Sur le commentaire, Marcelin Pleynet
Terminé de lire la revue Faire-Part qui a été consacrée à Marcelin Pleynet en 2012. Avec notamment un beau texte de Michel Crépu.
Sensible en particulier à ces propos : « Qu’est-ce que le commentaire [...] Répondons : le commentaire, c’est une suite de sens. On tire des fils, on désenfouit des sources, c’est sans fin. Le commentaire c’est la rivière. Ce qui provient d’un texte vient construire un autre texte et ainsi de suite. Pleynet est devant le texte comme un amateur (au sens du XVIIIème siècle) qui étudie, scrute, lance des hypothèses. C’est un attribut spécifique à l’être humain : remuer les fils du sens, en retirer des fruits, continuer » (Revue Faire Part, p. 174)
→ je me permets de penser que, mutatis mutandis, c’est exactement cela la démarche de ce flotoir, sauf que je n’ai que bien rarement compétence à « désenfouir les sources ». Mais l’exemple de Marcelin Pleynet est un magnifique encouragement, lui qui n’a fait aucune étude lui conférant un titre de spécialiste mais qui a tout appris de la fréquentation des œuvres.
Un peu plus loin, dans ce bel hommage de Michel Crépu, il est question de l’intimité du savoir. : « L’expression admirable, “intimité du savoir”. Peut-être un écho de Dante. Ce que je sais en tous cas : elle est la formule même de la complicité qui me relie à l’œuvre de Pleynet. J’y retrouve aussi ce qui m’attache indéfectiblement à Du Bos (une complicité entre nous), à tous ceux pour qui la lecture des textes a été toujours été, foncièrement, une expérience spirituelle. Vers où ? Vers quelle intimité ? Je ne sais, mais c’est bien cela le “savoir vivre” » (p. 175)
→ de plus en plus convaincue que ma manière de lire, et d’écrire à propos de ce que je lis, est une expérience de vie, peut-être de naturelle « spirituelle ». Une expérience vitale en tous cas, expérience indispensable à la vie, sans laquelle la vie ne saurait peut-être être vécue ou supportée, ou plus simplement encore, entretenue (comme un feu).
Des constellations (Marcelin Pleynet)
« Des années plus tard, déjeuners rue du Bac, huîtres, vin blanc. On fait tourner les constellations, Cézanne, la Chine, Maistre, Chateaubriand, Céline, Dante, etc. » (ibid. 175)
→ si révélatrices les constellations de chacun ! Un peu auparavant, dans son hommage, Michel Crépu avait donné ces trois noms : Cardin, Cézanne, Matisse. Presque déjà un portrait en soi !
Des constellations, 2, Claude Minière
Des constellations, il y en a aussi dans les notes de Claude Minière. Ce dernier a bien voulu me donner des extraits de son Cahier AA, pour publication en feuilleton dans Poezibao ! J’en suis profondément heureuse. Artaud, central, Pascal, très présent.
Des constellations, 3, Jean-Luc Sarré
Ici aussi, peu à peu, le cercle des lectures principales : Chamfort, Joubert le trop peu lu, trop mal publié…
Du crayon
Pourquoi l’écrire ici ? Parce que cela me semble révélateur ? De quoi ? Je ne sais pas ! Mais je me suis remis à inscrire quelques marques à l’intérieur de mes livres, après deux ou trois années au moins d’interruption de cette pratique qui remontait à très loin, pas de tous bien sûr, de ceux que je suis sûre de garder pour moi… Un tel bonheur à retrouver ces marques, quand je reprends un livre ancien. Le territoire du crayon.
Autre avantage, le crayon sert aussi bien à souligner, qu’à écrire dans le carnet. Économie de moyens : aucun risque de taches d’encre, de feutre, de bic….
Schubert (Jean-Luc Sarré)
« Schubert. Quintette pour deux violoncelles. “La musique ressuscite ce qui n’a jamais été”. Est-ce la première fois qu’on enfonce mot pour mot cette porte ouverte ? Je l’ignore et comme je n’aime pas usurper, je m’offre prudemment des guillemets. » (Jean-Luc Sarré, Ainsi les jours, p. 39)
1. La remarque, d’où qu’elle vienne, est extraordinairement féconde tout en étant très fuyante. Elle est, selon moi, d’une stupéfiante beauté. Elle va rejoindre les quelques citations piquées ici et là sur le mur de mon bureau.
2. La démarche me semble très typique de Jean-Luc Sarré, toujours un peu en retrait par rapport à ce qu’il écrit. Handke disait qu’il fallait allier l’inclination pour soi et l’autocritique. Je ne suis pas sûre qu’ici le goût de soi soit bien prégnant, mais la capacité autocritique elle est vigoureuse. Or elle manque souvent si cruellement ailleurs.
Écrire (Dubuffet)
Pensant à Philippe Jaffeux et à ce qu’il tente et surtout ce contre quoi il lutte, je relève cela :
« Il se pourrait qu’écrire, à cause de la mise en forme que cela implique, entraîne, bien plus que l’expression orale (qui l’entraîne elle-même déjà) un alourdissement, un empêtrement de la pensée, et, en tout cas, une inclination pour celle-ci à entrer dans des moules traditionnels qui l’altèrent. » (Jean Dubuffet, Asphyxiante culture, Minuit, 1986, source)
Œuvre d’art, non pas objet mais procès (John Cage)
Une conférence de John Cage, en 1992, ici reprise en un petit livre, avec sur la page de droite, des réponses à des questions posées (mais non reproduites)… un livre mince mais lourd de sens, où des propos très innovants (et sans doute pas bien entendus encore à ce jour) sont développés par John Cage. Notamment autour des notions de chaos et de hasard, dont il était question il y a peu encore dans ce flotoir ! Des propos qui ont même un important aspect politique, sur l’organisation sociale notamment : « il nous faut penser le monde dans lequel nous vivons non seulement comme quelque chose que nous ne détruisons pas, mais comme ce avec quoi nous co-oeuvrons ». (John Cage, Je n’ai jamais écouté aucun son sans l’aimer, le seul problème avec les sons c’est la musique, suivi de Esthétique du Silence, par Daniel Charles, La Main courante, 2010, p. 32.
« J’estime que notre pratique artistique va certainement évoluer, au même titre que notre conscience de la situation et de son aspect chaotique. Nous cesserons, pour commencer, de réduire chaque œuvre d’art à l’état d’objet, comme nous le faisons quand nous assignons à toute pièce musicale un début, un milieu et une fin. [...] « je renonçais à l’idéal de l’objet et lui substituai celui du procès ». (28)
Fausse route (Jean-Luc Sarré)
« Il est impossible de faire fausse route quand on ne se rend nulle part ce qui ne nous empêche pas de nous égarer, parfois » (p. 82)
→ il faut sans doute un tout petit temps d’adaptation pour entrer dans l’univers de Jean-Luc Sarré, mais une fois cette étape franchie, la lecture en devient presque addictive. Elle ne se prête pas tant que ça au commentaire. Pourquoi ? Parce qu’elle se suffit tellement bien à elle-même, en ces phrases et notes courtes, souvent paradoxales. On l’a comparé à nos grands moralistes, et il est vrai qu’il cite Chamfort ou Joubert. Il leur emprunte l’art de l’ellipse. Il a une sorte de non-appétence pour la vie, intimement mêlée à une appétence immense pour l’écriture de la vie, écriture dont il semble éliminer une part considérable des fruits. Fruits, bon mot aussi ici car les propos que l’on pourrait qualifier de maximes, d’aphorismes, de constats, toujours teintés d’une très forte autocritique, sont entrecoupés de petits croquis, sur le vif, dédiés la plupart du temps aux fleurs (cultivées, arrosées, placées en bouquets), aux oiseaux, aux arbres, au ciel, au vent, très présent et pas pour le meilleur (le Mistral).
Le bruit du temps (Jean-Luc Sarré)
la seule richesse possible, c’est le présent : « Si la mémoire m’ouvre fréquemment les yeux, je me défie des souvenirs qui, en m’aveuglant, me privent trop souvent de l’instant présent, autrement riche pourtant. » (Jean-Luc Sarré, Ainsi les jours, Le Bruit du temps, 2014, p. 86)
C’est bien le bruit du temps, nom de la belle maison d’édition d’Antoine Jaccottet, qui semble souvent ici recueilli. Dans toutes les directions, notre temps et ses vicissitudes, mais aussi le temps qui passe, le temps qu’il fait, le temps qu’on prend (maints éloges de la paresse).
Inclination, inclinaison (J.-L. Sarré)
« Je suis de plus en plus enclin à ne pas l’être. » (90)
Musique (J.-L. Sarré)
Belle présence de la musique : « …le bien suprême, il t’est absolument inaccessible : c’est de n’être pas né… » Je rêvassais une fois encore sur ces paroles de Silène à Midas quand me parvinrent les premières mesures de l’allegro du Trio pour piano, clarinette et violoncelle de Brahms. Je refermais alors le livre de Nietzsche sans même en marquer la page et m’en remis à la musique, en l’occurrence à France Musique » (103).
→ significatif que j’ai d’abord supprimé la fin de la phrase (l’allusion à France Musique), puis que j’ai considéré que ce serait trahir gravement la manière de l’auteur, cet alliage qui lui est propre de pensées profondes et de notes plus triviales.
« En phase avec Wall Street ce matin j’ouvre en légère baisse et ce n’est pas “l’anticyclone qui protège le sud du pays” qui saura inverser la tendance car depuis quelque temps déjà, à l’instar de Cioran, “je perds tous mes moyens aussitôt que la lumière dépasse les bornes” ? Gardons espoir, “un frémissement des petites valeurs n’est cependant pas à exclure ». (113)
Corbeille (J.-L. Sarré)
« J’écris vraiment pour la corbeille à papiers » (105)
→ lui au moins il jette, a-t-on envie de dire, ironiquement. Pensant à tout ce qui est bon pour la corbeille à papiers (y compris chez soi) et qui ne la rejoint pas !
→ mais c’est aussi le genre de phrases qui font rêver, tristement et divaguer, sérieusement, les générations suivantes, quand l’œuvre a survécu au passage du temps et que l’on pense à tout ce qui est parti à la corbeille. Omettant de faire confiance à l’auteur comme étant le seul juge de ce qui vaut la peine de ne pas finir ainsi.
Fatigue (J.-L. Sarré)
Cette remarque tellement juste (j’ai cherché un adjectif en rapport avec acuité, qui m’aurait davantage convenu mais je crois qu’il n’existe pas ou plus) : « la fatigue me rapproche de… De quoi ? Je ne trouve pas le complément mais est-il vraiment indispensable ? Cette proposition semble y gagner en s’en passant. La fatigue me rapproche. » (107)
Écrire, encore (J.-L. Sarré)
« Je n’écris pas comme on respire, loin de là, mais j’écris parce qu’il me faut bien respirer. » (114)
Et il ajoute un peu plus loin, s’observant se lever en pleine nuit pour noter (et s’en voulant de ce réflexe): « indispensables et dérisoires, tels me paraissent ces carnets quand ils ne sont pas l’alibi qui me permet de vivre mon désœuvrement de manière apparemment studieuse même si, en l’occurrence, ce n’est pas le cas. Il s’agit bien d’une dépendance et ma force de caractère, j’ai eu l’occasion de le remarquer, s’apparente à celle d’un toxicomane. « (117)
Boris Wolowiec
Boris Wolowiec vient d’ouvrir son site et d’y mettre en ligne ce monument qu’est À Oui (mais pas uniquement). Si je parle d’À Oui, c’est parce que c’est un livre que j’ai travaillé, en toute discrétion (ou presque) depuis environ un an. C’est en effet en septembre 2013 qu’Ivar Ch’Vavar m’a parlé pour la première fois de cet auteur et qu’il lui a demandé de m’envoyer le manuscrit d’À Oui. Boris Wolowiec a accepté mais à une condition, c’est que je ne fasse pas état de ma lecture ni de son livre dans mon flotoir public. Le flotoir off a retenti pendant des semaines de notes, mes tentatives, parfois fécondes, parfois infructueuses, pour aborder ce massif. Aujourd’hui l’embargo demandé par Boris W. est levé, puisque le livre est rendu public et je vais pouvoir continuer à faire part de ma confrontation à ce texte. J’ai eu aussi avec Boris Wolowiec, à l’automne dernier puis de nouveau cet été, des échanges autour des notes et réflexions qui m’étaient inspirées par son livre.
Du Flotoir et surtout des journaux de lecture
C’est donc encore une variation sur la méthode du journal de lecture, souvent entrepris dans ce flotoir. Puisque aussi bien avec Boris W. qu’avec Philippe Jaffeux ont bien voulu se prêter au commentaire du commentaire… et confirmer ou infirmer mes intuitions. Passionnant processus.