« Issue de retour » (Jean-Louis Giovannoni)
« On ne voulait pas et voilà que l’enfoui remonte » (31)
→ Tout ce travail de décomposition, de retour aux éléments (présent chez Marie-Claire Bancquart) qu’ignore le citadin, une matérialité du monde qui lui fait de plus en plus défaut. Qui le rend sans doute plus vulnérable, aliénable.
→ Y a-t-il une adéquation fugitive, éphémère entre certains états personnels et ce que l’on lit ? Question de la subjectivité, mais qui peut être aussi l’outil de ce que Jacques Proust appelle la lecture symptomale, j’y reviendrai plus tard en parlant de ce livre qui m’impressionne fortement, qui me passionne, celui d’Akira Mizubayashi.
A Gisèle Berkman : « Aucun mot ne vit / isolé / sans appeler // aucun mot ne se lit délié » (35)
→ Une œuvre devient œuvre quand elle sort de son isolement premier, quand elle appelle.
Des choses (Jean-Louis Giovannoni)
« Les choses n’ont pas de main. / ne veulent pas toucher. Encore moins être visitées. Se tiennent / Rien d’autre. (57)
→ À mettre en résonance avec ce que j’écris plus loin sur les objets chez Rilke.
Éclairs et ruisseaux (Laurent Albarracin)
« Éclairs et ruisseaux percent, pénètrent
commandent parce qu’ils sont dociles
et obéissent à eux-mêmes. »
→ si souvent, voyageant, m’éprouve stupéfaite devant la puissance de l’eau, qui a creusé cette vallée, ouvert ce gouffre, entaillé cette paroi… fait son lit, comme elle l’entendait, entraînée par sa simple et seule pente.
« Tout engager dans un cheveu, c’est la morale de l’éclair »
et
« Agir selon sa nature humide, ainsi fait le ruisseau »
(Laurent Albarracin, Le Ruisseau et l’éclair, Rougerie, 34 et 35).
→ Inutile de préciser quel est mon mode !
Liscorno (Jacques Josse)
Ce Liscorno est une belle ode à la lecture et à Tristan Corbière. Les premiers livres de poésie (souvent volés) : Rodenbach, Verhaeren, Nerval, puis la découverte de Kerouac et la conséquence, en ces années d’apprentissage : laisser aussitôt « un large pan du dix-neuvième siècle poétique s’effondrer »
Le beat, ce son unique et tonique, swinguant entre long poème débridé et équipée sauvage en territoire littéraire non identifié, c’était Jack Kerouac. » (21) Et toutes les « interférences entre ce qui a été vécu et ce qui a été rêvé grâce aux lectures ». «(33). Et presqu’inattendues les pages consacrées à Celan, puis Genet (53).
Belle description du lecteur fou qui multiplie et mélange les livres, donc les lieux, les temps. C’est paru dans la même belle collection que la Truite de Denis Rigal.
Octogone (Jacques Roubaud)
Octogone… formidable et parfois frustrant car on ne peut s’empêcher de penser que chaque poème recèle une clé et qu’on ne sait pas la découvrir… ; mais on essaie, avec quelques idées, de loin en loin, à suivre donc…
Et des vers que l’on aimerait apprendre par cœur (ce qui n’arrive quasiment jamais dans le champ de la poésie contemporaine, pourquoi ?)
« Vent doux pour certifier l’énigme du monde ». (61)
Des langues (Akira Mizubayashi)
Emportée par mon désir de lire, sans pression, sans contrainte, j’ai plongé dans le livre d’Akira Mizubayashi recommandé il y a déjà un moment par Isabelle Howald.
Je n’ai pas ou peu noté au fil de ma lecture enthousiaste. Et je vais tenter ici de dire ce que j’ai tant aimé dans ce livre. Il raconte l’histoire d’un jeune japonais qui à l’âge de neuf ans s’éprend du français, se prend pour cette langue d’une passion telle qu’elle va conditionner et orienter toute sa vie.
Le livre débute par une très belle évocation du père et par sa volonté de tout faire pour accompagner ses deux fils dans leur développement. Après la découverte du talent de violoniste du frère aîné du narrateur, il n’aura de cesse que de lui donner tous les moyens de le développer, l’emmenant tous les quinze jours à Tokyo à une nuit de train, pour qu’il puisse prendre sa leçon avec un grand professeur, Mme Suzuki. Et il offrira à son fils cadet un magnétophone à bandes Sony pour qu’il puisse enregistrer tous les cours de français diffusés par la radio japonaise. Cours que le jeune garçon va se jouer en boucle ce qui contribuera de manière décisive à développer son oreille du français, une vraie oreille musicale de la langue, forgée à la fois au son du violon inlassablement travaillé par son frère et au son de ces heures de cours de français…. une belle incitation pour moi à augmenter encore mon immersion dans la langue allemande, via les vidéos disponibles sur Internet et via aussi, puisque je viens de découvrir cette possibilité, certains livres audio accessibles gratuitement (je viens de télécharger Die Aufzeichnung von Malte Laurids Brigge ! )
De l’apprentissage d’une langue
Akira Mizubayashi place le début de son livre sous la bannière de deux belles citations du philosophe japonais Arimasa Mori. J’ai choisi la première pour les « Notes sur la création » de Poezibao mais je recopie ici la deuxième, réflexion fructueuse pour l’apprentissage d’une langue :
« S’agissant d’un étranger né dans un pays étranger, même s’il a passé dix ans en France, il n’a, en général, même pas le niveau d’un enfant de CP. Par conséquent, je dois avancer humblement, petit à petit, même si j’ai à peine le niveau d’un petit écolier, ou celui d’un gamin d’école maternelle. Les paroles produites dans et à travers la langue française finissent par devenir équivalentes à la chose, tel est pour moi l’objectif à atteindre.[je souligne] C’est seulement à ce moment-là que la chose se révélera sous un nouveau jour, s’incarnera dans une nouvelle vie. Un monde nouveau poindra. Si je réussis un tant soit peu à éprouver ce sentiment-là, c’est gagné. Pour le reste, je dois apprendre comme un enfant. » (Arimasa Mori, philosophe et essayiste japonais, Notre-Dame dans le lointain, 1967, cité par Akira Mizubayashi in Une langue venue d’ailleurs, folio, p. 31)
→ plus j’expérimente, plus je m’observe travailler et apprendre la langue allemande, plus je me rends compte que c’est une forme d’imprégnation qui est à rechercher, imprégnation tous azimuts et quotidienne, un peu par toutes les voies possibles… J’ai expérimenté pendant près de six semaines la pratique intensive des listes de vocabulaire, avec des systèmes sophistiqués de fiches (flashcards, via Quizlet et Memrise), adossés aux plus récentes recherches sur la mémoire. Le résultat pour moi (i.e. aussi une femme de mon âge) est lamentable. Je n’ai presque rien retenu de ces quelque 500 à 800 mots nouveaux que je me suis efforcé d’ingurgiter, de façon obsessionnelle…. A manqué notamment la dimension orale & auditive et disant cela, j’entends ce passage des Cahiers de Malte Laurids Brigge, dit dans ce livre audio,
„Christoph Detlevs Tod lebte nun schon seit vielen, vielen Tagen auf Ulsgaard und redete mit allen und verlangte. Verlangte, getragen zu werden, verlangte das blaue Zimmer, verlangte den kleinen Salon, verlangte den Saal. Verlangte die Hunde, verlangte, daß man lache, spreche, spiele und still sei und alles zugleich. Verlangte Freunde zu sehen, Frauen und Verstorbene, und verlangte selber zu sterben: verlangte. Verlangte und schrie. »
« La mort de Christoph Detlev vivait à présent à Ulsgaard, depuis déjà de longs, de très longs jours, et parlait à tous, et demandait. Demandait à être portée, demandait la chambre bleue, demandait le petit salon, demandait la grande salle. Demandait les chiens, demandait qu’on rît, qu’on parlât, qu’on jouât, qu’on se tût, et tout à la fois. Demandait à voir des amis, des femmes et des morts, et demandait à mourir elle-même : demandait. Demandait et criait. »
Ce « verlangte », de verlangen, demander, est entré profondément en moi, porté par la voix du lecteur et la répétition. Et c’est pourtant le type de mot abstrait et à préfixe que j’ai le plus de mal à retenir
De la découverte du monde (Akira Mizubayashi)
« L’apparition du français [...] constitua l’occasion et la possibilité qui m’étaient subitement offertes de recommencer ma vie à peine commencée, de refaire mon existence entamée, de retisser les liens avec les visages et les paysages, de remodeler et reconstruire l’ensemble de mes rapports à l’autre, bref de remettre à neuf mon être-au-monde. » (58)
→ il semble qu’il y ait bien là, en effet, cette expérience dont parle Mori, quand on aborde le monde en l’interrogeant avec les moyens utilisés par une autre langue.
Mozart
Ce qui m’enchante aussi dans le livre de Mizubayashi, c’est la présence si forte de la musique, l’imbrication pourrait-on dire de son amour de la langue française et de celui des opéras de Mozart et en particulier des Noces de Figaro. Belle analyse sur la position sociale de Mozart, qui n’est plus dans ce monde dominé par des grands seigneurs-employeurs mais pas encore dans celui de l’embourgeoisement de la musique, entre le ne plus et le pas encore.
Mozart et Rousseau, les deux héros de sa jeunesse.
Du poème (Yves di Manno)
Je suis très heureuse d’une contribution proposée par Claude Adelen, qui vient d’écrire un grand article à propos de Terre ni ciel d’Yves di Manno
Je relève :
« La mise à distance de la conscience ordinaire, d’où naît invariablement le poème, semble ouvrir une faille dans le langage et donner accès par le biais des images qu’il suscite à la terreur qui doit souterrainement continuer d’habiter le cœur des hommes… » (Yves di Manno, Terre ni ciel, p. 114) °
À compléter par cet autre extrait, avant d’aller moi-même lire attentivement ce livre :
« L’étrange expérience qu’est cette dépossession lucide, consciente, poussant à décrire des images dont on ignore la provenance exacte (…) le noyau poétique réside bien là : dans ce déplacement, ce retrait de la parole telle qu’on en a couramment l’usage, au profit d’un discours que je ne veux pas qualifier d’oraculaire, mais qui semble émerger d’un autre territoire mental, d’une autre région du langage… »
(120)
De Valéry (avec Auxeméry)
Nous revenons une fois de plus, avec Auxeméry, sur notre cher Valéry. Il m’écrit :
« J’attends une édition en numérique consultable… c’est-à-dire organisée de telle façon qu’on ait la possibilité de consulter soit en continu soit en aléatoire soit selon des thèmes et des recoupements… Les gars qui mettraient cette chose-là – multidirectionnelle, ou en étoile à branches multiples -- au point seraient des as… Le numérique servirait pour une fois à autre chose qu’à abrutir, à asséner, ou à fournir en tas des données non-triées… (Pour comprendre l’ânerie du numérique tel qu’il est pratiqué sur la surface de la planète, il faut avoir une vue très fine du fonctionnement du langage humain, et de toutes les langues en leurs particularités… Les Cahiers valéryens seraient le support idéal pour faire devenir intelligentes toutes les créatures bipèdes… Je pousse l’utopie très loin en disant ça… Les Cahiers en effet sont le travail au jour le jour d’un esprit qui cherche non pas la vérité mais l’efficience maximale de son propre fonctionnement, et qui sait que cette recherche ne peut se faire qu’ainsi, dans l’indécision d’une ligne déterminée d’avance, et en traitant tous les thèmes abordables (et les plus étendus), qu’en respectant l’humeur du moment (les nécessités du corps sensible -- = doué de sensibilité au sens le plus large : sentiments & affects purement corporels --, qui manie l’instrument : page & plume – car on ne pense bien qu’avec page & plume, et non sur écran…
Sur écran, on obéit aux nécessités de la machine, même si on se veut libre de soi… on se double soi-même : on se trahit, on se réfléchit dans les impératifs affichés du clavier qui se transposent sur l’écran…
(courriel de ce jour)
Double question ici posée :
→ L’édition numérique des Cahiers. On dispose aujourd’hui de l’édition fac-simile du CNRS dont on dit qu’elle est de plus en plus contestée… de quelques volumes de la nouvelle édition intégrale chez Gallimard, des deux volumes de regroupements thématiques de la Pléiade. Bref, un accès pour le moins problématique à cet indispensable corpus. Qui me semble à moi aussi l’objet-type, voire l’objet idéal pour un magnifique travail d’édition électronique, avec recours à tous les outils mis au point par les chercheurs en littérature. Ou pour le dire sur un ton plus polémique : tant de travaux et de thèses plus ou moins utiles, alors qu’on pourrait assigner ce passionnant et indispensable travail à toutes une équipe de jeunes chercheurs.
→ De l’écriture manuelle ou électronique… qui renvoie elle-même à la question liée de la lecture dans un « vrai » livre (p.book vs e.book ? ! comme je l’ai lu hier dans un article en anglais) ou sous format électronique. Toujours envisager la complémentarité et la pluralité possible des usages ; et tenter de penser par soi-même, selon ses propres pratiques.
Mais la question d’Auxeméry est importante : est-ce que la machine prend la main, lorsque j’écris. Me prend la main ?! Gauchit mon écriture ? Se souvenir que juste avant, il parle de la relation du corps de Valéry et de son écriture matinale…
Benoît Peeters évoque, il me semble, de l’achat d’une machine à écrire par Valéry…. (in Valéry, tenter de vivre)
Les Quatre Derniers Lieder
Je réécoute, en boucle, Les Quatre derniers Lieder de Richard Strauss et en particulier le quatrième, sur Abendrot, poème d’Eichendorff, dans la version Schwarzkopf/Szell. Toujours le même bouleversement devant l’extinction de ce lied, en une musique que je peux comparer uniquement à la mort d’Isolde de Wagner.
De la lecture symptomale (Mizubayashi)
Notion que je découvre chez Akira Mizubayashi, dont il attribue l’emploi à Jacques Proust mais qui est aussi utilisée semble-t-il par Althusser :
Lecture symptomale, méthode de lecture critique qui prétend « déceler l'indécelé dans le texte même qu'elle lit et le rapport à un autre texte présent d'une absence nécessaire dans le premier » (...) (L. Althusser) (Angenot 1979). « J'avais en même temps indiqué que nous devions soumettre le texte de Marx non pas à une lecture immédiate, mais à une lecture “symptomale”, pour y discerner, dans l'apparente continuité du discours, les lacunes, les blancs et les défaillances de la rigueur, les lieux où le discours de Marx n'est que le non-dit de son silence, surgissant dans son discours même (L. Althusser, É. Balibar, Lire le Capital, t. 1, 1969 [1968], p. 183). source
Acoustique et objets (Rilke)
Je suis frappée par deux éléments forts du texte des Cahiers de Malte, l’attention aux objets et leur description, la description des intérieurs notamment, en une veine quasi fantastique (les descriptions d’objets se font souvent dans des contextes où la mort et les revenants sont présents, mort du majordome, apparition de la tante dans le vieux château…)
Il y a toute une approche sonore, aussi, notamment via ce qui se passe dans les chambres voisines.
À deux reprises au moins, il y a une évocation très forte et documentée d’un objet qui tombe et qui tinte au sol : oui ce fut une époque terrible pour ces objets distraits et somnolents (dans une demeure, une chambre a été rouverte pour accueillir le chambellan Christoph Detlev qui va agoniser pendant dix semaines). « Et de temps à autre quelque chose tombait d’une chute étouffée par le tapis, tombait avec un bruit clair sur le parquet dur [...] » (Les Cahiers de Malte Laurids Brigge, traduction de Maurice Betz, Folio, p. 18). « Alors, ils [les objets] s’allient pour vous troubler, pour vous effrayer, pour vous égarer, et ils savent que c’est en leur pouvoir » (160)
→ et cela évoque ces poèmes d’Adrienne Rich, où elle parle de vieux objets, difficiles à identifier, trouvés dans le tiroir d’un bureau (voir cet article de Marilyn Hacker)
→ Je reprends aussi ici cet extrait d’un article de Matthieu Gosztola pour Poezibao, publié le vendredi 9 mai 2014, article qui porte sur la notion de banal dans la poésie d’Antoine Emaz :
« Puisque, comme le rappelle Sami-Ali, “[l]a théorie freudienne de l’inconscient” est “la preuve ontologique de la non-existence du banal, au sens où une chose serait simplement ce qu’elle est”. “C’est que l’objet, tout familier qu’il soit, soutient une activité fantasmatique dont il est à la fois le commencement et la fin.” Et Sami-Ali de conclure : “Ce qui, dans […] le quotidien, continue à résister au glissement du banal, tient à une relation que l’objet conserve avec un arrière-plan de sens inépuisable.” ».