Hampson sur Mahler
Dans le film sur Mahler, intervention de Thomas Hampson, le baryton, disant de Mahler : « Pour cet homme, chaque son, chaque harmonie avait un sens. Il regardait une pierre, une feuille, un arbre, un visage, un œil et dans chaque réalité qu’il appréhendait, il entendait un son ».
Du voir et de l’entendre
Deux moyens d’accès au monde ? Antagonistes, complémentaires ? L’un dominant l’autre et cela différemment pour chaque être humain. Ces derniers jours beaucoup pensé dans ce flotoir et avec Rilke à la question du voir, apprendre à voir. Mais l’entendre, pour moi, sans doute encore plus fondamental. Si souvent envie de fermer les yeux pour mieux écouter, les sons (même ceux qui ne me plaisent pas, pensant à John Cage, « si un son ne te plait pas, écoute-le ! »), la musique, les voix aussi, avec cette habitude prise dans l’enfance de les absorber littéralement dans les longues écoutes nocturnes de la radio, en attente d’un endormissement long à venir. Voix dans la nuit, oui, selon le beau titre de Prokosch (un autre collectionneur de papillons !)
Humboldt
Alexander ! Et non son frère, Wilhelm. Alexander von Humboldt (1769-1859) dont l’Allemagne vient d’acquérir les extraordinaires journaux de voyage, dont on a dit qu’ils étaient témoins de la seconde découverte de l’Amérique, celle faite par ce scientifique embrassant tous les domaines, de la vulcanologie à la botanique, de l’ethnographie à la linguistique. De son voyage en Amérique du Sud, il rapporta près de 4000 pages que l’arrière-arrière-arrière petit neveu du savant vient de mettre en vente. Trésor qui a pu être acheté après de multiples complications par la Stiftung Preußischer Kulturbesitz. Présenté à la presse début mars 2014, les volumes doivent être digitalisés au cours de cette année. (Voir cette page d’images du livre et un article en allemand, ici)
Dire
Je n’ai rien à dire mais dois le dire
dire est toujours trop dire, ou trop peu dire du rien à dire
mon dire leur dire seul
mon dire manière de redire leur dire
de dire en dire vers mon dire
qui n’est pas dire mais gué
vers leur dire
Dubuffet/Novarina
Une lecture surprise en quelque sorte. J’ai disposé à portée la pile des livres reçus samedi, listés sur le site et que je voudrais feuilleter un peu sérieusement avant de leur assigner telle ou telle destination, tel ou tel usage.
Et c’est ainsi que je suis tombée sur un livre passionnant dont j’ai « dévoré » une bonne moitié dans la soirée. Il s’agit de la correspondance entre Jean Dubuffet et Valère Novarina. Jean Dubuffet, grand aîné de Novarina, mais qui l’a incroyablement soutenu à ses débuts, passionné qu’il était par son œuvre plurielle. De tout cela, de l’établissement progressif des liens, de l’échange, de la correspondance rend compte ce livre riche aussi en illustrations. Un coup de maître pour les toutes jeunes éditions l’Atelier contemporain.
De la vitesse (Jean Dubuffet)
« La pensée aspire à voler allègrement mais elle est alourdie par le conditionnement culturel qui exerce sur elle l’action d’un aimant. »
→ Si souvent j’ai constaté cela, que je ne pouvais écrire vraiment d’un livre, qu’à chaud (m’aliénant définitivement bien des commentateurs, qui préfèrent la méthode lente, l’élaboration savante). Dans l’aura du livre, qui est pour moi quelque chose d’extrêmement concret, qui naît du mouvement de la lecture, qui a une certaine rémanence mais pas illimitée, brève même. Si je ne fixe pas dans ce contexte une pensée qui aspire à voler allègrement, je suis sûre qu’elle va être récupérée par le conditionnement culturel, par la nécessité d’être conforme aux règles, de bien faire ou de faire du bien ! Cette aura qui persiste un temps limité autour du livre est sans doute la source de l’énergie qui impulse et rend possible la note, le commentaire, le compte-rendu.
Jeter l’esprit en mouvement (Dubuffet)
Un ouvrage, dit encore Jean Dubuffet, doit « jeter l’esprit en mouvement »
→ Devant ce livre, devant cette musique, rien ne bouge, c’est mer étale et ciel de plomb. Ces mots-là, ces notes-là n’engendrent aucune onde, aucun mouvement. Révélant ainsi leur nature : lettres mortes.
Souvent dans un livre, tout est mort. Parfois quelque chose fait signe, insuffisant mais présent, néanmoins. Germinatif, on peut l’espérer. Et parfois, trop rarement, c’est le feu, le grand remuement…
De l’achèvement
Au sein de l’échange de lettres entre Novarina et Dubuffet, est republié un entretien mené par Novarina qui interroge Dubuffet sur l’art, sur sa pratique de la peinture, sur le jugement.
Ce dernier a des propos terribles sur l’achèvement. Selon lui, pour lui en tous cas, l’œuvre faite perd sa vertu d’enchantement et seules celles qui restent à faire brillent de tout leur éclat : « il se peut qu’en donnant à l’œuvre existence, on en perde le meilleur. Elle devient alors papillon épinglé, qui a cessé de voler, qui a cessé somme toute d’être papillon ». → et revoici, bien par hasard, les papillons.
Mais ce dire de Dubuffet est à mon avis le dire du créateur, parfaitement compréhensible si celui qui parle est le créateur. En revanche, le lecteur ne peut le recevoir, sinon il n’aurait pas été au livre. Même si celui-ci engendre de la déception, plus ou moins grande, plus ou moins inévitable, car le lecteur lui aussi a sans doute rêvé l’œuvre, il n’adhère pas à ce propos, sans quoi il renoncerait à la lecture. Quant au créateur, cet échec permanent est, on le sait bien, le moteur potentiel de la suite de son travail (parfois, aussi, hélas, ce qui en signe l’arrêt, suspension temporaire ou définitive).
Du visage, encore (De Rilke à Dubuffet)
Autre thème, comme celui des papillons, qui revient constamment en ce moment. Depuis Raphaële George jusqu’à Dubuffet en passant par Rilke, cité hier.
« Avons-nous figure humaine », demande Novarina, « nous n’avons pas de figure du tout » répond Dubuffet. « La figure que nous nous donnons résulte seulement du conditionnement culturel. Nous ne voyons rien, ce que nous croyons voir est projeté par nous-mêmes, pure fabrication de notre esprit et donc du conditionnement qui le commande. » (op. cité p. 51)
→ Cette idée que notre visage même est conditionné, cette intuition déjà ancienne que l’étrangeté du visage de certains aveugles viendrait de ce qu’ils ne peuvent mimer le visage de l’autre, leur mère, leurs « semblables ». L’idée que nous ne voyons rien, pas seulement par indifférence, pas seulement par distraction (et quelles puissances magnétisantes ont aujourd’hui les forces de distraction) mais par conditionnement. Celui de notre cerveau et de ses apprentissages depuis l’enfance, celui du contexte auquel nous appartenons, du plus petit au plus grand niveau, de notre famille à notre temps. D’où Rilke : je dois apprendre à voir, qui serait la première injonction poétique. Il faudrait tout re-voir.
Des mots (Dubuffet avec Novarina, toujours)
« Le vocabulaire est tout entier constitué de notions falsificatrices, inutilisables. Tant que notre pensée s’exerce en fonction des mots du vocabulaire elle est inopérante : c’est seulement aux moments (ils sont rares et furtifs) où elle parvient à se décrocher des mots qu’elle reprend vraiment présence » (ibid 52)
→ Même si je trouve cette pensée un peu trop radicale (rappelons que c’est celle d’un peintre et non d’un écrivain), je pense que Dubuffet nous emmène bien là « sur zone ». Là où se fonde le travail de poésie.
Pour le jugement
Aide aussi que ces propos dans la question pour moi taraudante du jugement en art.
Si Dubuffet ne dit pas exactement la création qu’il a en vue, il donne plusieurs critères très utiles pour l’art qu’il rejette et appelle « art social » :
-il défère aux normes collectives de la pensée ;
-il confirme et illustre le cadre de celle-ci ;
-il ne cherche pas midi à quatorze heures et ne met pas midi en question ;
-il est comme un train qui roule sur des rails existants,
et de conclure « tout l’art social est de cette farine ». On bat et distribue différemment les cartes, mais ce sont toujours les mêmes cartes.
Un houleux brassage de gnoses et de gloses
« Avez-vous peint la mer ? », demande Novarina. Réponse de Dubuffet « ce qu’il faudrait c’est non une seule peinture mais tout un cycle d’images répondant aux multiples stades de tout ce qu’en reçoit et tout ce qu’y projette la pensée – les unes apportant gloses aux autres. Un houleux brassage de gnoses et de gloses. » (voilà qui me plairait bien comme définition pour le flotoir !) Et lisant Dubuffet, n’ai pu m’empêcher de penser que quelqu’un a bien relevé ce défi : Debussy, en composant La Mer… « De l’aube à midi sur la mer » « Le Jeu des vagues », « Le Dialogue du vent et de la mer », pour moi inépuisable « pensée » de la mer.
Et toi, Mary ?
« Ça s’apparente trop à de la Poésie, c'est-à-dire au genre Pose, que je tiens en horreur. Les statues sont tristes. » s’exclame Novarina à qui Dubuffet fait lire les vers d’un ami.
Et toi, Mary Stuart en ton jardin, triste tu le serais devenue plus encore si Brodsky n’était venue te réveiller !
De la vie littéraire, selon Dubuffet
« Les romans, les colloques et séminaires, les fines psychologies, le bon ton, le bel écrire, j’y suis allergique à un degré qui n’est pas croyable. Je suis avide mangeur d’éclosions crues et je ne me vois offrir que cuit et recuit, pré-cuit, surbouilli, dragées cent fois sucées qui me laissent sur ma faim, je souffre de faim, c’est à peine si chaque trois ou quatre ans je trouve un petit repas à faire. » (78, projet de préface de Dubuffet pour Le Drame de la vie de Novarina)
On comprend que Dubuffet ait été subjugué par le travail de Novarina dont il préface ici le Drame de la vie, qu’il a beaucoup soutenu. Il a cette belle formule un peu plus loin, dans le même contexte « préférer le feu à l’extincteur ».
Ce livre d’échanges entre Novarina et Dubuffet est un pur régal. L’Atelier contemporain publie dans le même temps, outre le numéro 2 de sa revue, un autre dialogue entre Bonnefoy et Titus-Carmel.
Mahler, encore (avec Marc Dugardin)
Frappée et heureuse de tout ce qui a circulé, à partir de Patrick Beurard-Valdoye et grâce à lui, autour de Mahler, ces derniers jours.
Ainsi ces notes de Marc Dugardin autour de la 9ème symphonie, envoyées ce matin et qu’il m’autorise à reproduire ici :
« Musique que hante la mort (composée en 1909, elle n’a pas été jouée du vivant de Mahler, décédé en 1911), mais qui est aussi exaltation de la vie, de l’amour pour la nature, de la passion (on sait ce que Mahler devait à Wagner, à Tristan et Isolde en particulier).
Berg (dont le concerto à la mémoire d’un ange, écrit peu avant son propre décès, est dédié à Manon Gropius, fille d’Alma Mahler) aimait particulièrement cette œuvre où, écrit-il, le cœur, le cœur le plus magnifique qui ait battu parmi les hommes, se dilate – se dilate toujours plus – avant qu’il doive cesser de battre (cité par Jean Matter dans son Mahler, publié à L’âge d’homme).
J’entends bien ce que cette musique affronte d’une complexité contrapuntique devenant presque insoutenable (quelle démesure, aux limites d’un chaos que Berg allait faire entendre lui aussi), j’entends ces grincements (ce qu’ils disent des tourments de Mahler, ce qu’ils annoncent des tourments du 20ème siècle), et puis ce qui s’y dilate infiniment pour s’achever (ou s’inachever) dans le silence (sans clôture ?...) »