Blumenberg et son traducteur, Denis Trierweiler
Très intéressant entretien de Dimitri Laurent avec Denis Trierweiler, le traducteur d’un philosophe allemand peu connu du grand public en France et semble-t-il extrêmement difficile, Hans Blumenberg. Mais l’entretien lui, n’est pas difficile et il est riche d’enseignements (notamment sur la trilogie Jünger, Carl Schmitt et Heidegger, que Trierweiler appelle des « criminels de bureau ».)
« Il y a une phrase frappante de Blumenberg : “Pour quelqu’un qui a consacré sa vie à la philosophie, c’est une expérience terrible que de se rendre compte que la philosophie obéit aux mêmes lois que les autres activités humaines”. Ce qui veut dire qu’il y a les mêmes mesquineries, les mêmes petitesses. Et ça c’est terrible, parce que normalement le philosophe est au-dessus de tout ça. Finalement ça aide à faire la part des choses, en philosophie, entre ceux qui ont de la probité et ceux qui n’en ont pas. Et on en vient assez vite à ranger les choses comme ça : par exemple Heidegger n’a aucune probité, Husserl en a plein. Il y a, au bout du compte, les philosophes qui en ont et ceux qui n’en ont pas. » (source)
→ et bien évidemment on pourrait écrire exactement la même chose à propos des poètes ! Ou des musiciens sans doute.
Haydn
J’écoute le mouvement lent de la 62ème sonate de Haydn par Anne Queffélec et je suis frappée soudain par l’analogie avec certains mouvements lents des sonates de Beethoven.
Philippe Denis
… choisi ce matin pour l’anthologie permanente de Poezibao :
À la seconde près, c’est consignable.
Puis on bute sur plus de mots qu’il
n’en faut pour décortiquer l’instant
où ça fond dans la durée.
(Si cela peut s’appeler quelque chose, p. 11)
→ C’est bien pour cela sans doute que je ne parviens à écrire que dans une sorte de vitesse et d’urgence, à chaud… sans quoi tout s’étiole et se perd, recouvert par ce qui advient ensuite, dans le monde, dans la pensée, dans le for intérieur. Vagues perpétuelles, mouvement de la vie.
Le Beau danger (Patrick Boucheron)
Encore un bel article sur ce site que je découvre un peu par hasard, Le Rideau. Il s’agit cette fois d’un entretien, toujours de Dimitri Laurent, avec Patrick Boucheron à propos d’un livre sur une fresque célèbre de Lorenzetti, Le Bon gouvernement (Patrick Boucheron, Conjurer la peur, Sienne, 1338, essai sur la force politique des images).
« Du moment où je me suis décidé d’écrire un livre, j’affrontais le “beau danger” de Michel Foucault : pousser les phrases jusqu’au point où l’on pense contre soi-même. J’ai essayé de penser contre moi-même, sur certains points difficiles. C’est aussi un livre qui pose cette question : “Pourquoi y a-t-il des choses qu’on ne voit pas, qu’on ne peut ou ne veut pas voir, alors qu’on les a sous les yeux depuis si longtemps ?” (source)
Des livres qui ne peuvent être que des livres (Patrick Boucheron)
Et à propos du travail de mise en page du livre, célébré par Dimitri Laurent :
« Je le dois au talent et à la confiance de tous les professionnels du Seuil, et en particulier à mon éditrice Séverine Nikel. Je travaille par ailleurs pour cette maison d’édition et, d’une manière générale, l’avenir du livre m’intéresse. Voici pourquoi j’ai voulu que ce livre-là soit pleinement un livre. Cette image est impossible à enfermer dans un livre. La tentation est donc d’en faire un produit numérique, pour pouvoir zoomer et dé-zoomer. En même temps, j’ai souhaité déjouer cette facilité et réfléchir à la “forme livre”. Idéalement, il s’agissait d’imaginer un livre qui ne puisse pas être autre chose qu’un livre. Aujourd’hui, l’un des enjeux de l’édition est de concevoir des formes numériques spécifiques qui ne dérivent pas de l’imprimé. Mais on peut aussi adopter la démarche inverse, à savoir que maintenant il faut concevoir des livres qui ne peuvent être que des livres. »
Une obsession de l’enchaînement (Patrick Boucheron)
Patrick Boucheron parle aussi de son obsession de l’enchaînement :
« Mon obsession de l’enchaînement. Comment on passe d’un chapitre à l’autre, d’un paragraphe à l’autre, d’une idée à l’autre : je peux méditer des jours entiers sur un menu déplacement. Et c’est ce qui justifie le temps passé à l’écriture — non pour faire des phrases, mais pour enchaîner les plans. »
Tourner en rond (Ludovic Degroote)
Je reprends la fin de mes notes sur le beau livre de Ludovic Degroote, josé tomás (note de lecture d’Antoine Emaz publié ce matin dans Poezibao).
« Ressasser n’est pas tourner en rond, c’est avancer par décalages » (44)
→ Comme la mer qui semble revenir sans cesse mais qui à chaque fois arrache quelque chose d’autre au rivage. Revenir sur le même thème, se décaler, le décaler, le confronter à autre chose. Tourner en rond serait le reprendre à l’identique exactement, ressasser c’est le rebrasser, l’enrichir grâce à d’autres angles d’attaque, souvent en prenant aussi un risque, celui d’être délogé de son confort ou de ses certitudes. Celui de sentir très limité, voir nul et non advenu ce que l’on avait cru comprendre.
Storytelling (à partir de Ludovic Degroote)
Je note, dans la veine “critique du temps”, souvent présente chez lui : « une époque qui se prévaut de tout ce qui peut se raconter. » (47)
→ Ne serait-ce pas le fameux storytelling du marketing, « raconter votre marque », et tant pis si la marque en question est quelque chose qui n’a rien à avoir avec une denrée commerciale. Tant pis si c’est un livre de poésie. Tant d’écrivains tentés par cela, poussés à ça : « raconter leur marque », une variante du « se vendre ». Souvent maquillé, malhonnêtement, en « je ne le fais pas pour moi, mais pour mon éditeur ».
Cela m’inspire une comparaison avec le tout petit enfant à qui on raconte des histoires pour l’endormir ; etune réflexion sur le fait que le lecteur ne serait pas capable, seul, d’inventer quelque chose à propos de ce qu’on lui propose. Pour que je lise X, autrefois, on me donnait le livre et on me disait « prenez et lisez », aujourd’hui on me raconte d’abord l’auteur, ses drames mineurs ou majeurs, on me communique sa feuille de paie ou d’impôts. On tente donc de formater ma lecture, que je revendique libre, solitaire, éminemment personnelle.
Et reculant de quelques pages dans le livre de Ludovic Degroote, je peux m’appuyer sur ce qu’il écrit : « dès que j’entends un écrivain commencer par situer le texte qu’il va lire [...] je me dis que le texte est perdu ou mauvais » (32).
Tout cela, pour le livre, c’est « l’amputer de sa force vitale » et « tomber dans l’anecdote ».
Piège que Ludovic Degroote a su voir et éviter en faisant le pari risqué de traduire son émotion lors d’une corrida. Tout en rendant parfaitement justice à l’art du torero José Tomàs, dont il fait un magnifique portrait mais aussi le vecteur d’une réflexion sur tout acte créateur.
Aucun syncrétisme ici mais un peu, peut-être, de l’esprit qui sous-tend le travail obscur mais tenace de l’anthologie bis de Poezibao, les Notes sur la création ainsi que le nouveau scoop.it récemment créé, Dits-Bao. Il s’agit de rendre compte, à tout prix, de la création, ce geste vital et de plus en plus urgent contre la mort et la négation.
De la probité, encore (Ludovic Degroote)
« L’art réclame à l’artiste qu’il s’expose sans tricher. » (61).
Écho, me semble-t-il, aux propos de Denis Trierweiler, le traducteur de Blumenberg sur la probité (voir ci-dessus)
→ et c’est si difficile car il faut d’abord détecter la plus pernicieuse des tricheries, celle avec soi-même.
Retour à Valéry
Incessant retour, périodique, avec un projet de retravailler un peu sur les quelques volumes que j’ai de l’édition CNRS… ; j’apprends d’ailleurs en creusant un peu la question qu’en plus des 259 cahiers, rédigés de 1894 à 1945 et qui ont donné lieu à cette édition CNRS fac simile en 29 volumes publiés de 1957 à 1961 (très contestée aujourd’hui), il y aurait des masses considérables de liasses dactylographiées, retrouvées pour certaines seulement en 1966. Et que l’ensemble de ces notes valéryennes représenterait environ 62 000 pages ! Il s’agissait dans son esprit de « dégager l’identité des opérations intellectuelles discrètes qui font la connaissance et les relations qu’elles entretiennent » (article de Pascal Michelucci justement intitulé « L’œuvre infinie de Valéry ».)
Valéry (Benoît Peeters)
Ce qui a contribué à remettre Valéry sur le devant de la scène pour moi, c’est le livre que vient de lui consacrer Benoît Peeters, Valéry, Tenter de vivre. Excellent ouvrage, qui se lit comme un roman, que l’on peut sans doute suggérer comme approche à ceux qui seraient rebutés par l’énorme et très belle biographie de Michel Jarrety. Livre qui concilie, ce qui n’est pas si facile, des vues vivantes sur la vie de Valéry, son entourage, ses amitiés, ses amours, les affres de la vie quotidienne et des pages qui sont presque de petits essais sur l’œuvre, sur la démarche, sur ce qu’il a apporté.
Benoît Peeters qui montre que Valéry à chercher à « élaborer une sorte d’Arithmetica universalis capable de rendre compte des variations incessantes des phénomènes mentaux » (Benoît Peeters, Valéry, tenter de vivre, Flammarion, 2014, p. 59)
Radicalité (Valéry)
Benoît Peeters va bien montrer tout au long de ces pages la radicalité du propos et du but de Valéry qui va l’amener à une première réforme, linguistique : « l’élimination systématique de ce qui est parole est le point capital. » (60). « Le langage des choses de l’esprit est, par nature, désespérant, écrit Valéry, des mots comme volonté, mémoire, idée, intelligence, temps, etc., etc. ! »
Et il faudra alors traiter la pensée « comme un système (au sens de la physico-chimie) doué de conservations et de transformations. » (61).
Benoît Peeters s’appuie notamment sur un important corpus que je ne connais pas du tout encore, celui des correspondances de Valéry, avec Gide notamment, avec Pierre Louÿs, avec les femmes de sa vie, de Catherine Pozzi à Emilie Noulet et quelques autres….
Courts chapitres, bien thématisés, toujours titrés d’une phrase de Valéry : « Entre ma tête et moi » ; « plus je pense, plus je pense », « On me prend pour un poète » ou encore « Le Bossuet de la Troisième République ». Toujours dans la claire conscience de la self-variance, cette instabilité essentielle de tout ce qui est psychique : connaissance, pensée, qui sont avant tout des changements. (61)
Radicalité oui ! « Ce qui m’a le plus frappé au monde, c’est que personne jamais n’allait jusqu’au bout » (lettre à Gide, citée p. 62).
Et pour cela, comme il le dit au début de ses travaux sur Léonard de Vinci : « je replonge dans le magma de mots morts, de peaux d’idées, de graisse de rhétorique » (autre lettre à Gide, citée p. 83)
Rilke et Valéry
On apprend dans ce livre l’admiration que Rilke portait à Valéry « quelle joie sublime de découvrir une œuvre toute érigée, comme une ville qu’on n’a pas vu construire, et qui déjà eut le temps de s’assimiler au paysage invisible de l’esprit comme si elle y était depuis toujours », écrit Rilke, lui aussi à Gide, en 1921. Rilke qui dit dans une autre lettre, à une amie : « J’étais seul, j’attendais, tout mon cœur attendait. Un jour, j’ai lu Valéry. J’ai su que mon attente était terminée. »
→ je n’oserai pas dire que j’ai eu cette même impression lorsque j’ai découvert les Cahiers dans les années 1995-2000, et pourtant… Dire aussi cette incroyable stimulation que me procure, toujours, Valéry. Trois lignes parfois suffisent à me tirer de l’ornière, quelle que soit cette ornière.
Organiser les Cahiers
Ces mots, que Valéry écrit à propos d’un éventuel travail de relecture et d’organisation des Cahiers : « Une circonstance qui m’est particulière paralyse mes mains, et me gêne de plus en plus. J’ai, derrière moi, c.-à-d. dans mes anciennes pensées, et, matériellement, sur un meuble, qui est derrière moi, un tas de notes et d’observations, le stock de vingt-cinq ans d’analyses et d’essais. [...] Classer mes feuillets, et puis les revoir, les décimer, les combiner, - et enfin songer à la forme, terrible affaire et infinie ! »
→ et l’article cité plus haut démontre bien que s’il ne fut qu’ébauché par Valéry lui-même, ce travail-là n’est toujours pas accompli et on ne dispose que d’une édition très partielle, chez Gallimard, apparemment plus ou moins interrompue, des Cahiers, selon les critères de la recherche littéraire d’aujourd’hui. Cette œuvre essentielle, ce phare pour la pensée, inaccessible ! C’est un scandale. (un peu d’espoir cependant du côté de l’ITEM)
→ et que je comprends de quoi il s’agit là ! Tenter d’organiser un flux antérieur et de plus un flux qui se continue. Impression de le figer, de le tuer, en lui retirant son caractère de flux, en sortant les choses de leur contexte
Des flux psychiques
Étrange, parfois, l’extinction/rallumage de l’intellect. Tétanisé au début de ce voyage tout récent, lecture et écriture impossibles, et réapparition brusque, dans un contexte qui ne s’y prêtait pourtant pas du tout, une longue attente dans un lieu public trépidant, avec comme par hasard Valéry en aiguillon.
Écrire (Valéry)
« Nous sommes toujours, même en prose, conduits et contraints à écrire ce que nous n’avons pas voulu et que veut ce que nous voulions » cite Benoît Peeters, qui ajoute cette autre citation : « l’écrivain véritable est un homme qui ne trouve pas ses mots » (p. 299). Et on peut rapprocher ces propos de ceux de Jean Dubuffet, choisis aujourd’hui pour l’anthologie de Poezibao, Notes sur la Création.
Et un peu plus loin : « ce pouvoir de transformation qu’a l’écriture, cette aptitude du travail littéraire à produire de l’inouï – ou plutôt de l’impensé. » (302)