De la lecture (Philippe Jaffeux et Sylvie Octobre)
Dans Alphabet, section A, une chanson de Philippe Jaffeux sur les yeux, mais autour du thème de la lecture, du lecteur : « Un lecteur ouvre le chemin / d’un art universel. »
Alors que je viens de lire un article dans Le Monde, à propos d’un livre de la sociologue Sylvie Octobre (beau nom qui mêle la forêt et les saisons !). C’est une étude très documentée « sur la façon dont la jeunesse, précisément les 15-29 ans, ont changé leur façon de se cultiver depuis vingt-cinq ans ». J’en extraie ces lignes:
« La lecture est en chute libre. Un seul chiffre, tiré d'un livre qui en publie des tonnes : seuls 19 % des étudiants lisaient au moins vingt livres par an en 2008, contre 49 % en 1988. Plus grave, dit Sylvie Octobre, c'est l'attachement à la lecture qui se perd. Pourquoi le livre, vécu comme un plaisir de la maternelle au primaire, devient-il un ennemi au collège ? “Parce qu'il est assimilé au manuel scolaire, au savoir contraint, et plus du tout au plaisir et à l'émotion, répond Sylvie Octobre. Le livre est l'arme du professeur pour évaluer, et pas pour savoir ce que l'enfant aime.” Un paradoxe : le livre reste central à l'école et absent dans l'imaginaire des adolescents.
Retour à Jaffeux, pour se consoler peut-être ? : La magie de l’écriture / crée du papier vivant / Au rythme de la lecture / les yeux voient leur élan. (“chanson” « Les Yeux », dans Alphabet, de A à M).
Alphabet (Ph. Jaffeux) : A
Il est vrai que je suis moins à l’aise avec cette première section et ses chansons. Parce que je les reçois au premier degré alors qu’il faut absolument les replacer dans l’édifice global, ce que je ne suis pas encore en mesure de faire. Le côté appuyé, voulu, du stéréotype, les rimes, le rythme (ce sont bien des chansons, avec leur refrain) me heurte, sans doute parce que ma boîte aux lettres est assaillie de poèmes de ce type mais sans 2ème degré, je peux l’assurer ! (avec parfois en prime, des injures comme ce matin ! l’injure suprême alors balancée via le mail étant l’élitisme).
Alphabet (Ph. Jaffeux) : B
Alors que je me retrouve comme chez moi ou presque dès la deuxième section, B, « abécédaire dansant ». « 26 lignes sur 26 pages, 676 lignes ou 338 phrases, chaque page débutant de plus en plus bas…. »
→ il y a donc une forte contrainte, un jeu formel aussi avec le décalage progressif du bloc-texte du haut vers le bas de la page. Je pense à Roubaud bien sûr, aussi féru de poésie que de mathématiques.
Alliage de mots, un nom et un article, très récurrents. Par exemple chaos originel, vibrations géométriques, récit inquiétant, alphabet vertigineux, ordinateur imaginaire, cycle hypnotique.
Autant de couples qui donnent le la du texte, qui en montrent un aspect. Ainsi de cycle hypnotique. Il y aurait une lecture à haute voix à faire en ce sens, une lecture qui rendrait le côté hypnotique, répétitif. Cycle hypnotique un peu sans doute comme dans la musique répétitive d’un Phil Glass.
→ je ne sais pourquoi, je pense à Opalka.
« .Vingt-six grimaces métaphysiques accentuent un jeu entre un alphabet absolue et l’angoisse d’un sens pestiféré »
Je retrouve ici un concentré des thématiques déjà abordées dans les Courants blancs : le jeu, l’alphabet, le sens.
Blanc (Jean-Luc Sarré)
« Ce crayon aujourd’hui n’est qu’une canne blanche. J’avance sans rien voir. » (Ainsi les jours, p. 124) que je rapproche de cette autre note, beaucoup plus loin dans le livre (relevée plus tard, mais je tends parfois à créer une sorte de montage signifiant des extraits notés sur deux ou trois jours de lecture !)
« Je me suis réjoui durant cent soixante-dix kilomètres en pensant, entre deux paysages plus ou moins requérants, aux peintures du Caravage qui m’attendaient dans ce musée, puis, une fois devant, j’ai vu sans rien pouvoir atteindre, “j’ai vu à blanc” comme il arrivait à Jules Renard, disait-il, de penser. C’est au Saint Sérapion de Zurbaran, quelques salles plus loin, que je dois d’avoir retrouvé mon regard qui, décidément, se trouve où je ne l’attends pas. » (ibid, p. 172)
→ une bonne description de certaines de mes soirées de lecture. Attendues, espérées tout au long du jour, 170 kilomètres, et au cours desquelles je ne fais que lire à blanc. Avec aussi l’expérience de cette surprise, évoquée ici par Sarré, qu’un changement de livre soudain ouvre à la qualité d’écoute espérée. Et que le crayon ne se comporte plus en canne blanche, mais ouvre le sens. Donne le tempo. Permette de sortir de l’ornière, de l’enlisement.
Un autoportrait peint par autrui ? (Jean-Luc Sarré)
« Je note, j’accumule les remarques, je fixe (plus rarement), je grappille et je stocke. Aurais-je peur de manquer ? Je dois trouver rassurant d’avoir toujours quelque chose à me mettre sous la plume. Quelle honte ! Et bien entendu, ma paresse y trouve son compte, qui passe ainsi inaperçue. » (134)
Style terminal (André Hirt)
Toutes affaires cessantes, après sa découverte hier soir, je recopie le début d’un article d’André Hirt sur la musique :
« Il y a le style tardif et puis il y a le style terminal. L’un fait état autant d’un savoir que d’un retour presque sauvage à l’élémentaire, à l’immédiateté (c’est presque un recommencement), comme si c’était à elle, désormais et in fine, de médiatiser ce qui préalablement avait constitué la médiation formelle de l’œuvre ; l’autre est perdu, abandonné et délié à la manière d’une prodigalité qui n’attend plus la moindre récompense ni de l’art ni même du public. Ce style terminal fait de l’art sans en faire. Sa préoccupation artistique est minimale. Il se satisfait de sa propre exposition, on ne dira pas naturelle, mais spontanée au sens où Bergson par exemple, et avant lui Leibniz avaient relevé que la liberté consistait dans le déroulé d’une personnalité exhibant de son propre fond ses qualités, ses caractéristiques, et pour tout dire ses attributs. Liberté, donc, mais aussi vérité, une sorte d’aveu en somme (de reconnaissance de soi) qu’on susurre du bout des lèvres, de la plume ou encore des doigts. » source
→ style terminal, comment ne pas être bouleversée par cette notion. A tout ce qui résonne en elle. À l’infini presque. Je pense au livre d’Hélène Cixous, Homère est morte, mais je pense aussi aux propos du pianiste Valery Afanassiev dans son livre Les Notes de pianiste, où il tourne sans fin autour de la dernière sonate de Schubert, la sonate en si bémol qu’André Hirt évoque dans son article : « Si l’on prête patiemment l’oreille aux trois dernières sonates de Schubert, la méditation paraît tourner en rêverie. Aussitôt, comme en un brusque réveil, en autant de reprises et de répétitions, en un ressassement qui n’est pas un simple retour du même, mais une insistance et un effort tant psychique que physique, le courage propre au désespéré – courage, oui, repris et réengagé comme dans le dernier mouvement de l’ultime Sonate en si bémol –, la rêverie retourne en réalité à la méditation. Mais celle-ci ne calcule pas : elle s’enfonce dans la nuit de son contenu. Ce n’est pas (encore) la mort, plutôt le mystère insondable de l’existence qui va sans savoir où. Et l’important, tel serait le courage et avant tout sa conquête, est d’y aller, vers ce lieu, cet espace dont on ne sait rien, parce que c’est le sens même de l’expérience inconnue de chacun que d’y mener. »
Or Afanassiev ! Je cherche le livre, l’ouvre, constate que je n’ai rien souligné même si je sais que je l’ai lu très attentivement, de nombreuses notes du flotoir 2012 le confirment. Un moment de découragement, je pense chercher une aiguille dans une botte de foin. J’ouvre le livre, au hasard et voici où il s’ouvre, exactement ! : « Le clavier où je tape ce texte m’aide à me dégourdir les doigts, mais il ne m’aide pas à reprendre la Sonate en si bémol de Schubert. Je l’ai jouée mille fois et je ne dois pas passer des heures au piano pour m’en souvenir. Mon cerveau et mon cœur s’en souviennent. Comment pourraient-ils l’oublier ? À la fin de la guerre, Heidegger quitte sa ville natale. Il rend visite au philosophe Georg Picht et à son épouse, la pianiste Edith Picht-Axenfeld. Heidegger lui demande de jouer quelque chose pour lui. Elle joue la sonate en si bémol. Il regarde la pianiste et dit : « Das können wir mit der Philosophie nicht » (Nous ne le pouvons pas avec la philosophie.) Dans cette nuit de décembre 1944, Heidegger inscrit dans l’album des Picht : « Anders denn ein Verenden ist das Untergehen. Jeder Untergang bleibt geborgen in den Aufgang.“ (La chute n’est pas une fin. Toute chute reste dans la sûreté de l’émergence). » (Valery Afanassiev, Notes de pianiste, José Corti, 2012, p 201.
Prose et poésie (Jean-Luc Sarré)
Chez Sarré, une séquence un peu inattendue, qui donne presque le sentiment d’avoir été cachée au milieu du livre, avec un bel emmêlement, un entrelacs de paragraphes de prose et de poèmes (142 à 146). Étrange naturel de cette manière de faire. Regrets peut-être qu’ici ou là, chez l’un ou chez l’autre, elle ne soit pas plus courante, comme s’il y avait incapacité (ou interdit ?) à changer de régime d’écriture à même le texte.
Oiseaux (J.-L. Sarré)
« Que ferais-je sans vous les oiseaux. Question stupide / adressée comme toujours à ce qui ne peut répondre ? » (146)
Petite urne
→ Il faudrait chaque soir, au soir, dessiner imaginairement, ou concrètement, une petite urne où recueillir les cendres, déjà, de ce qui a passé dans le jour et qui veut bien passer dans le tamis de la fin de ce jour : pensées, lectures, rencontres, dialogues, écoutes (musique, voix, sons du monde), incroyable métissage (néanmoins très sélectif).
Litanies de noms et de mots, tout simplement. Ce serait [...]
Pas à pas
Il y a peu j’évoquais le titre du livre de René-Louis des Forêts, Pas à pas jusqu’au dernier, et voici Sarré : « je marche avec bien plus de peine qu’autrefois, pourtant c’est à grands pas, je le constate, que se rapproche la destination, et le lambinage auquel je me trouve contraint ne change rien à cet état de fait, au contraire »
→ je note le grand art de la ponctuation de Jean-Luc Sarré, d’autant que la recopie, deux fois, une dans le carnet, une au clavier d’ordinateur, m’y rend encore plus sensible. Je suis le moine copiste de la poésie.
→ et l’usage de ce mot lambiner, si plaisant mais dont je me demande s’il a encore cours. Qui lambine aujourd’hui ?
Promesse
« Je ne tiens que les promesses faites aux amis et je ne suis pas toujours mon ami. »
→ Une de ces brèves formules assassines et délectables qui émaillent ces notes de Ainsi les jours. À propos de quoi ? Du projet d’arrêter de fumer. C’est très ancré dans la réalité tout cela et pourtant de portée bien plus générale.
Et retour à Schubert
dont je note la multiplicité des occurrences, Sarré plusieurs fois avec sa formule « la musique ressuscite ce qui n’a jamais été » et ici encore, André Hirt, Valery Afanassiev.
Jean-Luc Sarré donc : « Impromptu op. 90. Aucun poème, jamais, même autrefois, n’a opéré sur moi une telle impression »
N’est-ce pas exactement ce que disait Heidegger à Edith Pitch-Axenfeld à propos de la philosophie ?