Partage du sensible
Intéressant article du Monde daté jeudi 19 juin 2014, un entretien avec Caroline Sonrier, directrice depuis plusieurs années de l’Opéra de Lille : « Il ne faut pas penser la communication en termes intellectuels, musicologiques ou historiques mais prodiguer le “partage du sensible” comme dit le philosophe Jacques Rancière. » (entretien mené par Marie-Aude Roux).
→ partage du sensible, quelle somptueuse formulation et comme j’aimerais placer ce flotoir et surtout sa partie publique sous cette devise. Non pas travail critique intellectuel, même si les ressources intellectuelles peuvent, doivent même, être convoquées, mais surtout partage du sensible, donc de l’émotion, de ce qui nous fait bouger intérieurement lors de la lecture du livre, de l’écoute de la musique, de la contemplation de l’œuvre d’art. Cela rejoint d’ailleurs bien les propos de Rilke sur la critique, récemment cités dans ce Flotoir : « Laissez à vos jugements leur développement propre, silencieux. Ne le contrariez pas, car, comme tout progrès, il doit venir du profond de votre être et ne peut souffrir ni pression ni hâte. Porter jusqu’au terme, puis enfanter : tout est là. Il faut que vous laissiez chaque impression, chaque germe de sentiment, mûrir en vous, dans l’obscur, dans l’inexprimable, dans l’inconscient, ces régions fermés à l’entendement. Attendez avec humilité et patience l’heure de la naissance d’une nouvelle clarté. L’art exige de ses simples fidèles autant que des créateurs. » (Rilke, Lettres à un jeune poète).
Qu’est-ce qui se passe quand nous lisons ? (M. Cohen-Halimi)
écrit Michèle Cohen-Halimi dans l’ouverture de son livre L’Anagnoste. Anagnoste, terme qui signifie le liseur, nom donné dans l’Antiquité à un esclave qui faisait la lecture à son maître. Titre choisi par Claude Royet-Journoud pour sa revue publiée à l’intérieur du Cahier critique de poésie du cipM et dont Michèle Cohen-Halimi est devenue assez rapidement la seule contributrice. Ce sont ces notes de lecture qui sont ici rassemblées. Anne Malaprade a donné à Poezibao un compte-rendu magnifique et même bouleversant de ce livre que j’aborde maintenant.
Oui, que se passe-t-il quand nous lisons : c’est une des questions centrales de ce Flotoir. Que se passe-t-il, plus généralement encore, quand nous sommes en présence des œuvres d’art, « ces êtres secrets dont la vie ne finit pas et que côtoie la nôtre qui passe. » (Rilke).
Écriture et lecture (M. Cohen-Halimi)
Dans l’ouverture de L’Anagnoste, elle développe en quelques pages une analyse profonde, complexe, difficile du rapport entre l’écriture et la lecture, autre focale fixe du flotoir ! Elle dit chercher à « écrire la lecture, ses mouvements, en faire la fiction de l’écriture. » (p. 7 et 8) et ajoute « que l’écriture seule rend la lecture possible »
Je la cite mieux : « Devenue moi-même “anagnoste”, j’ignorais écrivant mes lectures que j’allais retrouver par mes va-et-vient de réflexion, démonstratifs à leur insu, cette idée simple que je connaissais pour l’avoir oubliée : que l’écriture seule rend la lecture possible. »
→ il était important de préciser car elle ne veut pas dire, ici, me semble-t-il qu’on ne peut lire bien si on n’écrit pas, mais plutôt que pour lire vraiment il faut en écrire, en miroir en quelque sorte de la lecture. Ce que font sans doute tous les écrivains « à carnet » ?!
Elle continue, selon son propre mode d’écriture, complexe, difficile : « Le livre m’est apparu quand passant de l’indice au signe de l’anamnèse, je suis devenue consciente du procès circulaire illimité : écrire pour lire. L’altérité présumée des deux opérations, lire, écrire [...] s’est abolie » (8)
Le maïeuticien (Claude Royet-Journoud)
Autre donnée révélée et profondément émouvante qui relève bien du « partage du sensible »…: la façon dont s’est instauré le rituel qui a mené Michèle Cohen-Halimi à composer ces « écritures de lectures ». L’initiative est venue de Claude Royet-Journoud qui a invité M. Cohen Halimi à choisir parmi plusieurs livres préparés à l’avance par lui, celui qu’elle destinerait à sa note… plusieurs livres en présence desquels il la laissait seule. Puis ensuite, un autre rituel, assez stupéfiant si l’on veut bien y songer : la lecture qu’elle donnait par téléphone à C. Royet-Journoud de sa lecture rédigée : « sa voix se tait, il écoute presque sans bruit, j’entends la contention de son oreille, l’intensité suraigüe de son attention [...] » (10)
Les deux diathèses du verbe
Elle explique alors une importante distinction, que j’ignorais : « dans le verbe, deux diathèses s’opposent, la voix moyenne, selon laquelle l’agent accomplit l’action pour son propre compte, et la voix active, selon laquelle il accomplit l’action au profit d’un autre. La voix de ma lecture je la pense active, quand il m’apparaîtra peu à peu qu’elle est fondamentalement moyenne. Ou plutôt : qu’elle ne saurait être active sans être moyenne, qu’il y a interférence de deux lignes de destination car ce que je missionne loin de moi, pour l’écrivain, pour son livre, revient fatalement sur moi. En touchant-lisant un corps-livre, c’est moi que je lis-écris » (11)
→ n’est-on pas ici au cœur du processus d’écriture, l’écriture pour soi et l’écriture pour autrui, tellement imbriquées (noter les trois tirets dans la dernière phrase) ? Et voici que la lecture peut aussi se considérer sous cet angle, surtout lorsqu’elle a pour objet non seulement son propre développement mais aussi le « partage du sensible » !
Sur Claude Royet-Journoud
Michèle Cohen-Halimi écrit encore : « ses revues ont toujours inventé des espaces-temps où l’écriture lit sans répit ses conditions de lecture et où la lecture écrit sans répit ses conditions d’écriture ». (9)
Du flotoir
Je note enfin ce passage qui me semble correspondre à la fois à une réalité et surtout à une visée utopique du flotoir : « La lecture écrite a ainsi lentement été gagnée par un système de renvois des livres lus à d’autres livres dont j’ignorais l’existence, chacun devenant comme un nœud dans un réseau où se tramait l’écriture d’un livre. Non pas un livre dans les livres, mais un livre entré, par la lecture, dans la parenté du livre. Introduite dans un tel système, la lecture pour l’écriture ne supporte plus la séparation des volumes ni la distinction de l’avant et de l’après, du passé et du futur. Il appartient au lecteur d’affirmer tous les temps à la fois. Il faut passer des qualités fixes de telle lecture à un texte unique scandé par des arrêts, des repos, des établissements de présents, des assignations de sujets. Et puis une histoire, peut-être un théâtre, un devenir, une scène, qui ne s’arrêtent pas. Ce mouvement d’expansion, d’incorporation, de concentration s’enfouit chaque fois et continûment dans la matérialité du livre. » (15)
→ je ne peux m’empêcher de lire ici bien des intuitions éprouvées quant à l’évolution de mon travail de lectrice. Cette composition progressive d’un ensemble qui incorpore et concentre des livres différents, cet effacement des frontières entre les livres qui me semblent parfois dialoguer à l’intérieur même de l’écriture qui me vient en leur confrontation…
Du stylo optique (Philippe Leroux)
Récemment j’avais retranscrit ce passage d’un article consacré au compositeur contemporain Philippe Leroux : « Philippe Leroux a “réécrit” à l’aide d’un stylo Bluetooth toute la partition de Machaut qui sert de référence à Quid sit musicus ? et je m’étais bien sûr posé la question de ce que pouvait bien être un stylo Bluetooth qui plus est utilisé dans le domaine de la composition musicale.
La réponse est venue tout à l’heure dans un beau compte-rendu de la création de l’œuvre de Philippe Leroux dans le cadre du festival ManiFeste : « [Philippe Leroux] a choisi d’utiliser la technique du stylo optique et du papier augmenté pour établir un lien entre l’autographe de Machaut, la calligraphie, et les événements sonores qui en résultent. La technologie IRCAM du « papier augmenté » associée à un stylo optique Bluetooth permet de récupérer par le biais d’un ordinateur les données gestuelles des calligraphies émanant des manuscrits de Machaut pendant qu’ils sont chantés. Ces données sont ensuite utilisées pour déterminer gestes mélodiques, traitements du son ou de la spatialisation pour contrôler d’autres paramètres ou susciter des processus d’intervalles de contractions, de transposition ou d’inversions de données symboliques, comme les hauteurs, les durées, etc. Ce que transmet le crayon optique n’est pas du son proprement dit mais un signal qui déclenche des sons prédéterminés par le compositeur. ». (Lire l’intégralité du bel article de Bruno Serrou)
→ il n’y a pas que dans le domaine littéraire que l’écriture se confronte aux plus récentes technologies ! Et je trouve assez fascinant ce geste du compositeur, qui dresse une sorte de pont temporel immense entre Guillaume de Machaut (1300-1377) et aujourd’hui.
→ et il faut noter que Philippe Leroux travaille à partir de Machaut qui fut aussi un très grand poète, d’Edmond Jabès ou de Jean Grosjean.
→ dans cet article, renvoi aussi aux propos de Boèce : « Philippe Leroux a intégré des écrits du philosophe néoplatonicien et homme politique latin Boèce (470-524) choisis dans De institutione musica qui donnent le titre de l’œuvre nouvelle, Quid sit Musicus? C’est-à-dire « Qu’est-ce que le Musicien ? » : est-ce celui joue, celui qui compose ou celui qui écoute ?... ». Donc non pas Qui est le musicien comme indiqué précédemment mais plutôt que serait le musicien, sit étant le subjonctif du verbe être…