Gift ?
En allemand, poison, en anglais cadeau. En français, ne parle-t-on pas de cadeau empoisonné ?
Savoir vivre (Marcelin Pleynet)
Très belle conclusion du livre Le Savoir-vivre de Marcelin Pleynet :
« Et je m’y retrouve, ce dimanche matin, dans la grande allée, dans l’air qui enveloppe la ville… C’est un sentiment qui passe tous les sentiments… De bonnes solitudes dans les yeux et le noir fumé des troncs d’arbres sur lesquels se détachent et tranchent les groupes de marbre et leurs allégories vivantes, posées, çà et là, sur le quadrilatère lumineux des pelouses… Sous le ciel étendu, l’évocation pétrifiée et toujours vivante des saisons, des légendes, des dieux, des déesses, des rivières et des fleuves… le temps, la présence, le cœur profond, l’expérience, l’espace unique et toujours recommencé d’un “départ dans l’affection et le bruit neufs ! ”… et je sais aussi, comme jamais, que cette invite, cette musique savante… Giorgione, Titien… Picasso, Manet, L’autoportrait à la palette… ce monde-là, ces esprits libres… avec qui vivre et rire, se taire et bavarder… je les vois venir et revenir lentement… et je sais maintenant que cette jouissance-là, en perspective, elle fait œuvre… et encore que cette voluptueuse ouverture, ce savoir-vivre partagé, ces sciences de la vie en certitude, en stimulation, ne sont ni de tout repos, ni sans danger… mais qu’est-ce que ça change ! »
(Marcelin Pleynet, Le Savoir-vivre, Gallimard, 2006, p. 164)
→ ce commerce essentiel, vital, qui sustente versus l’autre commerce, celui notamment des dites « industries culturelles ».
Régime de lectures
Je reprends le livre de Christian Prigent, La langue et ses monstres. Chapitre consacré à Cummings, « Le Poids de la langue, Lyrisme / formalisme ». Et de nouveau cette idée, relevée dans le premier chapitre du livre, consacré à Gertrude Stein, de quelque chose qui entrave le « tempo de lecture traditionnel ».
« L’œuvre de Cummings trace une expérience radicale de l’individualité et de la liberté. Dans ses poèmes, un sujet s’affirme, irréductible à la pression sociale et pensant le travail de langue comme résistance à l’“immonde” et “multiplicateur d’entités unes et inconfondables”. » (44). Dans l’œuvre de Cummings, dit Prigent, il s’agit de « prendre le corps de la langue pour lui faire la peau et montrer son écorché. » (46)
→ cette formule, pour le moins percutante, pourrait résumer à elle seule toute une part du mouvement contemporain de la poésie ou même de la littérature dans sa part la plus exigeante et audacieuse.
C’est ainsi que le poète va « anamorphoser la lecture frontale ». (47). Opérant un « coup de force contre la grille grammaticale » et organisant une « sorte de connexion désarticulée. »
Il en vient ensuite à la question qui me préoccupe en ce moment, question déjà mise en évidence donc dans le chapitre sur Gertrude Stein, celle du « régime » de lecture, comme on dit régime d’un moteur. La lecture vue en termes de dynamique, voire même de mécanique des fluides. À propos de Cummings, Prigent attire l’attention sur le « mélange de vitesse désinvolte et d’épaisseur ankylosée qui caractérise le tempo [des] poèmes. ». Il y a là une « violente hétérogénéité à l’habituel ectoplasme fluide dit “poésie” » (48). Ces poèmes « forçant la lecture, dénaturalisée, à une épreuve (une autre vitesse de déroulement) qui lui fait toucher au poids de la langue, sortie du sac de peau mort qui l’annulait en discours ou en pure jactance lyrique. »
Avec cette définition possible de la poésie comme « traversée matérielle des langues ». (48). La lecture se trouve « lestée et ralentie » et ce qu’elle met en évidence c’est le « poids négatif d’un réel qui résiste à la résolution amincie et alanguie des “phrases” et du “phrasé” poétiques. » (49)
Et sur cette question du régime de la lecture, je relève dans une note d’Antoine Emaz ces mots, à propos des poèmes de Crâniennes d’Emmanuel Laugier
« Laugier alterne le vers libre court, staccato, et une prose liée quasiment non ponctuée : cela produit une alternance entre une vitesse (qui reste l’allure dominante) et des plages plus lentes avec cette phrase en volutes et méandres jusqu’à une chute souvent détachée, sèche » (Antoine Emaz, note pour Poezibao
→ la lecture critique doit donc se rendre toujours plus attentive à ces questions, qui seraient peut-être le lien le plus probant entre la musique et la littérature, question de rythmes, de tempo. Ce qui emballe, entraîne, accélère et ce qui freine, bloque, détourne.
→ elle doit se rendre attentive à la matérialité de la langue, de ce qui est assemblé, composé là et à l’effet de ces choix sur la lecture.
Jean-François Billeter
Un beau portrait dans « Le Monde des Livres ». Un auteur que je juge important, qui m’accompagne, avec ses tout petits livres, si faciles à porter sur soi, livres pour une poche près du cœur. Il écrit d’ailleurs cela à propos de la collection dans laquelle il édite ses livres chez Allia : « Écrire toujours dans la même collection est une manière de contrainte formelle, c’est un peu comme composer des sonnets. » (Le Monde des livres, 28 novembre 2014). Je relève aussi cette très belle formule : « nous avons assez bu de cette mélancolie critique ».
→ ce désir de toujours, que je retrouve en fait dans la grande citation de Pleynet, un peu plus haut, de célébrer plutôt que de dénigrer. Sortir de la mélancolie critique, par la fréquentation intense de la création artistique de tous les temps. Matisse, Bach, Schubert, Bruckner… chez qui la mélancolie n’est pas absente mais surmontée ou plus exactement intimement englobée dans un élan vital toujours recommencé. À opposer à la terrible stase dépressive ou mélancolique.