Du hasard (Auxeméry)
Et toujours dans le prolongement de la citation de Serge Martin, même si lui, Auxeméry, me dit réagir surtout à celle de Jankélévitch, voici ce qu’il m’écrit : « le hasard se travaille ! L’occasion n’est que le visage de ce qui est en attente de soi… Et la grâce, l’effet nécessaire de cette attente lorsqu’elle se saisit… (Le seul dieu concevable est celui qui naît dans le travail de la langue elle-même… lorsqu’elle met en forme ce qui doit faire sens… Forme et sens étant, pour moi, les deux faces de la même chose, qui s’ignore tant qu’elle ne s’est pas formulée, précisément… mais qui est en gésine permanente de soi… un être vivant, et qui connaît sa propre nuit essentielle (dans le travail, dans la concrétion lente de la forme-sens). »
Les Wimmelbücher et Patrick Beurard-Valdoye
Hier écrivant à Isabelle Howald et lui parlant des Wimmelbücher allemands, il m’est soudain venu à l’idée que les livres de Patrick Beurard-Valdoye étaient des Wimmelbücher. Qu’est-ce qu’un Wimmelbuch ? : un livre pour enfants, foisonnant de détails, sur la vie de tous les jours ; une place de ville par exemple aux quatre saisons, l’intérieur d’un jardin d’enfants, une scène de zoo ou de cirque. Wimmeln en avant signifie grouiller, fourmiller. Et on dit que Bosch ou Brueghel pourraient être considérés comme les pères de ce genre.
Les petits enfants, très tôt, avant deux ans, s’immergent littéralement dans cette réalité grouillante qui les fascine. Parfois il leur faut trouver tel ou tel détail, occasion d’explorer encore plus avant ces univers fourmillants, d’apprendre aussi à détecter des différences, liées par exemple aux saisons.
Eh bien, d’une certaine manière, on peut dire que les livres de Patrick Beurard Valdoye proposent ce fourmillement fascinant, avec une juxtaposition de scènes se jouant sur des théâtres divers, mais que la page et l’écriture unissent. On le ressent très fort dans cette neuvième section de Gadgo Migrandt, où l’on a l’impression de suivre en simultané des actions (sens théâtral) se déroulant aussi bien à Berlin (Spree) qu’à Vienne, au Black Mountain College qu’à New York (Hudson)… une sorte de ballet aussi et ce n’est évidemment pas un hasard si l’on retrouve ici de nombreuses allusions au chorégraphe Rudolf Laban.
Si bien qu’on arrive à une sorte de mise en abyme souvent dans ces pages notamment celles où l’auteur relate les « happenings » de Cage, eux-mêmes foisonnant d’actions simultanées, comme la Juilliard lecture : « David Tudor vidait des seaux d’eau : Water Music de Cage. Des images abstraites dessinées sur le verre des dias étaient projetées sur un mur de l’aile, un film sur l’autre. Rauschenberg faisait entendre des chansons de Piaf en accéléré avec un vieux gramophone. Il devait aussi y avoir ses White paintings pendues en l’air. Les fragments de lettres du Maximus survenaient de l’auditoire, un étudiant d’Olson se levait, lisait, s’asseyait, un autre plus loin prenait le relais » (287) : ceci est à la fois la description du happening de Cage mais aussi la description très Wimmelbuch de la manière de Beurard-Valdoye.
Avec cette remarque qu’un tel exercice n’est pas à la portée de tout le monde, qu’il faut des facteurs unificateurs profonds qui sous-tendent les actions sous peine d’engendrer un chaos indescriptible et sans aucun intérêt.
En contrepoint, cette citation de Cunningham: « Cette idée de séparation, of things happening, even though they are separate, they’re happening at the same time. »
On peut d’ailleurs aussi évoquer Pérec et bien des aspects de son œuvre. Faire tenir toute la réalité sur la page, dans la toile… Wimmelbuch.
(pour mémoire, Poezibao avait publié des extraits de cette partie en un feuilleton, voir par exemple La Traversée des Elans : 1, 2, 3, 4)
Recomposer la réalité éclatée (Beurard-Valdoye)
Le processus en œuvre dans le travail de Beurard-Valdoye évoque l’action d’une machine à remonter le temps (remonter au sens d’une pendule et pas d’un trajet inversé !), ce qui a été simultané a été éparpillé, un peu comme dans une explosion où les éléments qui appartenaient à la même unité sont projetés dans toutes les directions (l’expansion de l’univers à partir du big- bang), s’éloignant à grande vitesse, mais laissant une trace et émettant un bruit de fond… Beurard Valdoye semble tenter d’engendrer le processus inverse, une implosion, qui ramènerait la matière sur elle-même, pour revenir à certains points focaux d’où tout serait sorti.
C’est aussi le travail de collecte comme celui d’un Bartók, d’un Janáček, de tant d’autres.
Plaidoyer pro domo
Mais voilà que Wolpe lui n’apprécie que modérément ce « mélange sans hiérarchie des genres, cet aléa de choses, ces explorations incontrôlées, cette théâtralité d’events sans lien causal… » (288) : c’est un peu comme si Beurard-Valdoye anticipait ici les reproches qu’on pourrait lui faire après une lecture superficielle de ses livres. Wolpe, donc, furieux s’en va fulminant, raconte l’auteur et il eut tort ajoute-t-il car après maintes péripéties « l’espace construit en carré, les quatre allées diagonales entre les chaises [...] la mesure du temps enfin prouvaient l’intentionnel et confirmaient l’ordre classique. » (288)
Et l’élément le plus important serait sans doute « le fil continu du dire », selon une formule d’Hilda Morley (289)
De l’enregistrement
« Mais l’absence de notation me permet de rêver », écrit Patrick Beurard (292) citant Olson « tel ou tel magnétophone dernier cri ou toute forme d’enregistrement direct [...] / est mensonge / par rapport à ce que nous savons être advenu, le rêve / the dream / being /self-action »
→ remarque essentielle, qui rejoint mes réflexions sur la photographie. Mais aussi sur toute forme d’enregistrement. La pulsion photographique et la pulsion d’enregistrer, de garder, de se donner possibilité de revivre, de répéter, pulsion de répétition in fine, dont on sait bien qu’elle n’a pas toujours un destin très dynamique !
→ A rapprocher sans doute, mais là j’avance un peu sur des œufs faute de connaissance suffisante de l’œuvre, de la question posée par la reproductibilité techniques des œuvres d’art, selon Benjamin. Qu’est-ce qui se perd dès qu’il y a enregistrement ? La singularité ? La reproductibilité détruit-elle l’aura ? Ce qui advient n’est plus ce qui advient lorsque c’est reproduit puisque c’est advenu.
Et la mémoire, ce qu’elle fait de ce « qui advient » ; « tout cesse sans cesse », disait Beckett.
De l’humour (Beurard-Valdoye)
Il y a une dimension que je n’avais pas encore bien perçue chez Beurard-Valdoye, celle de l’humour. Il arrive que l’on rie bien en lisant ce livre. Autour de ce paradoxe : private joke publique !
Buckminster Fuller (via Beurard-Valdoye)
Présence dans ces pages de cet étonnant personnage que j’ai découvert à Montréal grâce à une exposition dans la Biosphère du Parc Jean Drapeau. Un drôle d’inventeur, avec des aspects Léonard de Vinci, un côté utopiste, un foisonnement (encore) d’intérêts qui ne pouvaient que séduire l’auteur du Gadjo ! Sans parler du fait qu’il a enseigné au Black Mountain College dont l’expérience est centrale dans tout le livre, en miroir parfois du Bauhaus.
Buckminster qui, enfant, avait eu de graves problèmes oculaires de telle sorte que faute de bien voir il apprit « à prévoir ».
→ la réalité est infiniment complexe et souvent ambiguë ou ambivalente la perception que nous en avons : l’art de l’écrivain consisterait à plier les mots (sans les détruire complètement) afin qu’ils puissent donner un aperçu singulier sur cette réalité, aperçu singulier (vue d’artiste) mais qui porte vers l’autre (perspective fuyant à l’infini).
De l’oreille (Olson)
Magnifique citation d’Olson : « ça se passe ainsi : l’oreille, l’oreille qui a collecté, qui a écouté, l’oreille, qui est proche de l’esprit au point d’être de l’esprit, au point d’avoir la vitesse de l’esprit. » (299)
Et Olson encore, avec Ruskin
« Ouvrir les yeux. Albers se référait sans doute à l’équation de John Ruskin : mille personnes parlantes pour une qui pense ; mille personnes pensantes pour une qui voit clairement. Il fallait être Ruskin pour ajouter : “To see clearly is poetry, prophecy and religion. All in one.”. Olson considérait que les poètes seuls étaient pédagogue. » (cité p. 301)
Et je ne peux ici m’empêcher de penser ici à mes réflexions concernant Raphaële George.