Arno Gisinger
Je découvre le travail de ce photographe en suivant ce fil (toujours intéressants les fils…) : présence au Palais de Tokyo d’Yves di Manno, Anne Calas, Auxeméry, Isabelle Garron, Paul Louis Rossi (dans le cadre de l’installation « Flamme éternelle » de Thomas Hirschhorn, samedi 24 mai) → visite de la partie du site du Palais de Tokyo consacrée à une autre exposition en cours, « Nouvelles histoires de fantôme » de George Didi-Huberman et d’Arno Gisinger, (que j’inscrit immédiatement à mon agenda, bien que je ne visite quasiment plus d’expositions, faute de temps), puis visionnage d’une vidéo où Arno Gisinger et George Didi-Huberman parlent de l’exposition et plus particulièrement de l’idée de l’atlas de Mnémosyne d’Aby Warburg. Et in fine visite du site d’Arno Gisinger et début, balbutiant, d’appréhension de la nature de son travail : il « oscille [...] entre une photographie de la mémoire, consacrée aux traces très visibles des événements, et une photographie de l’oubli qui souligne l’effacement des marques du passé. » (Étienne Hatt, Présences du passé, l’œuvre d’Arno Gisinger, dans : Photos nouvelles, janvier 2007, source). Alors bien sûr la proximité avec George Didi-Huberman s’éclaire.
De la traduction (Claro & au-delà)
« Il faudrait étudier les différentes traductions d'un même poème non dans un esprit purement comparatif mais dans une optique quasi ovidienne: on y verrait alors le texte se transformer sans cesse, se débattre avec ses avatars, essayer d'autres reflets sans jamais en épuiser aucun. Plutôt que d'évaluer les solutions proposées, on les laisserait dialoguer, s'enrichir, s'affronter, se continuer et s'interpénétrer. Chacune, en effet, raconte plusieurs choses: quelles raisons ont conduit le traducteur à traduire, pourquoi a-t-il traduit ce texte-ci, quelle place cette traduction occupe dans le parcours de son œuvre et de son travail, etc. » (sur le site du traducteur Claro, source)
→ avec cette question sous-jacente : une traduction est-elle datée, est-elle le reflet de son temps ? Pourquoi chaque époque éprouve-t-elle le besoin de retraduire les grandes œuvres ? Pourquoi certaines traductions traversent-elles le temps ? (Baudelaire et Poe ?)
Il y a bien sûr la progression des connaissances sur l’œuvre ; mais n’en va-t-il pas de la langue comme de la coiffure !? Comment pouvait-on se coiffer ainsi, se dit-on souvent quand on regarde des photos des années 50… Comment pouvait-on donner les nouvelles à la télévision sur ce ton, ne peut-on s’empêcher de s’étonner quand on regarde de vieilles actualités.
→ Je me sens très concernée par cette question : j’ai appris hier que Maurice Betz, dont j’ai parfois contesté la traduction des Carnets de Malte Laurids Brigge de Rilke, a connu ce dernier et a même un peu travaillé sa traduction avec lui… Est-ce que cela doit remettre en cause mon ressenti devant cette traduction, que j’ai pu appréhender relativement sérieusement, puisque j’ai lu, en même temps, l’original allemand et la traduction de Betz.
→ En regard de toute cette démarche suggérée par Claro, il me semble qu’il y a l’expérience tout à fait passionnante d’André Markowicz avec les Sonnets de Marie Stuart de Joseph Brodsky (voir ici et là)
De l’aventure du langage [Peter Handke]
« Je ne suis pas vraiment un romancier, mes intrigues m'échappent. Elles s'enfuient ou s'enfouissent. Je suis plutôt un prosateur lyrique. Avec des moments dramatiques. La littérature, à mes yeux, c'est l'aventure du langage, du langage qui s'incarne dans le sacré de la vie. Je ne recherche pas la pensée, mais la sensation. Disons que je suis un penseur de l'instantané. J'essaie de retrouver cette sorte d'allégresse propre aux récits fabuleux du Moyen Age, où à chaque page se dévoilait une surprise, dans l'imprévisible désordre des heures tournées et du chemin parcouru. J'y suis sans doute encouragé par le fait qu'en vieillissant je ne coupe plus mes textes, j'ajoute toujours, et ça finit par devenir épique. Un peu comme le "Peer Gynt" d'Ibsen. (Interviewé par Jean Louis Ezine, source)
Fred Griot
Toujours beaucoup d’intérêt à le suivre en son journal, profondément honnête, juste :
« Travailler, écrire… pour poursuivre, plus profondément, une maturation, une conscience qui est l’objet, le fond de mon travail, de mon effort.
Cette pratique de conscience, progressive, cette pratique d’une connaissance se veut tout à la fois simple, continue, bienveillante… et l’écriture, outre son travail d’une pâte de langue, de son éperdu questionnement sur notre béance de parole, en est aussi l’outil.
Cet effort que je porte, constant, a également sans doute de plus en plus à voir avec « servir ». dans ce sens où tenter de se comprendre mieux, de nous comprendre moins mal, c’est dégager, favoriser nos potentialités d’attention, d’harmonie, de concordance avec soi, donc avec autrui… » source
De la référence à une époque (Rilke, Didi Huberman, Quignard)
Relu les pages sur Rilke dans Phalènes de Didi Huberman (les pages qui m’avaient conduites à ma lecture bilingue des Carnets de Malte) : il est vraiment admirable, Georges Didi-Huberman, car il allie une écriture souvent superbe et une érudition exceptionnelle mais jamais livresque, universitaire, ennuyeuse. On sent que chez lui toute connaissance a partie liée avec l’émotion. Le tout enté sur un terrain de recherche qui trouve de multiples échos en moi.
Je m’en rends compte car j’ai ouvert hier soir Sur l’image qui manque à nos jours de Pascal Quignard. J’admire mais je suis infiniment moins touchée parce que sa référence principale, celle au monde antique, ne me parle pas… Je me sens plus femme de la fin du XIXe et de la première moitié du XXe (et aussi très concrètement femme d’aujourd’hui) que femme de l’Antiquité gréco-romaine, monde que je connais très mal et qui ne m’attire pas vraiment.
Le lieu tranquille (Handke)
Voici un drôle de petit bouquin sur un endroit bien particulier, ce que je n’avais pas du tout compris lorsque j’ai acheté ce livre : car le Lieu tranquille est en fait le petit coin, les W.C. J’ai déjà lu des livres avec cette thématique, notamment chez Henry Miller (Lire aux cabinets), mais ce que j’ai beaucoup apprécié ici, c’est que Handke évite superbement l’écueil du vulgairement trivial. En fait, le petit coin est avant tout vu et vécu par lui comme un lieu de repli, voire de refuge, depuis les dures années de pension dans l’enfance. C’est une réflexion sur ce mouvement qui fait que parfois nous avons besoin d’un territoire ou d’un temps de repli ; repli qui peut être intérieur (il évoque bien sûr celui de la lecture) mais aussi extérieur. Ce besoin quasi animal de nous soustraire, momentanément, au commerce avec les autres. Dans le vacarme des échanges et conversations il dit se trouver, régulièrement, privé intérieurement de mots : « rendu laconique par les mots et les paroles des autres ». Mais il dit aussi comment, dès qu’il s’est un tout petit peu isolé, « la source du langage et des mots rejaillit, vive, plus vive peut-être que jamais auparavant ».
Aimer apprendre (Maya Angelou, Pascal Quignard)
La pulsion cognitive qui a sûrement des racines inconscientes. Ce n’est ni le lieu ni le moment de les explorer mais j’en trouve, le même jour une double attestation.
Dans un article sur la poète noire américaine Maya Angelou qui vient de mourir : « Apprendre [m’] a toujours réchauffée. »
Et dans Sur l’image qui manque à nos jours, de Pascal Quignard : « Je ne suis pas historien de l’art. Je ne suis pas philosophe. Je ne suis ni latiniste ni helléniste ni archéologue ni psychanalyste. Je suis simplement un homme qui a beaucoup lu, un lettré ou, mieux encore, un littéraire, c’est-à-dire un homme qui apprend sans cesse à écrire ses lettres, à les déchiffrer, à les transposer, qui ne cesse de poursuivre cet apprentissage, qui aime follement lire, étudier, traduire, retraduire, écrire. C’est ainsi qu’il y a un apprendre qui ne rencontre jamais le connaître – et qui est infini. Cet infini est ma vie. » (p. 7)
→ je peux reprendre mot à mot ce que disent ces deux auteurs. Maya Angelou du côté de l’apaisement, du bienfait, du réchauffement intérieur produits par apprendre.
Et de Quignard, oui, chaque mot, mais avec peut-être ces ajouts à la liste finale des verbes : mettre en relation, faire résonner, monter ensemble, faire dialoguer les objets de connaissance, les livres, les idées, la musique, chercher ce qu’ils disent de semblable ou de différent, en quoi ils étayent cette forme de recherche infinie qui est ma vie ! Recherche du ou des sens possibles, surtout dans un monde qui prône le surf à la surface, le plaisir éphémère, l’excitation des nerfs et des neurones versus le besoin de profondeur, de recul, de repli. Non pas tour d’ivoire mais tour de guet et lieu de pensée. Ne pas aller seule, mais choisir ses interlocuteurs, ne pas se les laisser imposer par l’air du temps. Quoi de mieux que les livres pour cela ? Où trouver dans le babil d’aujourd’hui un équivalent de cette pile de livres, à portée de main : Valéry, Adorno, Quignard, Handke, Di Manno, Didi-Huberman, Lobo Antunes. Qui m’offrira une telle pluralité des mondes ? Qui me donnera accès à autant de liberté intérieure ? Qui ?
D’une boucle (Yves di Manno)
J’ai terminé le très intéressant Terre ni Ciel d’Yves di Manno. Livre à la construction complexe, qui mêle quatre récits personnels, de nombreuses notes consacrées à son exploration du champ poétique et à la recherche de ses propres voie et voix, plusieurs chapitres d’analyse poétique très subtile d’œuvres comme celles de Jude Stéfan, Paul Louis Rossi, Mathieu Bénézet, Marie Etienne, Nicolas Pesquès, Philippe Beck et Ivar Ch’Vavar, un « poème inaugural » (trois occurrences, 1978, 1983, 1993) et enfin, trois « adresses » (Bénézet de nouveau, Isabelle Garron et Bernard Noël). Je ne m’attarde pas ici sur les pages consacrées à l’analyse des œuvres de ses pairs, mais je suis frappée par une sorte de dévoilement, à plusieurs reprises, d’une part plus intime chez Yves di Manno.
Et notamment donc avec ces quatre récits : trois récits à l’orée du livre qui surprennent, trois récits un peu énigmatiques qui semblent l’écho d’expériences fortes d’un très jeune garçon, un adolescent peut-être, au cours de ce qui ressemble à une fugue… Puis récit d’un moment plus tardif, lié à une grande pérégrination, à l’orée de l’âge adulte, et à quelques jours de contemplation au bord du Gange, à Bénarès, devant le fleuve immobile s’écoulant (278).
Ces récits mettent à nu ce que révèle aussi tout le livre : une dimension visionnaire dans la manière d’appréhender le monde, dimension qui sous-tend la recherche poétique et qui explique notamment l’affinité profonde avec Les Techniciens du Sacré de Jerome Rothenberg. Le poète n’est pas un petit moi étriqué, daté, nombriliste qui rend compte plus ou moins bien de ses médiocres épiphanies, il serait plutôt celui qui doit se laisser traverser par ce qui vient d’ailleurs, un ailleurs temporel et géographique, un ailleurs ancestral. Avec une connotation presque magique, chamanique et l’idée d’un effacement du moi. Yves di Manno montre bien la tension extrême entre cette quête à la base de tout poème et la nécessité de trouver une forme qui, elle, soit résolument de notre temps.
Ces deux temps de récits, à l’orée et à l’issue du livre, forment comme une boucle, comme deux bras qui enserrent et enlacent tout le reste du livre et montrent le rapport étroit entre l’expérience vécue et la part théorique et critique du livre.
Des papillons
Suivant toujours plus ou moins le fil de l’intuition, j’ai donc ouvert à nouveau Phalènes de Georges Didi Huberman pour y relire les pages sur Rilke. Ces pages même qui m’ont conduite, toutes affaires cessantes, à la lecture bilingue des Carnets de Malte Laurids Brigge.
Singulier trajet, donc, que je relève ici comme élément de mon observation continue des processus de lecture et manières de lire : 1. Didi-Huberman et plusieurs chapitres de Phalènes consacrés à Rilke ; 2. Rilke, en allemand et français, en même temps ; 3. Didi-Huberman, de nouveau, en ses chapitres sur Rilke que je lis soudain bien mieux car je suis passée par l’expérience du texte. Double expérience, cruciale, puisque je me suis confrontée à l’original allemand, dont, quelqu’imparfaite que soit encore ma connaissance de la langue, j’ai pu « sentir le souffle », comme on dit d’une explosion, d’une déflagration.
De la courte vue du papillon (G. Didi-Huberman)
Oui splendide écriture de Didi Huberman :
« Sommes-nous vraiment mieux lotis que les papillons ? Larves, ne sommes-nous pas privés de regard et de parole, étouffés dans la masse de nos formes embryonnaires ? Et pourtant déjà fantômes, bientôt revenants (larvae), puisqu’on s’apprête à nous donner un nom et un prénom que des morts, bien avant nous, avaient portés ? Chrysalides, ne sommes-nous pas privés d’expérience et de sagesse, étouffés dans nos langes ou nos malaises d’enfants ? Et pourtant déjà spectres de cette origine qui nous traverse, nous revêt et nous habite entièrement ? Imagos, ne sommes-nous pas privés du choix de changer de peau – de forme, de couleur – étouffés dans les savantes symétries de notre belle parure ? Et donc déjà voués à servir de trophée, de représentation, d’ancêtre transfixé, pour ceux qui voudront bientôt nous utiliser comme fantômes, transmettre notre nom à leurs petites larves, e così via… ?
Certes l’imago – le papillon adulte – vole [...] Cela dure un jour ou deux : courte vie. Le troisième soir, il s’exalte pour de bon devant la clarté aveuglante d’une ampoule pendue au plafond – sa dernière vérité, son absolu – et il meurt. » (Phalènes, p. 165)
De l’écriture de Rilke (G. Didi-Huberman)
« En chaque page ou presque des Cahiers de Malte Laurids Brigge, Rainer Maria Rilke est parvenu à faire surgir une déchirante « puissance mémoriale du langage », une situation d’écriture réminiscente qui ne devait rien à l’énoncé pur et simple de souvenirs personnels
→ Peut-être est-ce là la raison pour laquelle certaines scènes du livre se sont gravées en moi comme des situations archétypiques, la mort du grand-père, la mort du père, la tête de la femme de l’autobus, le dîner dans le salon de la vieille demeure familiale, tant d’autres pages encore….
Et il ajoute cela : « partout la mémoire vire au symptôme, à la maladie, à la mort qui revient toujours. ».
→ La mort, basse continue de tout le livre. Basse continue de tout livre ?
De la fonction heuristique du symptôme
Revenant sur les souvenirs très forts de sensations insupportables éprouvées par le très jeune enfant Rilke et transposés dans les Carnets, Didi-Huberman note : « Or, un tel symptôme – hystérique, hypocondriaque, que sais-je, est d’abord décrit par Rilke dans sa fonction heuristique : expérience et connaissance, connaissance par l’expérience [...] Même s’il exagère et s’égare, le symptôme s’y connait en “grandes choses” de l’existence. Choses du corps, bien sûr, mais tout autant choses du temps. » (168)
De la connaissance par l’expérience (Rilke, Proust, Warburg)
On pense alors à Proust, bien sûr : « avec ce qui revient, écrit Rilke, s’élève tout un tissu confus de souvenirs égarés qui s’y accrochent comme des algues mouillées à un objet englouti par les eaux. » (cité p. 169).
Didi-Huberman, de son côté, établit des ponts entre Rilke et Aby Warburg, à partir des pouvoirs de la survivance, « la rumeur des âges », et entre Rilke et Benjamin, à partir de « la nouveauté toujours reconduite des choses revenantes. » (169)
Ouvrant le livre de Pascal Quignard
J’ai un bref instant l’impression de continuer à lire celui de Georges Didi-Huberman : « L’art cherche quelque chose qui n’est pas là » et le titre même du livre : « Il y a une image qui manque à toute image ».
Se lisent-ils, Quignard et Didi-Huberman ?