Karl Kraus
Dans une émission un peu ancienne, très intéressante, André Hirt, qui s’entretient avec Philippe Petit (qui fait partie des débarqués de France Culture !), parle notamment de Karl Kraus, amendant sérieusement l’image un peu caricaturale que j’ai de ce dernier.
Il donne à entendre deux documents, l’un où Kraus chante une sorte de lied satirique, le Lied de la Presse (Am Anfang war die Presse) et un autre, terrible, où il imite Hitler. André Hirt dit que chez Kraus, il y a une grande œuvre poétique, méconnue mais de qualité, qui est un véritable « hommage à genou » au langage. Et que Wittgenstein, Benjamin et Alban Berg, parmi d’autres, étaient lecteurs de Die Fakel, la revue de Kraus (dont le premier numéro est paru en 1899).
Kraus qui considéra qu’une parole s’était éteinte quand les nazis avaient pris le pouvoir. Hirt confirme que la langue allemande est une langue blessée à mort qu’on ne peut plus entendre sans y entendre la voix du Führer.
Dans un article de Wikipédia, je retrouve le texte du poème qui comporte cette remarque de Kraus sur la langue allemande :
« En octobre 1933 paraît le numéro 888 de la Fackel. On s'attendait à y trouver les prises de position de Karl Kraus sur les évènements d'Allemagne. Mais la revue, dont la sortie a été différée de plusieurs mois, ne contient, outre le texte du discours prononcé par Karl Kraus sur la tombe d'Adolf Loos, mort en août de la même année, qu'un poème de dix vers :
« Que l'on ne me demande pas
Ce que j'ai fait tout ce temps
Je resterais muet
Et ne dirais pas pourquoi.
Et le silence fait que la terre tremble.
Aucun mot n'a convenu ;
L'on ne parle que dans son sommeil
Et l'on rêve d'un soleil rieur.
Le mot passe,
Puis il s'avère avoir été vain.
Le mot s'est éteint lorsque ce temps s'est éveillé. »
La question de la langue semble au demeurant être centrale dans le travail d’André Hirt, élevé dans un village de Moselle où l’on parlait un dialecte germanique. Ses propos sur la langue française, dont il dit qu’elle n’est pas sa langue maternelle, m’ont renvoyé à mes lectures de Georges-Arthur Goldschmidt et Heinz Wismann.
Bruckner
Immergée dans l’écoute de la 7ème symphonie et du Te Deum de Bruckner (par Celibidache) je découvre qu' « apprenant le décès de Richard Wagner, Bruckner en fut extrêmement affecté et modifia la fin de l'Adagio de la 7ème symphonie, insérant un choral funèbre aux cors, tubas wagnériens et tuba basse juste avant la coda terminale. Cet adagio a été exécuté aux obsèques du compositeur dans un arrangement pour harmonie de Ferdinand Löwe. Il a également été diffusé sur la radio allemande au lendemain de la mort d'Adolf Hitler. » (source)
→ Terrible problématique de l’Allemagne, de sa langue, de sa musique. Langue qui s’est éteinte a dit Karl Kraus quand les nazis sont arrivés au pouvoir, musique détournée, postérieurement à sa composition, aliénée devrait-on dire par les nazis et par eux si intimement mêlée à leurs crimes qu’elle en est peut-être altérée à jamais.
Critique de poésie
D’un mail de Philippe Jaffeux :
« Les notes de lectures sur quelques sites (Poezibao, Libr-critique, Sitaudis notamment) sont importantes pour moi. Les livres perdureront d’une manière ou d’une autre mais les commentaires à leur sujet pourront peut-être prendre une autre forme grâce à Internet. C’est surtout en ce sens, après abonnement à votre newsletter, que votre activité me paraît être déterminante. L’ordinateur renouvelle notre approche des livres. Cette démarche s’installe dans une autre vitesse qui se rapproche peut-être de celle de la parole. Par ailleurs, Il y a aussi le développement des smartphones, véritables ordinateurs de poche, qui intensifient l’effet d’ubiquité lié à Internet. Bref, le travail de critique me semble prendre aujourd’hui un sens différent compte-tenu d’Internet et je vous félicite d’être parvenu à refléter cette réalité. »
Ma réponse :
Il ne faut pas se leurrer, la critique de poésie dans les grands médias traditionnels, déjà en berne, va mourir. Mais il y a une relève remarquable, inespérée peut-être, du côté d’internet, avec un double versant, d’un côté ce qu’on ne peut peut-être pas appeler la critique mais plutôt le commentaire de lecteurs anonymes, pas forcément qualifiés, mais qui sont des lecteurs, d’autre part la vraie critique littéraire. Je crois que les deux pôles ont leur rôle à jouer.
De la traduction
« À mon sens la mission primordiale des enseignements comparatistes, c’est d’abattre les murs, d’une part entre la littérature française et la littérature en général, et d’autre part, dans une certaine mesure entre les disciplines – montrer que se rejoignent dans la littérature mondiale toutes les dimensions de la vie humaine et que l’histoire, la philosophie, la sociologie aident à comprendre la littérature. Que la littérature étrangère soit inaccessible au motif de la non-fiabilité des traductions me semble complètement disproportionné – et significatif de cette sorte de poids de la faute qui repose continuellement sur la traduction, à qui on reproche continuellement de ne pas être l’original. Bref, en supposant même que la perte due à la traduction soit réelle et importante, il me semble pour autant nécessaire de, malgré cette perte, ne pas nous priver d’Homère, Tchekhov, Shakespeare » (Claire Placial, source)
→ abattre les murs, faire dialoguer les disciplines, les langues, les territoires. Et à mon sens, même pour une langue qu’on ne connait pas du tout, toujours avoir l’original sous les yeux, ce que ne propose pas il me semble Claire Placial dans son article. Faire entendre idéalement le texte original, lu idéalement là aussi par un locuteur de la langue concernée.
Apex innommable (Philippe Jaffeux)
Toujours sur le feu, ma lecture de Philippe Jaffeux, Alphabet et Courants.
Avec pour l’heure la lettre B de son monumental Alphabet : « une farandole kaléidoscopique de vocables prêts à se diriger vers un apex innommable »
→ une formule qui condense à mon sens bien des aspects du travail de Philippe Jaffeux : kaléidoscope en effet, où semblent se mêler mille fragments repris dans des « découpes » différentes, insérés différemment dans le tapis et sans cesse en mouvements. Pari difficile, ici souvent tenu, que de mettre en mouvement une écriture, de la faire sortir du figé, de l’arrêt sur page à quoi la contraint sa nature même. Et cette recherche d’un apex innommable, apex qui pourrait bien être la visée ultime de l’œuvre, ce point de fuite, le point nodal de la coquille, tout de suite cependant taxé d’innommable, rendu donc à l’impossibilité de l’appréhender par les mots. N’est-ce pas tout le mouvement de la poésie contemporaine, ce sur quoi elle vient sans cesse déferler ?
Une mer d’octets (Philippe Jaffeux)
Section B, toujours et lettre B, redoublement du B, donc
Il y est question du « poids d’une mer d’octets insondables » qui « interroge notre propension à flotter sur les réponses d’une encre vague »
La dimension contemporaine n’est pas du tout occultée, bien au contraire, chez Philippe Jaffeux. Il y a une réflexion sur l’outil et le support, non plus tant le stylo et le papier (encore que ce dernier soit très présent) mais plutôt ce qu’il y a derrière ou dans la machine, ce flux ininterrompu de chiffres auxquelles nous confions le soin de dire le sens.
Mais cette vision n’est pas que négative, je le pressens, sans pouvoir pour autant le démontrer : « l’alphabet magnétise notre contact avec des octets en rejetant la froideur d’un ordinateur ». Une sorte de retour au plus petit dénominateur commun, au pied de la lettre. De même qu’il y a les quatre lettres des nucléotides de l’ADN. Cela dit, cette formule mer d'octets, me rappelle aussi la réponse reçue, il y a une douzaine d'années, d'un grand acteur du web, alors que je débutais dans cet univers. « Je ne suis pas là pour mettre des octets à la louche sur mon site » fut-il agréablement répondu à l'envoi d'un article sur la peintre Geneviève Asse et ses livres d'artiste exposés à la BNF !
→ Je pense qu’il est bon de rêver, de divaguer, de tenter de penser à partir du texte de Ph. Jaffeux. Pas forcément de l’interpréter, période par période, mais plutôt de se laisser emporter par lui, un peu comme pris dans un flot dont on ne sait pas où il mène, mais qui peut amener à des découvertes, des plus humbles aux plus spectaculaires. Le lire comme on écoute de la musique, par moments.
Et nombreuses sont les formules, souvent alliage d’un mot et d’un adjectif, qui peuvent servir d’inducteurs. « La pente d’un flot de lignes descend une page afin de ponctuer l’éveil d’une limite avec une encre en sommeil. » ou bien encore « une ponctuation cosmique se dévoue au salut d’un second cycle qi attire vingt-six trous vers une suite noire » (section B, lettre C)
Une colère personnelle (Pierre Bergounioux)
J’amorce ma lecture de Exister par deux fois, de Pierre Bergounioux, édité par Fayard, même si j’ai toujours une appréhension en abordant un livre qui est une compilation d’entretiens et pas une œuvre originale. Par ailleurs, je suis très contrariée, car dans ce livre a été repris un entretien qui est paru dans Poezibao et, si le site est bien cité, selon l’usage, personne, ni les auteurs ni l’éditeur, n’a eu la correction élémentaire de me demander mon accord pour reprendre cet entretien. C’est dire le mépris terrible dans lequel trop d’acteurs du monde du livre tiennent Internet, alors même qu’en termes de présence médiatique, c’est sans doute leur seule chance d’avenir (voir mon dialogue avec Philippe Jaffeux). Rares sont ceux qui auront proposé autant de poésie, autant d’entretiens, autant de notes de lectures en seulement dix ans que Poezibao. Mais quand on fait un Lîvre (avec un grand L, n’est-ce pas), on se permet de reprendre le travail suscité et accueilli ailleurs sans même en demander l’autorisation. C’est, pour tout dire, non seulement inélégant mais déontologiquement douteux. Il est vrai que Bergounioux prévient : « Quiconque se mêle d’écrire, s’enfonce, qu’il le veuille ou non, dans une zone disputée, dangereuse. » (Pierre Bergounioux, Exister par deux fois, p. 20)
→ Pour l’instant d’ailleurs mes appréhensions sont justifiées, rien de nouveau sous le soleil, même fonds de commerce, même langue et début d’ennui (que seuls dans l’œuvre et surtout dans les publications de ces dernières années, ont vraiment levé pour moi les merveilleux Carnets de notes).
Ponctuation (Peter Szendy)
J’aborde aussi, en ce temps où je tâtonne à la recherche d’une lecture qui suscite mon désir (je ne parle pas ici de mes lectures au long cours comme celle de Philippe Jaffeux) A coups de points de Peter Szendy. Un livre sur la ponctuation, écrit par quelqu’un, c’est là où cela devient très intéressant, qui est en quelque sorte un philosophe de l’écoute. En cela bien sûr qu’il a retenu mon attention, même si sa langue philosophique est souvent pour moi d’un abord un peu difficile. Le sous-titre, tout aussi intéressant annonce « la ponctuation comme expérience ».
Et ça commence assez fort, avec cette remarque -« l’exercice du pouvoir qui toujours est inhérent à chaque geste ponctuant »- qui me fait me demander si c’est pour cette raison que certains écrivains renoncent à toute ponctuation !
Et comme le français parfois est ambigu : « car la ponctuation n’est jamais qu’une affaire de style ou de rhétorique au sens courant : elle est force, elle est puissance, elle est décision politique. ». Ici, comme en allemand, il faut avancer loin dans la phrase pour comprendre le n’est jamais que, non pas formule euphémisante mais au contraire puissamment affirmative. Le doute s’insinue avec « au sens courant » et se dissout dans la répétition du « elle est ». (Peter Szendy, A coups de points, Les Éditions de Minuit, 2013, p. 10.