Le jeu des échos (Dickinson, Raphaële George)
Extraordinaire parfois le jeu des échos, qui semble involontaire, mais toute la réflexion en cours du Flotoir semble montrer que ce n’est pas tout à fait le cas.
Je publie dans Poezibao une belle note de François Lallier à propos d’une traduction de quelques poèmes d’Emily Dickinson par Philippe Denis et je relève ces mots :
« car jamais nous ne sommes dans la Beauté, mais dans ses parages, son voisinage et son désir – distance qui est comme la condition de son apparition. »
Mots qui semblent une réponse, un contrepoint à l’interrogation suscitée hier par le vers de Raphaële George :
« Là où la beauté nous regarde, nous sommes étrangers ». (35)
La maison voisine (Dickinson)
Et dans ce même article ce quatrain miraculeux de Dickinson traduit par Philippe Denis :
Qui n’a trouvé de Ciel – ici-bas –
N’en trouvera pas là-haut –
Où que nous allions,
Les Anges ont loué la Maison voisine
Et soudain je sens une proximité, une parenté entre l’œuvre de Raphaële George et celle de Dickinson.
Raphaële George
J’ai presque achevé cette première lecture des livres de Raphaële George (hormis, pour l’instant, le tout premier, Le petit vélo beige) et je prépare avec Jean-Louis Giovannoni un dossier pour Poezibao, qui paraîtra sans doute la semaine prochaine.
Cet intérieur sans visage (Raphaëlle George)
Les pages de Journal sont terribles, il y a là un combat presque violent entre une volonté de vivre et de croire et le travail de sape de la maladie et de la mort. De l’extérieur, on pense, on sait un combat désespéré puisqu’on en connaît l’issue, mais comment cela fut-il vécu, en vérité, on peut un peu le deviner, avec précaution et respect dans ces pages : « je ne peux pas accepter un tel bûcher dont je ne comprends pas la raison, c’est pourquoi je me retourne vers cet intérieur sans visage que je tente de toucher en insistant du bout des mots, mais peut-être est-il à lui seul la raison de mon asphyxie. » (Psaume de silence, suivi de Journal, p. 53)
Du sommeil (Raphaële George)
page 54, une longue note très éclairante sur le recours au sommeil par Raphaële George et dont il a été fait plusieurs fois mention dans ces notes. « Je m’étais endormie volontairement [...] pour tordre le cou aux fantômes avec qui je fais ma route » et elle ajoute un peu plus loin « je me sentais trop peuplée. Mon cerveau était ma proie et ma peur, je n’avais d’autre réflexe possible, pour y maintenir l’énergie, le désir, que de me protéger par un sommeil mesuré, une veille de confiance, une veille où tout ce qui vous possède peut se déposer comme au fond d’une rivière ».
De l’usage du sommeil (R. George et Dali)
Et elle ajoute qu’elle a pris l’habitude « très jeune, dès l’adolescence, de minuter [ses] moments de repos par un compte-minutes. » Et que ses amis la taquinaient en lui disant « tu te mets à cuire ».
Cela me renvoie à l’anecdote concernant Dali qui avait aussi recours au sommeil éclair. Il raconte quelque part qu’il s’installait dans son fauteuil, les bras dans le vide, une pièce de monnaie dans une main, au-dessus d’une soucoupe posée au sol. Quand la pièce tombait dans la soucoupe, c’était le signe que le sommeil avait assez duré.
Étonnant de voir ce même recours au sommeil-éclair chez deux créateurs si différents. Mais si peuplés l’un et l’autre sans doute.
« Il y a en moi ce peuple de mots, ou ce peuple d’êtres ; d’autres qui se promènent, qui errent tout au fond. Et c’est pour savoir ce qu’ils veulent me dire que j’accepte de fermer les yeux. J’ai la ferme conviction de trouver ainsi une mémoire, la vraie mémoire, celle peut-être qui donne au sens tout son poids de vérité, toute son assurance ». (55)
→ ce serait là qu’elle puise la matière de son écriture, et la raison pour laquelle celle-ci semble la plupart du temps si vraie, si juste, dénuée de tout artifice et plus encore de toute tricherie : « je ne sais jamais ce qu’elle sait, mais je vais jusqu’à imaginer que nous connaissons à l’avance la façon dont nous mourrons ; parce que nous devons savoir très profondément ce qui dans l’histoire, avant que nous soyons au monde, déterminait déjà notre venue. » (56)
→ je note aussi ici l’écho entre ces notes du journal et les poèmes écrits sans doute peu de temps après. Ces thèmes, on les a déjà rencontrés, formulés presqu’à l’identique mais comme nettoyés, densifiés, dans les poèmes. Portés à leur point d’intensité maximum.
Du côté du vent, aller, aller simplement (Raphaële George)
Et pour terminer cette première lecture, cela : « Je ne sais ce qui m’amène ici. Avec les mots on croit être un peu plus. On imagine que l’on sait des choses. C’est écrit et on ne sait rien de plus. Pourtant, il y a cette envie d’être du côté du vent… ce désir de faire partie de l’inconnu »
« A mon avis nous sommes ici pour aller, aller simplement ».
Une leçon de vie qui est d’autant plus forte qu’elle est dite peu de temps avant la mort et sans doute en toute conscience de cette échéance.
(et en contrepoint, Lux aeterna de Ligeti)