Seul (Raphaële George)
Je suis étonnée par les réactions à ma lecture en cours de l’œuvre de Raphaële George, venant soit de lecteurs qui la découvrent, soit de lecteurs qui l’ont beaucoup lue et aimée et qui sont heureux de la voir de nouveau présente, alors qu’elle semble si oubliée.
Je poursuis donc avec Psaume de silence, suivi de Journal, toujours édité par Lettres vives.
« L’homme est seul en lui-même, / terriblement distant des autres, malgré son envie de passer un peu dans tous les yeux qui ne sont pas les siens ». (10)
→ Sur le visage encore, la notion du vrai visage, elle n’emploie pas le mot de masque mais écrit : « en décollant à force d’étouffer cette deuxième peau qui adhère au visage, ce sont les figures anciennes qui remontent en nous, qui vivent à travers nous et pourtant hors de nous… » (13)
Et cela, terrible : « Nous les vivants, n’habitons en vérité / que les momies d’autres mondes perdus ».
→ Nous sommes ainsi faits d’une part essentielle d’altérité, sur tous les plans. Biologiquement et j’ai beaucoup repensé à cette émission qui désignait le ventre comme le second cerveau et qui évoquait l’incroyable quantité de bactéries que nous abritons tous, un zoo, un bestiaire intérieur nombreux de millions de milliards. Mais aussi génétiquement et historiquement, car nous sommes faits en très large part d’autre, de telle sorte que le pauvre petit moi n’est qu’une part infime de notre entité.
Penser (Raphaëlle George)
« Je dois penser, et que chaque pensée soit vraie / autant que l’est le ciel qui s’étend sous nos yeux ébahis. Rien n’est compris par nous ». (17).
→ Il y a un extrémisme presque violent, une radicalisation dans ce livre dont Jean-Louis Giovannoni explique bien les circonstances d’écriture : très peu de temps avant la disparition de Raphaële George, en avril 1985. Une radicalisation de la pensée qui me semble être apparue d’abord dans Les nuits échangées, s’amplifier avec L’Éloge de la fatigue pour sauter à la figure du lecteur, qui n’a plus d’échappatoire : « nous ne sommes que renaissance inachevée de la matière : toute voix qui parle en nous est celle d’un mort. » (20). Avec ce constat terrible, lorsqu’on sait quand fut écrit ce livre : « Tout se met à vivre à la dernière seconde / où nous sommes laissés » mais cela sans doute que l’on perçoit si intensément dans ces pages.
→ Et pourtant ici aucun désespoir solipsiste et stérile, comme chez tant d’autres. Et encore moins de complaisance (elle aussi si présente dans tant d’œuvres, même lorsqu’elle est masquée par l’artifice). La souffrance ici est ontologique, elle n’est pas délétère, elle renvoie plutôt à une dimension de pensée et une manière d’être qui ne s’expriment que très rarement. Comme si les œuvres d’art à quelques rarissimes exceptions près n’avaient pas ce potentiel d’aller si loin dans la confrontation avec le plus réel du réel : « faire corps avec l’origine, sentir la momie en soi. » (24)
Paradoxe encore (Raphaële George)
Car « il est tant de signes encore quand rien n’est écrit, mais pour les voir il faut écrire – paradoxe terrible. » (24)
→ Il me semble que c’est aussi à ce paradoxe qu’est confronté le lecteur de cette œuvre et que c’est cela qui la rend si fascinante. Il faut écrire/lire pour approcher ces signes avec la certitude que tenter de les écrire/lire c’est immanquablement les détruire. Mais on les aura peut-être entraperçus comme les fresques s’effaçant en un instant dans la Dolce Vita de Fellini. Elles auront laissé traces, actives (Didi-Huberman).
Nuit, aussi (Raphaële George)
Et toujours ce recours ambivalent à la nuit « la nuit nous divise et laisse monter en nous une lumière qui va contre le cycle ordinaire de la vie ». (26)
→ La nuit nous divise, nous dissocie, nous rebrasse, supprime l’illusion, laisse voir (lumière) ce qu’il en est vraiment de nous, hors ce que j’ai appelé notre « visage social », au sens très large. Dans la nuit, dans le sommeil, ce dont nous sommes faits se révèle, se réveille : « il y a en moi ce peuple de mots, ou ce peuple d’êtres, et c’est pour savoir ce qu’ils veulent dire que j’accepte de fermer les yeux. » (27) [Je ne peux pas ici ne pas penser à Hélène Cixous et à tout ce qu’elle écrit sur le sommeil, sur les rêves, sur les innombrables visites qu’elle reçoit, la nuit.]
Non désespoir (Raphaële George)
« Et puis soudain, / sentir que le monde est peuplé de mots en soi, / sentir ce souffle d’élévation vous grandir, / sentir que vos rêves de grandeur ont raison d’être, / que rien ne peut empêcher la parole ; qu’avant elle, il n’y avait pas de parole ; qu’avec soi ce sera toujours la première parole, parce que c’est la nuit, parce qu’on est cette petite lueur qui brille, parce qu’on croit, et que, sur cette seule foi, tout est sauvé. » (28)
→ Problématique bien sûr, peut-être à cause du vocabulaire, la nature de cette foi, mais il ne me semble pas qu’elle soit de nature religieuse. Il y aurait foi en quelque chose, sûrement, toute l’œuvre semble en témoigner avec ce que j’ai perçu comme des intonations mystiques. Mais ce serait une foi sans aucune transcendance. Très mystérieuse en fait et difficile à cerner. Mais une foi qui se montre ici comme le foyer vital et le moteur, sans aucun doute, de l’écriture, en dépit de la violente certitude de n’avoir rien à dire, comme elle l’écrit quelques pages plus haut.(23)
Le puits (Raphaële George)
et ma stupéfaction en découvrant cette métaphore, un peu plus loin, alors même que j’y avais eu recours, il y a quelques jours, à propos de Raphaële George : « chacun trouve au fond de son puits sa chose à soi. » (29) [j’avais écrit vers le 13 février : Comme si nous nous penchions sur un puits très profond qui nous permettrait toutefois de distinguer notre visage dans le cercle, tout en bas, très loin. Notre vrai visage et non pas notre visage social (au sens très large du mot)]
→Tant d’écritures ne percent pas la barrière de l’ego, si peu d’écritures passent le mur du soi, presqu’aucune ne se porte au-delà. Il se pourrait que Raphaële George soient de celles-là. Et pourtant ce n’est pas une écriture religieuse, mais plutôt véritablement poétique, en tant que pointe extrême d’une pensée non conceptuelle, confrontée aux puissances & à l’impuissance des mots et de la parole.
Stefan Wolpe (Patrick Beurard-Valdoye)
Je continue ma lecture de Gadjo Migrandt de Patrick Beurard et cette neuvième section qui fait une si belle part à la musique…. ici Wolpe en particulier (et j’écoute en transcrivant mes notes la sonate pour violon grâce à ce très formidable abonnement Qobuz, qui me donne accès à une discothèque impressionnante et me permet de multiples découvertes. [Ceci n’est pas de la pub !]).
Et je me souviens, lisant la biographie de Wolpe et cet exode permanent entre 1933 et 1938, que le projet de Patrick Beurard Valdoye est placé, tout entier, sous le signe de l’exil… et singulièrement l’exil de tous ces artistes qui ont dû fuir le nazisme. Le cycle des Exils.
Il est question quelque part à propos des pièces de la villa Moller de Loos, d’un engrenage d’espaces fluides et on a souvent ce sentiment lisant Beurard-Valdoye, il y a un glissement presqu’imperceptible entre des plans ou des lieux différents, par le biais de connexions dont les facteurs sont identifiables ou non, quelque chose qui sans doute a à voir avec les mécanismes de l’association. Et qu’il faut lire de ce fait en attention flottante, en se laissant porter par le flux. Il s’agit souvent de « nager dans les mêmes eaux d’un lac d’oubli. » (266).
→ Le processus de sédimentation, mémoire individuelle, mémoire collective, se moque de l’origine des matériaux, il brasse, redistribue et compose autrement, par couches successives, signifiantes plus tard pour l’archéologue. Et j’ai souvent eu le sentiment que Beurard-Valdoye menait un travail d’archéologue, à la brosse et à la petite cuiller bien souvent, c’est à dire minutieux et attentif au petit détail signifiant, à l’infime qui peut permettre de comprendre un pan immense de ce qui est là enfoui.
Wolpe et Beurard-Valdoye
Wolpe qui pensait que « l’œuvre ne pouvait toucher l’autre que dans la mesure où elle aurait transformé le compositeur ». (269)
Et cela tellement en résonance avec ce que j’écrivais hier sur l’origine enfouie de nos goûts sonores et musicaux : « Ces sons, ces souffles surgissaient du tréfonds pour irradier loin.’ (271)
Matière à rêve
[cet intertitre pourrait être celui d’une petite rubrique récurrente de ce flotoir, où j’inscrirai par exemple, la rencontre, de nuit, dans une église bien froide du Nord de l’Allemagne, de Buxtehude et de Bach.]
Ce serait souvent des rencontres et ici singulièrement, celle de Wolpe et de Klee qui « jouaient régulièrement en duo piano/violon. Ils étaient voisins de chambres. Bach, Beethoven. De Bach sans doute la sonate en sol majeur pour violon et clavecin n° 6 dont Klee avait fait une transcription graphique pour son cours. » (275)
« Lil 9 », dispositif
Ce qui est étrange, c’est qu’à certains moments, lisant cette section finale du livre de Beurard-Valdoye, on croit lire une pièce de théâtre, chaque nom de lieux ou de rivières faisant office de nom de personnage : concert de repons.
Et le donateur-créateur dans le tableau, toujours, avec ses petits apartés (que l’on peut reconnaître après l’indication « Les Sources », qui est le nom de la demeure de Patrick B.-V.), ainsi par exemple page 275 ce « you never know » qui renvoie bien sûr à Raphaële George : « rien n’est compris par nous ».
De la modernité (Stefan Wolpe)
« La modernité ne devrait pas traiter de structures ni de techniques mais de questions éthiques : quelle place pour l’artiste dans une société militariste et consumériste ? » (278) pensait Wolpe. À bon entendeur, salut !