De la lecture (Christian Rosset)
« Ouvrant pour la première fois un livre, il peut se passer ceci : des souvenirs de lectures, proches ou lointaines, remontent sans prévenir à la surface, par l’effet d’un mot, d’une formulation, d’un trait ou d’une image. Lire, c’est libérer des fantômes. Certains ont une vie éphémère ; d’autres sont en devenir permanent. Chacun peut en faire l’expérience. Il n’y a pas de lecture « pure » qui ne soit hantée par ces « impuretés » que charrie le souvenir. Il n’y a pas de concentration absolue sur un objet qui l’exclurait du reste du monde et pourrait ainsi le rendre lisible « pour lui-même » — et lui seul. De brefs épisodes de déconcentration — de distraction plutôt — participent au plaisir de la lecture, comme ouverture et dialogue. Je ne parle pas des citations, références, clins d’œil, habilement glissés par l’auteur ; du fait que telle phrase ou tel contour évoquent tels autres, volontairement. C’est ce qui échappe à la volonté qui me semble le plus propre à tisser des liens entre l’auteur et son lecteur. À se reconnaître, l’un, l’autre, par l’effet d’un jeu de projections dans un miroir à plusieurs faces. Cette lecture hantée, aérée par le va-et-vient de cette aimantation à l’œuvre, se frotte à la vie en ce qu’elle peut véhiculer de traces, souvent quasiment invisibles (imperceptibles), parfois baignées d’une clarté qui est, si l’on veut, celle des rêves. »
Christian Rosset, note sur 4 bandes dessinées, source
Phalènes (Georges Didi-Huberman)
Didi-Huberman Phalènes. Essai sur l'apparition 2
« On se trompe à supposer qu'une fois apparue, la chose est, demeure, résiste, persiste telle qu'elle dans le temps comme dans notre esprit qui la décrit et la connait. Nous savons bien qu'il n'en est rien. Une chose apparaît, [...] telle un papillon, que pour redisparaître dans l'instant qui suit. Mais la pensée se fourvoie une seconde fois en commettant avec la chose disparue la même abstraction qu’avec la chose apparue Là encore, il faudra prendre sur soi de raconter la suite, c’est-à-dire la façon dont cette chose qui n’est plus demeure, résiste, persiste dans le temps comme dans notre imagination qui la remémore. Comment parler d’une apparition autrement que sous l’angle temporel de sa fragilité, là où elle replonge dans l’obscur ? Mais comment parler de cette fragilité même autrement que sous l’angle d’une plus subtile ténacité, qui est force de hantise, de revenance, de survivance. [...] comme es ailes d’un papillon, l’apparition est un perpétuel mouvement de fermeture, d’ouverture, de refermeture, de réouverture… c’est un battement. Une mise en rythme de l’être et du non-être. » (10)
Hélène Cixous
extrait d’un article de Télérama :
S'il reste encore des lecteurs qui poussent le cri du titre à la simple évocation du nom d'Hélène Cixous, qu'ils persévèrent, ils seront récompensés. Oui, il faut faire l'effort d'entrer dans la langue de cette résistante de toujours, qui chante ici son amour de la littérature, « le téléphone antimort, la magie qui établit la liaison entre nous, les orphées orphelins et nos êtres chers invisibles ». Oui, il faut se laisser bercer par son chant polyglotte, sa voix de tête et de cœur, qui convoque Proust, Shakespeare, Kafka, Donne, Benjamin, et sa mère, encore et toujours. Parce qu'elle est la dernière à s'en remettre à son art avec une telle confiance primitive. Parce qu'elle est l'ultime à tisser des liens aussi forts avec les morts et les vivants. (article de Marine Landrot)
décorateurs de l’agonie (Jean-Paul Klée)
Quelques mots à chaud sur ce livre qui m’a transportée du premier poème au dernier. Que je regrette de ne pas lire plus souvent des textes aussi fous, nécessaires, emballants ! Une coulée très dans la veine de Jean-Paul Klée qui parvient à se renouveler sans cesse, dans une forme similaire. Hier soir, m’endormant, je pensais à des vagues qui viendraient les unes après les autres se former, déferler, heurter la digue en giclées superbes, puis se retirer pour laisser place à la suivante… c’est un flux, c’est un flot, c’est une coulée de vie, de lave parfois, et pourtant le pessimisme est intense, la vision souvent très noire, cruelle, dure. Mais cela porte tout de même, cela incite à aller de l’avant, donne envie d’écrire à son tour, dans cette mouvance continue des mots qui affleurent, se manifestent en quelque sorte, manifestent et font manifeste. De quoi : que la vie est terrible mais splendide, que l’homme n’est rien mais doué d’une force créatrice intense s’il veut bien se donner la peine de la laisser s’exprimer.
Martha Argerich
Vu un beau film, très troublant et émouvant, Martha Argerich vue par sa fille Stéphanie Kovacevich.
Martha Argerich a eu trois filles, de trois pères différents. La première, qui est devenue violoniste, Lyda Chen ; la seconde, Annie, est la fille de Charles Dutoit ; et enfin la cinéaste, la troisième, Stéphanie Argerich est la fille du pianiste Stephen Kovacevich. Le film suit de très près Martha, dans son intimité familiale, sommeils et réveils difficiles inclus, discussions avec ses filles. Le film se clôt par une scène où on les voit toutes les quatre, devisant dans un jardin. Nombreux et magnifiques extraits de concerts (Bloody Daughter, 2013, vu sur medici.tv)
Javier Perianes
Un beau disque du pianiste Javier Perianes rapprochant de façon très intelligente des œuvres de Chopin et de Debussy. (Les sons et les parfums, Chopin rencontre Debussy)
Le détrônement de la mort (Hélène Cixous)
Hélène Cixous a donné un important extrait de son prochain livre à la Quinzaine Littéraire (n° 1096)
Je relève :
« Merveilleuse semaine de mai 2012 : tous mes morts aimés reviennent l’un après l’autre. Le bruit aura couru, de l’autre côté, que les portes de la séparation se sont ouvertes devant le pas de Los »
[à propos de la mort des autres] « C’est toujours le même coup de pioche dans le tumulus, l’ouverture sur le côté du tombeau de ma vie ».
« Le moi autre qui habite cette autre vie, celle qui s’invente, indépendamment de mes soucis, au-delà des portes de corne et d’ivoire, est mené par sa barque au-dessus de mes naufrages. [...] Je remarque : dans l’autre vie, où c’est l’autre moi libre de moi qui s’agit, la mort, qui infecte ma vie réelle, n’est pas. C’est à ce merveilleux détrônements de la mort, à cette mort de la mort, que je reconnais l’irréalité de ce séjour où il n’y pas de temps. Du côté de l’immortalité, quand je m’y trouve, la mort n’enlève pas la vie aux morts. Il y a un prix à ce bonheur qui ne connait aucune des cruelles lois diurnes, et qui ne souffre pas de l’oubli, ni d’aucun des interdits qui font la police de nos existences : il ya la terrible violence de la grâce. On ne l’a jamais. On ne l’a jamais. On le voudrait en vain. Il est donné d’un coup et d’un autre coup retiré. Il frappe, accorde et reprend. Dans ce pays on tombe, de ce pays on est expulsé, en état d’involonté » (Quinzaine Littéraire, 1er au 15 janvier 2014, n° 1096 p. 16)
Une Limbe bibliothèque (hélène Cixous)
Et cela pour les notes sur la création, magnifique :
« Il y a dans la littérature, une Limbe bibliothèque où se tiennent en rangs sur les étagères des livres qui n’ont pas été écrits. On allait les écrire. Invisibles la plupart du temps ces livres sont pleurés comme des dieux perdus par des lecteurs inconsolables. Le livre que Joyce n’a pas écrit. Le livre que Stendhal avait envie d’écrire. Le dernier livre de Dostoïevski. Ils me manquent. Je vous attends. Vous alliez être. L’aurait-il jamais écrit, Kafka, son livre du saint des saints ? Et Shakespeare était gros d’un seigneur dont le soleil halète parmi les planètes ». (Quinzaine Littéraire, 1er au 15 janvier 2014, n° 1096 p. 16)
→ et je pense à cette Passion perdue de Bach
et je pense à tous ces chefs d’œuvre qui auraient été écrits par tous ceux qui ont disparu dans les chambres à gaz. Les musiciens, les poètes, les historiens, les peintres, les cinéastes en puissance. Tous ces mozart assassinés.
La métanuit (Maria Gabriela Llansol)
Étrange prose que celle de Maria Gabriela Llansol (in Enquête aux quatre confidences). Elle surprend à chaque instant et je n’ai pas encore bien déterminé sur quoi repose cet effet de surprise, mélange de registre, métaphores inusuelles ? Elle écrit d’ailleurs quelque chose à ce propos (mais est-ce elle) sur les deux termes de certaines métaphores qui seraient extrêmement éloignés…
Et cette notion de métanuit, un peu obscure (normal !) : « la métanuit dont je sais, à présent, qu’elle est une lutte féroce contre les représentations abstraites qui mettent à découvert l’esprit » (20) En note, via la traductrice Cristina Isabel de Melo, cette citation d’un autre livre de Llansol : « L’être humain est le seul à pouvoir risquer son identité. Le lieu où l’on encourt ce risque, je l’appelle métanuit » (note de la page 22). Il y a aussi (25) une allusion au « monstre de la métanuit, /aquatique, visqueux,/ qui habite aux confins de la terre, / et vient à notre rencontre / pour se / sauver par l’humain, /si des humains y consentent. Et si c’est le cas, / il y aura la peur, le langage, la beauté et la pensée. »
→ c’est tout l’ambivalence de ce risque et ces passages me font étrangement penser à Hélène Cixous. Cette même exploration des territoires limitrophes, des états-limites, entre rêve et réalité, irruption du songe dans la vie réelle, confusion du rêve/cauchemar et de la soi-disant réalité ?
→ « Not of this world » dit Murray Perahia dans un reportage récent, à propos du Scherzo de Chopin. Not of this world, telle est l’impression que produit Maria Gabriela Llansol. Un monde autre, un monde parallèle, quelque chose qui aurait à voir avec cette notion de métanuit
La proximité/superposition (MG Llansol)
« Lorsque j’écris, je sens mes parties intimes dans ma main (surtout le sexe qui lit) [...] le fait est que la littérature, ou quoi que ce soit d’autre, m’intéresse peu : ce qui m’intéresse, c’est la proximité-superposition. Et il m’est impossible d’écrire si je ne suis pas proche, coïncidente. Le regard posé sur un autre. Regarder dans le regard du regard sans fin. Chercher des regards, accumuler et libérer des regards, pénétrer des regards paradoxaux, m’en extraire, souffrir de voir, sourire de voir, et plus encore, entrechoquer les regards » (30)
→ totale adhésion à ce propos mais toutefois envie de remplacer la dimension voir par la dimension écouter, le regard par l’écoute ou les voix.
Que je la ressens souvent : en regardant ce film de la fille de Martha Argerich sur sa mère (laquelle plusieurs fois dit qu’elle ne peut pas expliquer telle ou telle chose) ou en lisant Maria Gabriela Llansol.
Cixous encore
Via un bel article de Tiphaine Samoyault, dans la Quinzaine Littéraire.
« “Ça ne pense qu’à ça, la littérature : à remuer les cendres, à refaire avec des mots des phrases inouïes, à ressusciter, à ranimer les feux. Cri et feu. Cri du feu roi Hamlet recueillis et perpétués. Cris muets de mon père gardé sous la lettre.” À chaque mort ce cri revient et vient dire, chaque fois unique, la fin du monde. Il vient dire : vis encore, ce qui est fini n’est pas fini. La littérature est là pour communiquer avec les morts. [...] “On traduit dans l’ultrasilence de l’écriture les cris aigus et brefs de la réalité. La littérature c’est pour hurler longtemps, pousser des cris jusqu’à la musique. Le droit à la littérature ou le droit aux cris que la réalité et la communauté nous interdisent.” » (La Quinzaine Littéraire, 1er au 15 janvier 2014, n° 1096 p. 17)
De la comparaison éloignante (Métaphore)
Je viens de retrouver ce texte sur la métaphore que j’évoquais il y a peu. Dans un article de la Quinzaine littéraire, toujours, sur l’œuvre d’Éric Chevillard. Maurice Mourier commente un article de Pierre Bayard qui « traite [...] du singulier usage que Chevillard fait de la “comparaison éloignante”, autre régime de la métaphore où la distance maximale entre deux termes comparés aboutit à une étincelle de rupture différente de celle du surréalisme : il ne s’agit pas ici de créer une combinaison chimique harmonieuse d’éléments contradictoires, mais, en maintenant jusqu’au bout l’écart entre substances littéraires hétérogènes, de préserver la singularité absolue des êtres écrits et des choses montrées » (Maurice Mourier, in La Quinzaine Littéraire, 1er au 15 janvier 2014, n° 1096 p.4)
Mourez sans ambitions (Arno Schmidt)
« Penser. Ne pas se contenter de croire : progresser. Repasser encore une fois les cercles du savoir, amis ! Et ennemis. N’interprétez pas : apprenez et décrivez. Ne songez pas à l’avenir : soyez. Et mourez sans ambitions : vous avez été. »
(Arno Schmidt, Paysage lacustre avec Pocahontas), via un mail de Bruno Fern/Fran
Thomas Bernhard et Montaigne
« J’ai toujours aimé Montaigne comme personne. Toujours je me suis réfugié auprès de mon Montaigne lorsque j’éprouvais cette peur mortelle. J’ai laissé Montaigne me guider et me conduire, me mener et me séduire. Montaigne a toujours été mon sauveur et mon secours. Quand bien même j’ai fini par me défier des autres, de ma pléthorique famille philosophique française, qui n’a jamais compté que quelques cousins et cousines venus d’Allemagne ou d’Italie, rapidement disparus qui plus est, Montaigne est toujours resté pour moi une sorte de refuge.
Je n’ai jamais eu ni père ni mère, mais j’ai toujours eu mon Montaigne. Mes géniteurs que je ne saurais qualifier de père et de mère, m’ont rejetés dès l’origine, et j’ai tôt fait de tirer les conséquences de ce rejet, me réfugiant tout droit dans les bras de Montaigne, voilà la vérité. Montaigne, me suis-je toujours dit, est à la tête d’une famille philosophique extraordinairement prolifique, mais jamais je n’ai aimé les membres de cette famille philosophique autant que son chef, mon cher Montaigne. »
Thomas Bernhard, Goethe se mheurt, récits traduits de l’allemand par Daniel Mirsky, Gallimard, 2013, via Claude Chambard
→ texte qui me fait songer à ceux de Liliane Giraudon, mon Pouchkine, mon Kafka, etc.