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Rédigé par Florence Trocmé le 14 février 2014 à 18h11 dans photomontages | Lien permanent
Les nuits échangées
Tel est le titre d’une des deux parties d’un autre livre de Raphaël George. Un livre qui comporte une très belle préface de Pierre Bettencourt.
À propos de Raphaële George, Pierre Bettencourt parle d’une « voix grave qui s’élève du fond de la nuit pour recouvrir toute apparence profane et dire encore une fois ce qui la sépare nettement de tout ce qu’elle ne veut pas être pour être elle ».
Le livre se déploie autour des thèmes de la nuit, du sommeil, il prélude à l’autre ensemble, Éloge de la fatigue, en une continuation très logique, naturelle. Il y a une extrême cohérence dans tout cela. Il s’agit de se défaire sinon de l’acquis, elle ne le dit pas ainsi, mais plutôt de tout ce que nous ne sommes pas, pour accéder au noyau d’être qui nous constitue en tant qu’humains. Il s’agit de trouver notre visage intérieur : « la nuit annonce un visage intérieur / visage qui ne peut ignorer la façon dont je mourrai… ».
→ Que l’on veuille bien entendre la radicalité de ce qui est dit là et c’est terrible : comme engrammé en nous quelque chose qui est vraiment nous et qui comporte déjà par définition notre mort. Cela qui serait le moteur profond de notre vie, notre raison d’être. Cela que la nuit et, on le verra plus tard, la fatigue aussi permettent parfois de deviner, d’entrevoir. Comme si nous nous penchions sur un puits très profond où nous distinguerions toutefois notre visage dans le cercle, tout en bas, très loin. Notre vrai visage et non pas notre visage social (au sens très large du mot). Il faudrait ne pas « occulter une mémoire lointaine, totale / une mémoire qui sait ce qui me fonde / et pourquoi je deviens. » (12)
Et j’emploie à dessein une tournure à la Bartleby, il faudrait ne pas, car il n’y a aucune injonction ici, peut-être pas non plus d’adresse directe à une personne donnée, plutôt une voix qui parlerait à qui veut bien l’entendre.
→ Essentielle aussi cette double articulation entre le passé et le devenir. L’immense question du passé, qu’en faire, comment l’interroger, l’assumer, le comprendre et surtout l’intégrer et s’intégrer dans le devenir, révéler au fond ce qui est né un jour et qui va mourir un jour, sans que nous puissions oublier, jamais, ces deux bornes. « Une mémoire qui sait ce qui me fonde / et pourquoi je deviens ». Une lecture psychanalytique est bien sûr possible ici, mais elle s’englobe dans une vision plus large, ontologique en fait. Il semble qu’il y ait eu une expérience cruciale de perte, qui rend la question de l’absence et de la présence et celle du deuil très présente. Mais on a le sentiment d’une forme de dynamisme vital profond, il n’y a là ni dépit, ni étiolement, mais un engagement : « et je sens plus j’avance / ce qui s’est perdu / et que je dois peupler. » (13)
→ Intense et déterminée. Elle ne plombe pas, malgré certaines apparences très sombres, elle ouvre.
Abandon, absence, présence, Bettencourt emploie le mot de mystique sans foi. C’est bien d’une expérience de cet ordre, d’une expérience très profonde de l’être qu’il s’agit ici et on ne peut que déplorer que cette voix se soit tue, et si tôt et qu’elle soit devenue si peu audible.
Mots et regard (Raphaële George)
C’est magnifique et cela blesse. C’est obscur souvent, l’obscurité du mystère, pas une obscurité générée par la complexité des concepts.
Et dans cette phrase, peut-être une des clés de cette quête : « une parole / qui soit l’égale d’un regard. » (20)
Cette idée aussi d’un peuple errant sous les mots. L’attrait des mots ne conduit pas à une jouissance gratuite. Les mots sont le véhicule des âmes mortes, myriades, ensevelis peut-être plus dans la parole, les mots, une fois passé le temps des mémoires vives, que dans la terre.
De la nuit (Raphaële George)
Le livre de Raphaële George abonde en formules magnifiques sur la nuit et le sommeil, sur le corps dormant aussi, très charnellement, les genoux repliés, les draps… c’est une vérité concrètement vécue qui s’exprime.
→ Nous ne savons plus ce qu’est la nuit. Les villes ne connaissent pas la nuit. Nous avons joué avec le rythme circadien. La nuit ne nous fait plus (assez) peur.
→ la vision de la nuit et surtout du sommeil de Raphaële George semble toutefois très ambivalente. A la fois source et mort : « la nuit mue en nous / en si parfaite intériorité » (26)
« Et comment composer avec les mots la nuit dont nous sommes le regard » (38)
→ il y a souvent chez Raphaële George, peut-être là encore comme dans les écrits des mystiques, des formules-choc que l’on comprend instantanément alors même qu’on est incapable de les expliquer. Sans doute parce qu’elles s’adressent en nous à autre chose que notre raison. Leur appliquer une pensée de type analytique ou déductif serait les tuer.
S’égarer dans la matière (Raphaële George)
« Alors, sans cesse un animal erre en nous, / empêchant que nous nous endormions tout à fait. / Attachés à la nuit contre le vide / dans la peur de disparaître / peur de s’égarer dans la matière » (39)
→ il me semble aussi que Raphaële George montre ici à quel point elle est contemporaine, et parle à notre monde. Cette peur de s’égarer dans la matière semble tellement en rapport avec toutes les découvertes scientifiques de ces dernières décennies, ces infiniment petits et infiniment grands de Pascal qui se révèlent encore plus infiniment complexes et infinis qu’il n’aurait pu l’imaginer. La jungle n’est pas uniquement celle des forêts, elle peut être aussi celle des galaxies ou celle des quarks. Et l’esquif humain semble de plus en plus menacé entre ces deux dimensions !
Grands paradoxes
On trouve souvent dans les textes de Raphaële George de grands paradoxes ou des formules aporétiques qui renvoient aux écrits des mystiques, Thérèse d’Avila, Jean de la Croix, Maître Eckhart, « clarté qui se dispense de lumière » (R. George, 27) par exemple, en regard de « il n’est pas de nuit qui n’ait une lumière » (Me Eckhart).
Très étonnante assertion aussi que celle-là : « ombre sans ombre qui tisse notre obscurité » (27)
Ses mots sur l’enfer sont si forts qu’il me vient cette idée qu’il faudrait aujourd’hui un très grand poète pour écrire une nouvelle Divine Comédie, et avec quelles autres références ! Et que si elle avait vécu, Raphaële George peut-être aurait pu accomplir cela. Elle qui écrivait : « le sommeil ne m’a pas acceptée / je suis demeurée dans le péché d’être » (33)
Du sommeil (Paul Valéry)
Selon Valéry mais bien en accord ici avec Raphaële George :
« Dans le poète :
L’oreille parle,
La bouche écoute ;
C’est l’intelligence, l’éveil, qui enfante et rêve ;
C’est le sommeil qui voit clair ;
C’est l’image et le phantasme qui regardent,
C’est le manque et la lacune qui créent. »
Paul Valéry, Littérature, dans Œuvres II, la Pléiade, 1960, p. 547.
Réalité, réalisme
« Si l’écriture veut rendre compte de la réalité, elle ne doit pas être réaliste, parce que le cœur de la réalité ne l’est pas. » (Stefano Massini, Le Monde, mardi 11 février 2014, p. 12)
Un auteur de théâtre qui se définit comme « un obsessionnel du détail » et il m’apparaît soudain que c’est aussi le cas de Patrick Beurard-Valdoye : « ce n’est pas l’histoire qui produit les détails, ce sont les détails qui produisent l’histoire » dit Massini, pourrait dire Beurard-Valdoye.
Rédigé par Florence Trocmé le 14 février 2014 à 18h06 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent
Du discret (avec Ludovic Degroote)
« Une écriture qui se veut discrète, au sens étymologique, c’est-à-dire capable de discerner », Ludovic Degroote sur Etienne Faure en cette note de lecture pour Poezibao
Thomanerchor
Vécu un superbe moment, de véritable ferveur émotionnelle et artistique, en regardant un DVD consacré au Thomanerchor de Leipzig, ce chœur de jeunes garçons et jeunes gens de neuf à dix-huit ans environ, fondé en 1212 et que Bach fit chanter si souvent alors qu’il était Cantor à Leipzig. Chœur que nous avons eu la chance d’entendre à Leipzig même, en juillet 2012, lors d’une de ces soirées du vendredi où traditionnellement il donne des œuvres travaillées toute la semaine précédente, soirée d’autant plus émouvante qu’elle était aussi concert d’adieu pour un certain nombre de choristes qui quittaient la formation, après avoir obtenu leur Abitur.
Car c’est bien la vie quotidienne des enfants et des adolescents que l’on suit dans ce film de deux heures, tout au long d’une année au fil des quatre saisons. Depuis le recrutement et l’arrivée des nouveaux tout jeunes apprentis, la première séparation douloureuse avec leur famille, leur installation dans les dortoirs, le rôle des grands qui les accueillent et parfois les chapitrent, le réfectoire… puis les répétitions de musique qui scandent toute la semaine puisqu’ils déchiffrent le lundi les œuvres qu’ils donneront le vendredi sans parler des grandes œuvres de Bach qu’ils auront à leur répertoire, Messe en si, Oratorio de Noël, les deux Passions, la scolarité qu’ils mènent de front à la Thomasschule. Les grandes fêtes qui ponctuent l’année, Noël, Pâques notamment. Leurs interrogations, celles de leurs parents parfois, leurs joies, leurs peines, leur maître de chant si sévère et exigeant, Georg Christoph Biller, une grande tournée en Amérique du Sud.
Belle leçon de musique, d’éducation, de ténacité. Ces enfants ont une vie à part, un emploi du temps redoutable (mais qui sait faire la place au football et aux jeux), ils travaillent sans cesse, apprennent très tôt la vie en communauté et l’entraide et certains d’entre eux sont terriblement attachants.
Beckett
« Tout cesse, sans cesse »
Raphaële George
C’est tout à fait par hasard que je suis tombée sur le texte de Raphaële George, que j’ai publié dans les « Notes sur la création » de Poezibao. J’avais attrapé au vol, en Bretagne, dans un moment d’attente, une petite anthologie des éditions Unes, l’avais ouvert au hasard et étais tombée sur ce texte qui d’emblée m’avait frappée par la profondeur de son intuition.
La plupart du temps les publications faites sur le site ne suscitent aucun écho apparent, mais à propos de cette note, j’ai reçu très vite un mail de Jean-Louis Giovannoni, heureux de cette publication et me disant qu’il travaillait à une réédition de textes de Raphaële George, disparue très jeune, à 34 ans, en 1985.
Il m’a envoyé rapidement un livre écrit avec elle, L’Absence réelle, paru aux Éditions Unes et d’où était extrait le texte repris dans les « Notes sur la création », puis Claire Tiévant, qui anime les éditions Lettres Vives m’a à son tour envoyé les livres de Raphaële George, dont j’ai entrepris la lecture.
Autour de Joe Bousquet
Le livre L’Absence réelle suscite beaucoup de remuements intérieurs. Par son projet en premier lieu. Il s’agit d’un échange de lettres entre Jean-Louis Giovannoni et Raphaële George mais cette dernière endosse en quelque sorte le rôle de Joe Bousquet. La thématique se déploie au fil des échanges autour de l’absence, de la présence, de la disparition, de la maladie, de l’emprise d’un être sur un autre et singulièrement d’un écrivain sur un de ses lecteurs qui est aussi un jeune auteur. On devine quelque chose de très périlleux dans toute cette expérience, de celles qui peuvent rendre fou. Mais à aucun moment, il n’y a jeu gratuit, appropriation d’une figure presque mythique de la littérature, irrespect. « L’absence est peut-être la seule forme de présence que nous puissions réellement toucher » car « nous sommes le lieu, la paroi sensible de ce qui nous a été retiré à jamais. » (Raphaële George, Jean-Louis Giovannoni, L’Absence réelle, Éditions Unes, 1986, p.10)
Ces mots seraient à mettre en regard de ceux d’Hélène Cixous, que je reprends ici : « : « Il n’y a guère que les morts qui soient vifs pour l’écriture. »
De l’absence (Raphaële George, Jean-Louis Giovannoni)
« L’absence a cet étrange corps de brûlure et d’insoutenable que lui confère son essence même. Poser une main sur un objet n’est en aucun cas le présentifier. Il faut de longs silences, une immobilité totale, pour que cette partie aérienne des objets vienne au rendez-vous de la présence.’ (24)
→ peut-être cela que cherchent les peintres quand ils travaillent sur le motif, Cézanne, Morandi ?
De la lecture (Bousquet, R. George, JL Giovannoni)
« Ouvert, c’est ainsi que je vous laisse des nuits entières vous dégager de vos livres, de ces points d’apparition que l’écriture, prise à sa propre illusion, prend pour réels. Les mots ont leur bavardage interne, leurs occupations en dehors de l’emprisonnement dans lesquels nous les plaçons pour servir notre nécessité à communiquer.
Ce n’est pas votre mort qui vous donne ce mouvement de vie. Vie et mort n’ont-elles pas un seul et même corps, celui de l’absence réelle.(25)
De l’absence réelle (R. George, J.-L. Giovannoni)
Plus que troublant ce terme employé par Jean-Louis Giovannoni, l’absence réelle et qui ne peut pas ne pas rappeler ce dogme catholique, celui de la présence réelle. À savoir la question cruciale pour beaucoup de croyants (l’un d’entre eux, très proche de moi, y attachait une importance fondamentale et en faisait un des points d’achoppement entre catholicisme et protestantisme) de savoir si le Christ devenait vraiment présent sous les espèces consacrées (la transsubstantiation), pain et vin, ou bien si revivre ainsi la Cène lors de la cérémonie religieuse était purement symbolique.
Ce détour pour m’interroger sur la notion très puissante d’absence réelle, que le deuil ne peut que rendre plus forte, plus présente !
Un peu plus loin, J.-L. Giovannoni rend compte d’une expérience stupéfiante : le voici à son tour paralysé, immobilisé, comme le fut à vie Joë Bousquet après sa blessure. On découvrira assez vite qu’il s’agit d’un rhumatisme articulaire, mais il n’empêche que ce vécu vient renforcer l’idée que les deux poètes, trois si l’on inclut Joë Bousquet, sont pris ici dans une expérience cruciale et fort dangereuse. « Plus je perdais mon regard, écrit Giovannoni, plus s’ouvrait en moi une sorte de présence diffuse qui ne me faisait être ni d’ici – où mon lit semblait me retenir – ni d’ailleurs, mais dans une sorte de corps, sans forme ni consistance, que j’imaginais être celui d’avant mon apparition, d’avant ma naissance. »
On est toujours, bien curieusement alors que ce registre semble exclu de la trajectoire du poète, dans le domaine du sacré, du religieux. Surgit ici en effet, dans la pensée, le mot incarnation.
Tout cela entre aussi en une résonance profonde mais que pour l’instant je ne saurais pas démêler avec ce qu’écrivent Hélène Cixous, Jacques Derrida, Georges Didi-Huberman et dans une mesure sans doute différente Patrick Beurard Valdoye (tandis que, alors que j’écris ces mots, s’éteint le sublime finale de la 8ème symphonie de Mahler, bien propre à faire songer aux revenants, Chorus mysticus, Alles Vergängliche ist nur ein Gleichnis, tout ce qui est éphémère n’est qu’allégorie, extrait du second Faust de Goethe).
De l’absence des disparus (R. George, J.-L. Giovannoni)
→ Il y a une forme de disponibilité des absents morts qui n’est pas celle des absents vivants.
Et cette remarque très dure de R. George/Joë Bousquet au jeune auteur qui lui écrit : « Je vous accuse [...] de vouloir à tout prix entendre des voix, là où il n’y a rien que soi-même à attendre ; là où instant et fuite se fustigent pour nous donner raison de dire “je”. » (28)
→ Trop souvent dans la lecture et singulièrement celle de poésie, les mots donnent le sentiment de s’épuiser, de se vider, à peines parcourus. Ici il en va tout autrement, il y a souvent quelque chose d’énigmatique dans certaines formulations, mais ce n’est jamais une obscurité malhonnête, une pose. C’est que cette réalité-là est d’une infinie complexité et surtout qu’elle n’a que peu à voir avec les concepts, ce qui rend une approche par les mots particulièrement difficile et quasiment vouée d’avance à l’échec. Et néanmoins…. [ici sans doute se situe le vrai combat de la poésie, dans ce lieu aporétique, où impossibilité à dire et nécessité absolue de le tenter s’imbriquent en une sorte de pulsation infinie, comme celui d’un mouvement d’horlogerie].
→ Vivre des voix, vivre avec les voix, se donner des voix pour continuer à vivre, démultiplier le soliloque intérieur en voix, en volant ceux qui sont morts, terrible processus.
Du corps de songe
« Le réel n’a qu’un corps de songe par lequel il faut passer pour rejoindre son mouvement de vie » (p. 33)
→ Est-ce que la poésie peut contribuer à rendre possible ce passage, celle que l’on écrit et celle que l’on lit.
Du lire, de l’écrire
et cela si souvent ressenti, exprimé même ici dans ce flotoir, la nécessité de poser le livre que l’on est en train de lire, parce que la capacité de pénétration, de réception du texte n’a qu’un temps de vie assez limité, s’émousse et qu’il faut la garder aussi intacte que possible pour être juste avec certains livres ! : « J’arrête ma lettre ici par peur de trop user les mots et d’être ensuite dans la crainte d’en perdre les passages secrets ». (34)
→ Tellement juste, précisément, cette idée de passages secrets entre les mots.
Je pense aux trous évoqués par Didi Huberman : oui « il nous faut creuser, partout, faire proliférer les trous et, avec eux, les connections, hiatus ou raccordements » (Phalènes, 141)
et à l’usage que fait souvent Patrick Beurard-Valdoye de tout l’arsenal des mots, de vrais connecteurs d’intensité.
Rédigé par Florence Trocmé le 11 février 2014 à 20h44 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent
Rédigé par Florence Trocmé le 06 février 2014 à 09h50 dans photomontages | Lien permanent
Mahler, encore
Abordé avant-hier la 3ème symphonie. Puissance du solo dans la masse, le solo plus fort souvent que la masse orchestrale pourtant énorme, parfois terrifiante : ici le solo de trombone dans le deuxième mouvement.
Et écoutant ainsi de nouveau, en profondeur, les symphonies de Mahler, je comprends mieux celles de Chostakovitch.
Fantôme et répétition
Le fantôme plutôt que la répétition.
Revivre spectralement par mémoire plutôt que tenter de reproduire factuellement.
Paul de Roux
« Je brouille le monde en moi. Le chaos intérieur donne un reflet chaotique du monde. Je ne vois rien, je n’entends rien, je ne sens rien. La perte est immense. Et comme elle était modeste, la provende que je faisais à travers champs ! Quelques piécettes de l’incalculable fortune proposée. Aujourd’hui cependant, seule leur réminiscence conserve un certain éclat dans la besace du passé. La lumière, le vent, ce qui ne se stocke pas, ne s’emporte pas dans la poche, cela seul peut-être s’accorde à quelque chose de très intime, en un point où cœur, sens, esprit coïncident, se confondent. »
Paul de Roux, Au jour le jour 5, carnets 2000-2005, p. 80
→ grand bonheur à voir Antoine Jaccottet et les éditions Le Bruit du Temps continuer la publication des Carnets de Paul de Roux, qui ont beaucoup accompagné les débuts de Poezibao, il y a dix ans maintenant.
Mahler
Je continue mon exploration un peu systématique du coffret des symphonies de Mahler par Abbado, avec une petite satisfaction mesquine, avoir trouvé ce coffret à un peu moins de 28 euros (pour 12 CD) alors que je l’ai vu aujourd’hui à plus de 100 euros sur Amazon !
Mahler qui a écrit : « Les hommes auront besoin d’un certain temps pour croquer ces noix que j’ai fait tomber pour eux de l’arbre ».
→ je trouve intéressante la conception de la création qu’il affiche ici : son rôle, à l’entendre, aurait consisté à faire tomber les noix de l’arbre ! Ce qui supposerait que la musique ait été là, et que sa part ait consisté à la cueillir en quelque sorte, puis à la mettre à disposition des hommes.
Du Quichotte (Hélène Cixous)
« Le sort de Don Quichotte : on somnanbule tout le temps de sa vie jusqu’au jour où on se réveille mort » (Hélène Cixous, Le Détrônement de la mort, Journal du Chapitre Los)
→ recopiant le titre je prends soudain conscience, alors que j’ai fini le livre hier soir, du sous-titre, journal du Chapitre Los, ce Chapitre Los qu’il faudrait relire alors que se sont éclairés un certain nombre de points. Mais est-ce si important de savoir qui est ce fameux Carlos qui revient sans cesse, ce Los, qui pour moi a d’autant plus résonné qu’il restait énigmatique ? En connaître l’identité tend à dénaturer un peu le rêve. L’histoire passe du mythique au plus trivial d’une rencontre humaine. Il y a dans ce livre de Cixous des choses confondantes de beauté et de force mais peut-être pour moi une once de déception. Sans être dupe de mon côté concierge, qui fait que j’aimerais bien savoir qui est un autre protagoniste important du livre, Isaac. Là aussi, petite idée, induite par certains articles en ligne. Idée curieusement moins en mesure de dévitaliser le rêve, peut-être à cause de la présence forte, dans mon monde intérieur, de celui-là qui, peut-être, se cache derrière Isaac !
Carlos (Hélène Cixous)
Je n’en dirai donc pas plus dans ce flotoir mais je note que tout ce qu’elle a écrit tant dans Chapitre Los que dans ce Détrônement de la mort vient du fait que Los est mort : « Il n’y a guère que les morts qui soient vifs pour l’écriture. Ils se rouvrent comme une plaie amoureuse. » ai-je relevé dans un article de Libération.
De la trace et du gardiennage paradoxal (Cixous)
« [...] des traces conservées négligemment et fermement [une de ces formulations paradoxales si typiques d’H.C. !]. Quand je les retrouve, il me vient de l’admiration pour ce gardiennage paradoxal, à la fois discret, distrait, fiable, involontaire, dont l’activité aura été continuelle et nulle. Il y a donc en moi quelqu’un de préposé aux traces, tel agent secret aussi ténu que son modeste et tenace troupeau [...] le for du moi est un grand camp de réfugiés ou de rebelles, une foule à laquelle je suis mêlée passiactivement, où se préparent par émulsions des actions de résistance. » (39)
→ et cette note, et ce for du moi réveillent l’énigme de certaines obsessions fortes que rien n’explique dans la généalogie.
Du refoulé
Elle donne dans la page 40 une magnifique description du refoulé, de son travail d’enfouissement ! « À force de n’être pas remarqué, pas regardé, pas vu, pas touché, pas bougé, pas, il a fini par devenir invisible » dit-elle parlant d’un livre de Carlos qui était en évidence au milieu de ses livres essentiels et qu’elle découvre, là, stupéfaite. « Comment je sais constamment sans savoir qu’il y a là trace, présence omise, fossile. Souffle sous silence, préservation dans une espèce de mémoire capitonnée d’oubli où demeurent sous vide des vestiges au sort réservé : aux arrêts. Encore vivants sous les ténèbres immobiles du temps. » (40)
→ si on veut bien prendre la peine de se laisser envahir par ce court texte, on est frappé par l’ensemble considérable de résonances qu’il suscite : rayonnement fossile de ce qui est mort mais dont la lumière nous parvient encore (astrophysique), fossiles végétaux ou animaux, certains conservés comme dans l’ambre, chambre capitonnée (sciences acoustiques) et bien sûr tout le champ de la psychanalyse. Projection d’images de cinéma aussi, Fellini ou bien encore certaines scènes chez Akerman. Proust par très loin sans doute et comme toujours.
Zone crépusculaire, Pompéi (Cixous)
Et elle continue : « Cette zone crépusculaire sous la conscience, cette pompéi où sommeillent pour des durées indéterminées des sous-vivants, c’est dans ses rues et ses hôtels que viennent séjourner des hôtes attirés par les espèces captives, les endormis, cette population suspendue à une incalculable décision du sort. Un lot de héros virtuels, objets des coups de foudre de la littérature. Personnages ou objets animés d’une vie probable. Leur présent est toujours à venir. Ils sont en attente d’être ou pas. Prêts. Tout près. » (41)
Et conclusion, inévitable :
« Nous sommes frôlés ».
→ Il y a chez Cixous tout un régime de l’hantologie (notion derridienne), du spectral, du fantomatique, de la trace vive, ce rayonnement fossile qu’elle seule sait capter ou entendre, à force d’attention, d’écriture et de rêves. Cela qui rend son œuvre si fascinante et forte.
Et je monte en regard cette note du site Derridex : « un chef d'œuvre fait venir au jour les contenus les plus refoulés, les secrets les plus enfouis; et il dissimule ces secrets, les cache sous les chatoiements somptueux de la forme. Il les appelle, et il les chasse; il les met en mouvement, et il organise contre eux la résistance. »
Ce détrônement
…je l’ai fini, c’est un superbe livre, une fois de plus, à la fois si étrange et familier. De l’étrangeté familière des rêves, de la littérature. Cette porosité des mondes, vivants et disparus, dans l’entre (l’antre, le sas, la chimère) du rêve. L’imagination qui invite les morts à la table des vivants tel ce véritable spectre de l’amie disparue attablée l’autre jour dans un café où je parlais avec un autre ami… ou cette formation parfois d’un mini-agrégat de lettres, sous ma plume, lettres qui ne semblent pas formées par moi mais venir, téléphoniquement dirait Hélène Cixous, d’une autre amie disparue. G.M dont je suis persuadée que je n’ai jamais cessé de l’entendre et de lui parler dans la musique. Et ce besoin encore intensifié de musique depuis le 29 novembre, comme pour les retrouver, elle et lui, mes donneurs de musique et de vie.
Les connections (Didi-Huberman)
Et alors Didi-Huberman seul supportable après la fermeture du livre de Cixous (toujours ce chagrin la quittant, rouvrant l’espace de l’attente du livre suivant).
« Mais ouvrir ce n’est pas creuser un seul trou qui irait directement jusqu’au centre des choses. Il n’y a pas un centre des choses puisque les racines elles-mêmes sont multiples et arborescentes, sans parler des rhizomes bien sûr. Donc il nous faut creuser, partout, faire proliférer les trous et, avec eux, les connections, hiatus ou raccordements (Phalènes, 141)
→ lire, trouer, sonder, mille seaux à l’eau, mille bêches en terre, fouilles et châteaux de sable, per-foration, perlaboration.
Pour Patrick Beurard Valdoye
Pour mieux comprendre ce qu’il tente, me semble-t-il, cette autre note extraite de Phalènes de Georges Didier Huberman : « la mise en œuvre du montage : non pas un simple assemblage de choses, fussent-elles hétéroclites, mais un recueil des disjonctions entre les choses, une réunion d’intensités traversant les choses, une connexion de mouvements hétérogènes dissociant les choses, une incorporation de temporalités anachroniques morcelant les choses… »
Et un peu plus loin : « faire une image donc : faire apparaître les limites immanentes et, pour cela, fragmenter en connectant, ouvrir en faisant proliférer, bref, pratiquer un montage sur d’autres bouts d’images, d’autres bouts de langages, de pensées, de gestes, de temporalités ».
→ N’est-ce pas le geste et la geste du narré ? J’ai d’ailleurs fait un lapsus intéressant en recopiant ce texte, écrivant un pontage au lieu d’écrire un montage, car l’art de Beurard-Valdoye c’est aussi cela, relier des temporalités différentes, ré-accorder des intensités dispersées, les faire converger, très brièvement, avant effacement, comme ces fresques exposées à l’air dans un film de Fellini. Apparitions disparaissantes, qui n’en sont que plus fortes car elles deviennent alors greffables sans rejet sur tout imaginaire.
Rédigé par Florence Trocmé le 06 février 2014 à 09h43 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent
Marcel Pérès
Acheté un peu par hasard un disque étonnant de Marcel Pérès, beaucoup pratiqué un temps au travers de ses recherches sur la musique médiévale. Le disque offre une longue pièce d’orgue appelé Contemplations écrite en corrélation avec Le livre des morts égyptiens.
Dans la notice, Marcel Pérès dit avoir pratiqué un temps des « exercices destinés à ressentir dans une même sensation l’harmonie des sons et la géométrie de la lumière. Chaque sens perçoit un état particulier des vibrations matérielles et les transpose en expérience personnelle. L’être reçoit ces informations et les intériorise dans la mémoire immédiate, mais son domaine est bien différent de celui de la perception immédiate, car la mémoire, réceptacle du présent, de l’histoire et des potentialités de l’être ne fait qu’effleurer le temps linéaire. Lorsque son et lumière apparaissent comme des états différents d’une même vibration de la matière, la musique devient alors réellement lumière et la lumière nous transpose dans des espaces psychiques aux potentialités immenses. La géométrie des sons cisèle l’obscur, énonce l’architecture de la nuit, étincelles de silence, harmoniques de lumière au seuil du temps sans limite ? »
Walter Benjamin
Une citation de Walter Benjamin placée en toute fin de L’incendie du théâtre de Weimar de Jean-Yves Masson : « Il y a un rendez-vous mystérieux entre les générations défuntes et celle dont nous faisons partie nous-mêmes. Nous avons été attendus sur terre. »
Dino Ciani
Écoutant, dans Bartók, ce pianiste miraculeux qui s’est tué à 32 ans dans un accident de voiture (en 1974), je suis frappée de l’analogie avec Morton Feldman.
Du ventre
Vu un très étonnant documentaire sur Arte, qui fait la relation entre notre intestin et notre cerveau, au point de dire que l’intestin est notre cerveau n°2 voire même le n° 1.
Et puis cette idée, que si nous avons bien des milliers de gènes et des milliards de cellules et neurones, nous abritons surtout un véritable écosystème, un microbiote, de plusieurs millions de milliards de bactéries…. Ce qui relativise la prétendue barrière entre le dehors et le dedans. Je trouve tout cela très intéressant et excellent pour l’égo !
Du Flotoir
Le flotoir est bien sensible aux aléas de la vie ; lorsque celle-ci devient trop sollicitée par l’extérieur, terme générique bien imprécis, il en pâtit. Mais soudain, ce que je pourrais appeler le besoin de Flotoir, qui est en fait un besoin d’intériorité se manifeste de nouveau, presqu’impérieusement.
Des oiseaux et de la terre
J’aime beaucoup le livre de Fabienne Raphoz, Terre Sentinelle. Il tient d’une sorte d’encyclopédie rêveuse, avec de magnifiques nomenclatures de noms d’espèces, lesquelles m’ont toujours fascinée, à la fois en tant qu’admiratrice de la nature et en tant que passionnée de noms, de mots mais aussi de classification !
Fabienne Raphoz met en regard de très courts textes poétiques et des listes d’espèces, en particulier d’abeilles. On sent bien la passion écologique sous les mots et l’approche. On aimerait bien que ce livre ne soit pas une arche de Noé, où l’on viendra plus tard chercher les noms de ce qui aurait définitivement disparu.
Il semblerait qu’il y ait un autre fil qui court dans le livre, suggéré au début puis passé en régime souterrain dans les pages que j’ai déjà lues, celui de la mort de la mère.
Je me suis laissé surprendre par ce livre et j’aime cela. (note dans Poezibao)
Montaigne et Sarah Bakewell
Je ris de bon cœur en abordant le quinzième chapitre du livre de Sarah Bakewell sur Montaigne, avec son titre ainsi libellé : Q. Comment vivre ; R. Faire du bon boulot sans trop.
Et je relève aussi cela qui confirme mon envie de lire les philosophes antiques, sceptiques, épicuriens et stoïciens dont il est d’ailleurs question dans le MOOC que je suis sur FUN (jargon, jargon… en fait les Mooc sont les Massive open online courses que les francophones proposent d’intituler les FLOTs, Formation on line ouverte à tous….)
La citation donc : « principe pyrrhonien : prêter l’oreille à tous et l’esprit à personne » (p. 350 de l’essai et c’est issu du huitième chapitre du livre III des Essais).
Marie de Gournay
Un beau chapitre sur la « fille d’alliance » de Montaigne, qui fut aussi sa première grande éditrice. Je retiens ce qu’il est dit de son éducation, en partie auto-éducation en réalité, à partir de livres de la bibliothèque de son père. Elle aurait acquis ainsi un « savoir parcellaire, peu systématique, mais profondément motivé » (417)
→ je pense à mon petit savoir en matière de poésie et de littérature, fruit de mes seules lectures désordonnées mais tellement motivées !
Montaigne et Sarah Bakewell
J’ai donc terminé l’excellent et très copieux livre de Sarah Bakewell sur Montaigne (Comment vivre ? Une vie de Montaigne en une question et vingt tentatives de réponse, chez Albin Michel). Il allie l’érudition et la légèreté (humour très présent), la profondeur et la simplicité. C’est à la fois une biographie factuelle, une biographie par l’œuvre, une introduction à…, une étude de la réception de l’auteur de son temps et jusqu’à nos jours, un manuel d’art de vivre selon Montaigne, sans dogmatisme et en toute connaissance des nombreuses contradictions de l’auteur. Une approche par facettes qui se révèle extraordinairement riche et complète. Et surtout un livre imprégné dans sa conception, sa rédaction, son approche, de l’esprit de Montaigne jusqu’en cet apparent détail, l’intitulé des titres des chapitres qui ne correspond que très partiellement avec leur contenu !
Je le ressens aussi comme une incitation à toujours plus de liberté dans l’approche, que ce soit flotoir ou Poezibao (les pages sur Marie de Gournay sont à cet égard très porteuses).
Mahler, deuxième symphonie
Reçu le coffret des 10 symphonies de Mahler par Abbado et commencé l’écoute des première et deuxième Symphonies. Dans cette dernière le merveilleux ô Röschen rot, Der Mensch liegt in größter Not ! du Knabes Wunderhorn, ô petite rose rouge, l’homme est dans la plus grande misère, interprété de façon bouleversante par Waltraud Meier.
Rédigé par Florence Trocmé le 04 février 2014 à 10h46 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent