assumée comme telle, et singulière, tienne. Rassembler, fermer devient du coup contradictoire avec la force qui te fait avancer. »
→ C’est profondément juste, il pointe la bonne question et m’aide à comprendre mon incapacité et mon angoisse à former un livre, voire même des propositions pour des revues, avec des matériaux extraits du Flotoir. Me retourner serait un peu comme figer tout cela en statues de sel. Ce qui fait surgir le très beau texte de Bertolt Brecht lu en cours d’allemand il y a quelques jours : Brecht y évoque la rencontre d’un « Homme statue » (der Statuenmensch), un de ces mimes totalement figés dans une pose tenue des heures, tel qu’il n’en avait alors encore jamais vu, semble-t-il et c’est le prétexte à une page fulgurante sur la condition du soldat de tous les temps et de toutes les époques.
Toujours ce dilemme, lisant Beurard-Valdoye
Soit avancer dans la lecture et la laisser s’éclairer en quelque sorte rétroactivement, se laisser emporter par le flux, car c’est un flux, comme celui d’un fleuve. Regardant un fleuve, on ne cherche pas forcément à identifier tout ce qu’il charrie.
Ou bien se documenter un peu, en cours de route, depuis la berge, pour éclairer tel ou tel aspect, faire vivre encore mieux le texte.
Un nouvel art de la biographie
En fait, il me semble que Patrick Beurard-Valdoye crée un nouveau genre, à l’intérieur de cette pratique, elle-même nouvelle, qu’il appelle le narré. Ce genre serait celui de la biographie poétique (mais il n’est pas forcément nouveau, je pense par exemple aux textes de Liliane Giraudon). Biographie étrange, onirique, comme résultant d’un rêve mi-nocturne (avec ses apparentes aberrations, ses ressassements, ses dévoilements) mi-diurne (plus orienté, conduit, tenu). Il cuisine et coud ensemble des faits biographiques avérés et des intuitions poétiques, le tout toujours solidement arrimé à la géographie, aux lieux.
Lieux / personnages (Beurard-Valdoye)
Il y a une sorte d’osmose entre les lieux et les personnages qui est très frappante, comme si la figure invoquée, travaillée, rêvée (ici par exemple Janáček ou Gherasim Luca) imprimait une ombre géante sur un paysage et qu’il y avait un effet de superposition de l’un sur l’autre (comme dans certains de mes montages photos).
Effet d’irrigation de la figure choisie et dressée : on remarque d’ailleurs l’importance cruciale de l’eau dans tous les livres de Patrick.
Phalènes et petites âmes, again (G. Didi Huberman)
Nouveau chapitre du livre Phalènes, consacré cette fois à l’historien d’art Aby Warburg. Ce chapitre est la reprise d’une préface écrite pour le premier livre en français consacré à ce très important historien de l’art.
En exergue de ce chapitre, cette merveille : « Il pratique un culte avec les phalènes et les petits papillons qui volent la nuit dans sa chambre. Il parle avec eux des heures durant. Il les nomme ses petites âmes vivantes (Seelentierchen), leur confie ses plaintes » et c’est extrait de…. son dossier clinique rédigé par Binswanger, à la clinique Bellevue !
[La traduction de Seelentierchen mot à mot serait : petites bêtes d’âme (Das Tier, l’animal, la bête, Die Seele, l’âme, -chen comme -lein voulant dire « petit » ; ou mieux petites bêtes-âmes. Me semble-t-il.]
→ Et pour moi parfois les lettres sont des petites âmes vivantes ! Que de fois formant un o et un n, l’un à la suite de l’autre (c’est très spécifique) j’ai eu l’impression que ces deux lettres venaient d’être écrites, dans son écriture très particulière, par la main d’une amie disparue il y a déjà bien longtemps.
De l’histoire de l’art
La suite de ce chapitre de Phalènes de G. Didi-Huberman est passionnante pour moi et éclaire des ressentis très peu élaborés remontant au temps de mes (courtes) études d’histoire de l’art. Didi-Huberman évoque des grands pontes, Focillon, Francastel, Chastel (ce dernier a été mon professeur à l’Institut d’Art et d’Archéologie de Paris), cite certains de leurs livres (l’argumentation comme toujours chez lui est précise et étayée) et montrent comment ils occultent tous complètement l’apport essentiel d’Aby Warburg, fondateur de l’iconologie, notamment sur la double question de la « survivance » (Nachleben) et de celle de la « formule du pathétique » (Pathosformel). Et pourtant écrit Didi-Huberman : « la pensée de Warburg n’a pas fini de mettre l’histoire de l’art en mouvement. En mouvements, devrait-on plutôt écrire, tant cette pensée a ouvert et multiplié objets d’analyse, voies d’interprétation, exigences de méthode, enjeux philosophiques » (108).
Didi-Huberman construit ici une bien belle évocation de ce personnage étrange qu’est Warburg (concepteur de la fameuse bibliothèque), autour de l’idée de mouvement, « le mouvement pensé à la fois comme objet et comme méthode, comme syntagme et comme paradigme, comme caractéristiques des œuvres d’art et comme enjeu même du savoir qui prétend en dire quelque chose. » (112)
La recherche érudite de Warburg, ajoute-t-il est une sorte de voyage « étrange voyage en réalité, dont la logique ressemble moins à une narration linéaire qu’à un “montage des attractions” pour reprendre une expression chère à Eisenstein. »
→ Il me semble que cette magnifique formule « montage des attractions » s’applique parfaitement à Walter Benjamin aussi. Et que j’aimerais qu’on puisse l’appliquer, mutatis mutandis, aussi parfois au Flotoir.
Histoire et géographie (ils sont tous là !)
Car quand je lis : « Aby Warburg convertit soudain sa quête historique en déploiement géographique et ethnologique » (toujours p. 112), comment ne pas penser à Patrick Beurard Valdoye. « L’histoire de l’art devient alors un savoir-mouvement des images » ; et la littérature chez Beurard-Valdoye un savoir-mouvement des mots et des noms, « un savoir en extensions, en relations associatives, en montages toujours renouvelés, et non plus un savoir en lignes droites, en corpus reclos, en typologies idéalisées. »
→ suis sensible, ô combien, à cette notion de montage à associer avec la belle idée du montage des attractions. Il me semble que tout le flotoir fonctionne un peu sur ce principe, au point que parfois je m’étonne des relations qui semblent s’établir spontanément entre des lectures qui si elles sont simultanées, sont a priori très différentes….
Du mouvement et du montage (avec Aby Warburg)
Didi-Huberman relève à propos de la démarche d’Aby Warburg : « La pensée de Warburg, pour mettre l’histoire de l’art en mouvement, a dû sur elle-même faire l’expérience, voir l’épreuve de cette mobilisation. Excéder le cadre épistémologique de la discipline traditionnelle [ce que ne savaient pas faire mes maîtres en histoire de l’art, je l’avais sans doute pressenti], c’était accéder à un monde ouvert de relations multiples, inouïes, dangereuses même à expérimenter. » (115)
→ Un peu plus loin, cela que je relève encore, car la portée de ces propos me semble excéder largement le seul domaine de l’histoire de l’art et concerner tout le champ du savoir et de la recherche : « Inventer un savoir-montage, s’agissant de l’histoire de l’art, c’était renoncer d’un coup aux schémas évolutifs – et téléologiques – en vigueur depuis Vasari ».
Montaigne
nous dit Sarah Bakewell dont je goûte pour l’instant beaucoup le livre, aimait Sénèque et Plutarque.
Je relève deux belles citations, l’une de Montaigne lui-même : nous nous laissons emporter par nos pensées « ores doucement, ores avec violence, selon que l’eau est ireuse ou bonasse » (52) et l’autre de S. Bakewell « une page typique des Essais est une suite de méandres, de coudes et de divergences ». (53)