Comment vivre ? (Marcelin Pleynet)
Je reprends ici cet extrait, malheureusement non référencé, que j’avais cité en 2005 dans Poezibao, dans « l’anthologie permanente » (il est probablement issu de Fragment du chœur). :
« Comment vivre ? Comment parler dans la dimension vive et retrouver en voisinage ce chœur vivant qui nous traverse par éclats ? Quelle mémoire, quelle parole nous séduit et nous cite dans le chant ? Tout ce qui fut écrit, tout ce qui fut dit dans cette langue, notre langue, résonne aujourd’hui en corps. Et notre mesure est cette disposition d’un corps de langue, d’une résurrection, d’un relèvement, d’un parfum, d’un chant, d’un tombeau vide (venez et voyez)…Tout ce que nous entendons et qui fut et qui vient et passe par l’oreille ; et en nous-même tout ce qui se dit dans les livres. Comment ne pas aimer cette partition de la langue, ces variantes que nous éveillons et qui nous justifient en un plaisir toujours nouveau, une lumière tracée dans le temps ? » (Marcelin Pleynet).
Marcelin Pleynet
Curieux comme il semble « absent » des milieux poétiques que je connais (et qui pourtant sont très divers), curieux comme il semble toujours renvoyé rabattu vers Sollers…
Tout ce que je lis et découvre me signale un poète et un critique (de littérature et d’art) extrêmement intéressant et important.
Hier je suis tombée par un de ces merveilleux hasards dont on se demande s’ils en sont réellement sur un livre de lui dans un marché aux livres. Sur le motif, suivi de la Dogana.
J’aime – et je ne commente pas, pour l’instant, suivant en cela Sollers (voir hier !)
Connexion immédiate (J. Risset sur Marcelin Pleynet)
Lecture de l’article de Jacqueline Risset dans la revue Faire-Part consacrée à Marcelin Pleynet, sous le titre « Les noms dans le texte ». Elle tente en effet une traversée de l’œuvre via les noms donnés par M. Pleynet, écrivains qu’il cite (souvent en épigraphe), ceux qui l’accompagnent, ceux qu’il lit et commente. On notera toutefois que Jacqueline Risset s’en tient ici aux écrivains et philosophes alors qu’un livre comme L’étendue musicale montre à quel point les peintres sont aussi présents.
J. Risset insiste sur « l’aspect de “connexion” immédiate des poèmes de Pleynet – appel de regard et de langage, appel fulgurant à travers l’épaisseur de forêt des textes, qui est le mode de communication, de nourriture, si l’on veut de “lecture” d’un écrivain à l’autre, transversalement. » (Revue Faire Part, n° 30/31, p. 84)
Elle égrène donc les noms de l’œuvre Pleynet : Rimbaud, Nietzsche, Hölderlin (et ses Poèmes de la folie, traduits par Pierre Jean Jouve et Pierre Klossowski), Heidegger, Bataille, les textes fondateurs chinois…
→ j’emprunte cela, en passant : « il n’est d’autre véhicule que l’énigme » [accepter de penser que tout n’est pas compréhensible, en tous cas par soi] énigme qui par son absurdité apparente « oblige l’esprit à interrompre son discours linéaire, fait refluer le courant mental et le contraint à travers des couches plus profondes » (c’est dit à propos du Yi-King et repris d’une présentation de Richard Wilhem
Clés transversales (De Pleynet à Jaffeux)
Curieux de voir comme des lectures apparemment très éloignées viennent dialoguer, comme on peut trouver des ressources pour lire les uns chez les autres.
Ainsi dans ce numéro de Faire-Part sur Marcelin Pleynet ces remarques sur Wittgenstein, qui peuvent m’aider dans mes lectures en cours, passionnantes mais difficiles et dérangeantes, notamment de Philippe Jaffeux : « La pensée de Wittgenstein s’exerce avec une tension particulière sur les points limites de la logique : “les propositions de la logique démontrent les propriétés logiques de la proposition en les combinant de manière à produire des propositions qui ne disent rien.” “Cette méthode-là pourrait aussi être nommée méthode zéro”. Dans le langage poétique de Pleynet jouent les figures limites de la logique interrogées par Wittgenstein, tautologie et contradiction, concepts décrits par une sorte de “pâleur” tendue du langage philosophique que Pleynet sentira comme langage poétique modèle – “méthode zéro”. » (Jacqueline Risset, revue Faire-Part, n° 30/31 p. 86)
Et toujours soulignant ce dialogue que les grands lecteurs (mais aussi le modeste lecteur lambda) peuvent établir entre des textes d’origines et d’horizons très différents : « Et, comme il arrive dans les grands rapports poétiques entre les textes, la lecture du deuxième remanie le premier. À partir des poèmes de Pleynet [mais aussi des étranges et étonnantes propositions d’un Jaffeux, d’un Albarracin et de quelques autres contemporains], les analyses de Wittgenstein peuvent être relues “poétiquement”, ce qui n’est pas d’ailleurs les fausser, puisque la limite logique – celle de la tautologie ou de la contradiction – concerne directement le langage poétique : “La tautologie et la contradiction sont les cas limites de la connexion des signes, soit sa dissolution.” »
→ à noter et retenir cette belle notion de grands rapports poétiques entre les textes, cette histoire parallèle de la lecture par les écrivains. Et donc la fécondité potentielle d’une lecture transversale.
Du déconditionnement
Car toujours, récurrente, cette question du déconditionnement le plus généralisé possible : contrer les enchaînements automatiques, les appariements obligés (se souvenir des bi-mots d’une Michèle Grangaud), ce que nous fait faire et dire la syntaxe, déconnecter les signes et en-deçà, les opérations de pensées préétablies, les réflexes conditionnés. Sans parler de tout le terrible formatage des esprits par les techniques politiques et marketing les plus éprouvées.
Ces réflexes conditionnés qui font de nous des aveugles, incapables de voir ce qui est devant nos yeux ! Rappeler ici la fonction de voyant soulignée par Rimbaud et tant d’autres poètes, l’extraordinaire acuité perceptive d’un Michaux. Prendre conscience des chemins tout tracés entre la perception ou la sensation et son analyse / interprétation : ce mot représente…, ce bruit est le signe de… Tenter de revivifier le « noyau d’expérience, anti-discursif ». (Se) redire que la poésie, écriture et/ou lecture est un des outils les plus pertinents pour cela !
Poésie et critique (J. Risset)
Il y a « ce geste d’impatience piaffante caractéristique de l’écriture de Pleynet : mais ce geste est aussitôt suivi, et comme entouré, d’une volonté de développement calme, poursuite d’une idée [...] la critique intervient comme instance retardante et apaisant de l’acte de dévoration qu’est le poème. Ce qui fait qu’un parcours littéraire poésie-critique peut être lu suivant cette alternance de rythme : l’urgence et le retardement – ou aussi : la manducation et l’offrande. » (ibid. p. 87)
Lire par fragments
Pratique de plus en plus éclatée (mais sans doute pas d’autre possibilité) d’une lecture fragmentée, fragmentaire, qui pourrait parfois donner l’impression d’être affolée. Une lecture en réseau, peut-être rhizomatique, où l’un appelle à l’autre, où l’autre fait signe vers ailleurs et ainsi de suite. Rejets, boutures, hybridations. De caractère injonctif. La conscience de lecteur comme seul fil d’Ariane, mais étrangement performant. Comme s’il y avait une polarisation intérieure, susceptible d’attirer à la conscience ce dont elle a besoin, à un moment donné. Pistes induites par les lectures multiformes (livres, articles, correspondances & dialogues avec les uns et les autres, journaux, etc.) et par tout ce qui passe dans le champ de la conscience. Flot fou mais qui ne submerge pas, peut-être en raison de ce câble sous-marin ? Ou du flot-oir ?
Du confort (Denis Roche)
Toujours relevé dans ce numéro de la revue Faire-Part, à propos de Marcelin Pleynet, cela, essentiel, de Denis Roche : « L’originalité de la poésie est tout de même bien de rendre le lecteur aussi inconfortable que possible. » (91)
Du monde comme un sphinx (Giacometti)
« Notre activité n’est qu’une question continuelle à l’univers, qui est aussi nous-même. Pour chacun de nous, le monde est bien un sphinx devant lequel nous nous tenons continuellement, un sphinx qui se tient continuellement devant nous et que nous interrogeons. Nous ne pouvons le faire que dans une attention soutenue, même physique de tout notre être, au guet, et dans une disponibilité aussi grande que possible sur tous les plans… Et nous enregistrons ce que nous entendons ou même ce que nous croyons entendre. »
Alberto Giacometti, Écrits, Éditions Hermann, 2007, cité ici
Au foyer de cet aveuglement (Marcelin Pleynet)
« Tout ce qui s’obscurcit brille maintenant de l’intérieur pour éclairer le foyer aveugle et voyant – il importe peu qu’il se dise le silence en conforte la vie silencieuse et le vent qui le traverse rafraîchit le visage et tout ce qui brûle – je ne suis pas là plus avant mais immobile dans la vision qui reste – au-delà du monde qui m’échappe souverainement s’impose tout entier et brille au foyer de cet aveuglement » (Marcelin Pleynet, Sur le motif, p. 37)
→ il semble y avoir une question récurrente sur la distance, l’étendue, les plans chez Marcelin Pleynet. Le loin et le près, l’en-deçà et l’au-delà : frontières et repères sont écrasés. Peut-être l’influence profonde de la pensée taoïste ?
« il y a aussi une onde noire
le choc lumineux d’un retour dans la clarté »
→ a-t-on parlé, chez lui, d’une dimension mystique ? Ces deux textes me semblent relever complètement de l'expérience des grands mystiques!