Comme les canaris dans les mines de charbon
Dans le Huffington Post, belle tribune du grand rabbin de France Haïm Korsia où il demande d’accorder toute l’attention nécessaire à ce qu’il appelle les signaux faibles, autrement dit les manifestations plus ou moins larvées d’antisémitisme. Comme la sortie de Roland Dumas sur l’influence juive que subirait le premier ministre, notamment en raison de son mariage.
« Les signaux faibles, si on y a en leur temps prêté attention, sont plus parlants, car lourds de signification. Ils permettent de prévenir, puis d'agir. Et surtout, de déceler les vrais émetteurs, ceux dont les messages et le venin distillé à bas bruit, mais efficacement et durablement, sont ensuite amplifiés et déformés par d'autres, pour être finalement orchestrés, "repackagés" et délivrés avec le "marketing" qui convient en bout de chaîne aux émetteurs directs de signaux "forts" et autres braillards désinformés et manipulés. Voire aux radicaux qui puisent dans ce magma pour justifier leur haine et leur pulsion de mort. »
Puis :
« Comment passer du bas bruit au tintamarre, et du signal faible au signal fort? Comment dans ce vacarme, continuer d'entendre les autres signaux faibles, qui errent et persévèrent?
Les Juifs, comme les canaris dans les mines de charbon, sont les spécialistes de ce type d'écoute et des habitués, hélas, des coups de grisou. »
Le droit même d’être né
« Car si l'on nie ce qui s'est passé (comme ont voulu le faire les généraux argentins, en prétendant faire de leurs victimes des "disparus"), alors c'est comme si l'on cherchait à refuser à ces morts le droit même d'être nés! ».
Mots de Marc Dugardin, au cours d’une conversation toute récente. Marc qui travaille particulièrement en ce moment sur Juan Gelman.
Le livre
Antoine Emaz m’a incitée à ouvrir la revue Fario n° 14 récemment reçue mais pas encore lue et dans laquelle Vincent Pélissier son créateur et directeur fait part de la suppression de la subvention CNL. Vincent Pélissier qui donne en ouverture de la revue et sous le coup de l’annonce de cette suppression un long et beau texte sur l’importance du livre de papier. On sait quel soin il apporte à sa revue, Fario, ou aux quelques très beaux livres qu’il a édités. Il cite en exergue un long extrait du discours de 1935 de Paul Valéry (repris par les éditions Allia sous le titre Le Bilan de l’intelligence) : « On nous inocule donc, pour des fins d'enrichissement, des goûts et des désirs qui n'ont pas de racines dans notre vie physiologique profonde, mais qui résultent d'excitations psychiques et sensorielles délibérément infligées. L'homme moderne s'enivre de dissipation. Abus de vitesse, abus de lumière, abus de toniques, de stupéfiants, d'excitants...Abus de diversité, abus de résonance; abus de facilités; abus de merveilles; abus de ces prodigieux moyens de déclenchement, par l'artifice desquels d'immenses effets sont mis sous le doigt d'un enfant. Toute notre vie actuelle est inséparable de ces abus. Notre système organique soumis de plus en plus à des expériences mécaniques, physiques et chimiques toujours nouvelles, se comportent à l'égard de ces puissances et de ces rythmes qu'on lui inflige, à peu près comme il le fait à l'égard d'une intoxication insidieuse. Il s'accommode à son poison, il l'exige bientôt. Il en trouve chaque jour la dose insuffisante. »
→ incroyable actualité de ce texte de 1935 !
→ en fait Vincent Pélissier, à qui bien entendu le CNL a suggéré de se tourner vers la publication électronique, écrit un long plaidoyer pour le livre, le papier, l’imprimerie. Je voudrais extraire de ce texte cette remarque : « c’est peut-être la variété sensible des choses dont il faudrait nous débarrasser, nous défaire à la fois insidieusement et à toutes forces : une diversité du monde que l’on croyait infinie, ses nuances, ses apparitions, ses totems colorés, ses idiosyncrasies, ses ciels singuliers et ses formes coutumières, ses paysages multiples propres à l’étonnement, ruelles avec des petits jardins brouillons, reliques désuètes, ses impressions profondes et désordonnées, ruines et terrains vagues au-dedans de soi, son bric-à-brac manufacturé. » [miroitement du texte de Vincent Pélissier, renforcé par celui du Cygne de Tuonela de Sibelius que j’écoute en me relisant, quel accord !]
Et le livre, chose parmi toutes ces « choses délimitées, concrètes que l’on a fait siennes, là où les mots, les pensées, les histoires, sont en un lieu et « ne disparaissent pas hors de toute existence sensible comme c’est le cas sitôt qu’on a éteint la machine ».
Il y a une matérialité du livre qui entre en jeu de façon décisive dans le processus de la lecture, dans l’implication sensible de celui qui lit avec ce qu’il lit. L’épaisseur du livre, la faculté de se diriger dans le livre, d’avant en arrière, de « sauter des pages » ou de revenir en arrière, de feuilleter, de sentir le papier, de tenir le livre en main. En tous cas pour nous qui avons grandi avec le livre en papier, qui n’avons pas encore « muté » pour nous faire aux autres manières de lire, même si nous y mettons une immense bonne volonté.
La variété sensible des choses. Valéry encore, Valéry toujours : « Commençons par l’examen de cette faculté qui est fondamentale et qu’on oppose à tort à l’intelligence, dont elle est, au contraire, la véritable puissance motrice ; je veux parler de la sensibilité. Si la sensibilité de l’homme moderne se trouve fortement compromise par les conditions actuelles de sa vie, et si l’avenir semble promettre à cette sensibilité un traitement de plus en plus sévère, nous serons en droit de penser que l’intelligence souffrira profondément de l’altération de la sensibilité. »
Claude Mouchard
Ce numéro 14 de la revue Fario est l’occasion de retrouver la voix tellement singulière de Claude Mouchard qui a donné à la revue un nouvel ensemble, substantiel, de ces notes dont il a déjà proposé plusieurs extraits aussi bien à Fario, précédemment qu’à Poezibao (feuilleton Et si c’était cela vivre, 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12 ; feuilleton avec la peau d’une autre vie : 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12).
Je suis frappée de nouveau par le caractère hors-normes de ces notes. Il me semble que la gravité et la singularité de Claude Mouchard se sont encore accrues, qu’il creuse plus profond que la plupart de nos contemporains et surtout sans ménagements (avant tout pour lui-même). Son écriture traduit une sorte de fusion des sensations et de la pensée, de l’écriture et de tout ce qu’il perçoit avec une acuité qui semble souvent exacerbée, acuité tant physique et perceptive que morale, apte à détecter toutes les compromissions, tous les détournements. « Penser ? Pouvoir penser ? (mais jamais, ici, bien sûr, par arguments confrontables)
des vagues affluant du fond du passé se jettent là où un avenir, en vagues contraires, vient non moins aveuglément s’écraser
alors
du possible, oui brièvement pensant…rejaillit
crépite…
Il se situe en un point très particulier, au croisement entre l’histoire des hommes et sa propre histoire et il se laisse traverser, sans se dérober. D’où une écriture non sans violence, mais pas violente, fragmentée mais cohérente, par éclats souvent tranchants, propre à déloger le lecteur de son petit confort auto-satisfait. Menant en même temps, car c’est là que ça se joue, une analyse de la phrase, des mots qui viennent, du pourquoi et du comment de ces mots. Là aussi de manière tourmentée, âpre. On ne comprend pas toujours tout, il faut parfois revenir sur ses pas, il faudra sans doute relire, relier, travailler ces pages. Y retrouver sans cesse cet alliage, suscitant un sentiment d’étrangeté, du plus concret de la matière et de la force des sensations avec l’abstraction :
« impasse de la pensée, ô cruel cul-de-sac ! Ô
gâteaux secs en masse intrinsèque !
« Nourrir à cru du temps commun » (Claude Mouchard)
Réflexion sur le temps et les temps :
« se nourrir à cru du temps commun – réel, banal, rebelle !
le remâcher (par sensations-pensées) là même où il est partout grossièrement approprié [...] (Fario, p. 112)
Réflexion aussi sur le « en même temps » : « ce qui arrive à d’autres quasi en même temps » [...] « tenir compte des existences simultanées ? Celles qui, dès qu’on y songe, s’élèvent comme des reproches ? celles dont on sait trop /trop peu, celles sur lesquelles nos propres vies ont trop / trop peu d’effet ? » (117)
→ l’en même temps, tout ce qui nous traverse et on peut ici englober dans la même réflexion Valéry, Vincent Pélissier et Claude Mouchard, « l’en-même temps – des vies, des œuvres », dit Claude Mouchard. Ce dont nous ne pouvons ou ne devrions être indemnes. Cette fausse ubiquité permise par les moyens modernes de communication qui nous confronte en même temps à la détresse de la population ukrainienne ou à celle de la population syrienne, aux manœuvres des grands, à la vie cachée des népenthès à Bornéo, à la musique du XVIIIème siècle et à notre ici et maintenant, grandes marées, vie politique agitée, joies et soucis de la vie familiale, et cetera, and so on, und so weiter, bain des langues.
De long en large (Ludovic Degroote)
Je parcours avec grand plaisir un livre de Ludovic Degroote, tout juste paru, livre construit autour d’une contrainte très particulière. Les éditeurs ont projeté en surimpression le plan du métro de Paris sur un planisphère et différents écrivains se sont vu invités à faire un double trajet, suivre une ligne du métro parisien et imaginairement un tout autre parcours, entre deux points du globe. Pour Ludovic Degroote, la ligne 4, Porte de Clignancourt-Montrouge est l’occasion d’un voyage immobile ou presque entre l’extrême nord du Cap Tcheliouskine et l’extrême sud de l’île Berkner. Une sorte de jeu bien sûr, mais qui donne à Ludovic Degroote l’occasion de lancer des aphorismes absurdes et de montrer aussi son humour. « Brisez les murs, nous dit-on, c’est une phrase ; fermer les yeux fait moins mal aux poings. » (p. 6) ou bien « Sait-on jamais pourquoi les choses brûlent ? Il en va de la passion comme des torchons » (p.8) et ici je songe à la célèbre formule de Vialatte « l’homme n’est que poussière, c’est dire l’importance du plumeau ».
Ce que nous montre bien Ludovic Degroote ici c’est ce curieux mélange en nous des impressions, des réminiscences, de l’élaboration plus ou moins consciente de nos sensations dans ce temps de vacance ou de latence que peut être un déplacement en métro, en train, en voiture, en avion. Cette confrontation obligée à nos (si peu ?) semblables, ce brassage constant de tout ce que sont nos vies. De tout cela, mine de rien, il fait ici comme une analyse spectrale, il trie et différencie les composantes tout au long de sa ligne 4.
Népenthès
Vu hier la fin d’une émission sur les plantes carnivores à piège passif et en particulier sur les népenthès de Bornéo qui font tout pour attirer les insectes dans leur urne à coup d’odeurs délicieuses et de nectars. Ces plantes se comportent de deux façons, soit en symbiose avec certains insectes qu’elles nourrissent en échange de leurs services de nettoiement, soit en prédatrices-tentatrices qui avalent les mouches, les fourmis et même certains petits rongeurs !
La dégénérescence (Stifter)
Un mot fortement chargé symboliquement pour moi, j’y reviendrai. Mot qu’emploie André Hirt dans son essai à paraître en septembre sur le Lenz de Büchner et Stifter. Il écrit : « La dégénérescence est la perte du centre de gravité, celui qui permet par la pensée, le travail et l’effort – ces maîtres-mots de Stifter – la figure, le sens et plus rigoureusement l’émergence de la vision. » (57)
→ je suis confrontée depuis plus de vingt ans à la question de la dégénérescence maculaire, cette atteinte de la rétine qui affecte un proche et qui lui rend impossible toute vision centrale et fine, lui interdit la lecture, la reconnaissance des visages. Seule vision possible, celle de côté.
→ bien sûr ici, à propos de Stifter, André Hirt parle de la dégénérescence dans un sens beaucoup plus large mais toute approche de ce phénomène peut aussi, me semble-t-il, s’appuyer sur celle de la dégénérescence maculaire.
« La dégénérescence est une : nature, culture, société et politique. Et c’est en définitive dans l’apparence, ce qui se laisse voir, décrire et dessiner que la dégénérescence se manifeste. Par conséquent, elle ne renvoie pas à un jugement moral, mais à un jugement de réalité qui s’attache au plus près de la manifestation et de la matérialité des choses. » (58) : comment ne pas être frappé par la résonance de ces mots avec tout ce que j’ai écrit plus haut, à propos du livre, à partir de Valéry et de Vincent Pélissier.
Et ce n’est pas tout !
« La dégénérescence déstructure l’espace (l’aire d’évolution et de compréhension de la subjectivité, son envergure) et le temps (le rythme de la nature et de l’existence), d’où les pathologies de la vitesse et de l’accélération (la nature et la culture sont lentes, et lorsqu’on y perçoit une soudaineté, une vitesse, il s’agit de la décharge des lenteurs accumulées), des confusions des lieux et en définitive de leur absentement réel. » (59)
De l’intégration (chez Stifter)
Toujours sous la plume d’André Hirt, réfléchissant à l’œuvre de Stifter (presque totalement inconnue en France), des mots très éclairants : « Ce terme [intégration] est devenu pour nous, aujourd’hui, difficile, parce qu’il véhicule une signification exclusivement sociale. Pour Stifter, la question n’est pas celle de l’intégration d’un élément étranger dans un milieu homogène et dominant, mais celle d’une addition de forces : que la nature soit plus resplendissante encore avec l’aide de la culture et inversement. L’une n’atteint son sommet que par l’autre. »
→ une voie à suivre. Non pas assimilation dévorante et prédatrice mais alliage destiné à faire resplendir chacune des parties composantes. Addition de forces.
Pourquoi la musique ?
Heureuse de voir le bel article que Roger-Pol Droit consacre, en Une du Monde des livres daté vendredi 20 février 2015, au livre de Francis Wolff dont il est question depuis plusieurs jours déjà dans ce Flotoir.
« Ce philosophe, professeur à l’École normale de la rue d’Ulm, à Paris, remarqué pour des travaux de belle tenue, signe aujourd’hui, avec Pourquoi la musique ?, un livre à proprement parler extraordinaire. Il y accomplit en effet cet exploit rarissime : éclairer des énigmes complexes de manière cohérente et neuve, tout en s’adressant – de façon accessible, vivante, sensible – à des lecteurs qui ne sont ni musiciens professionnels ni philosophes de métier. On se trouve vite saisi du sentiment d’avoir affaire à un travail qui fera date, va s’imposer comme une référence, un passage obligé pour toute réflexion sur l’essence, et les sens, de la musique. De l’Antiquité au romantisme, du grégorien au rap, toutes les musiques du monde, tous les genres, tous les styles sont convoqués. Que fait la musique au corps ? A l’esprit ? Que dit-elle ? Que crée-t-elle ? Aucune question de fond n’est laissée de côté. »
Roger-Pol Droit qui ajoute : « Il faut s’y plonger, suivre ses démonstrations, éprouver sa juste mesure, goûter sa réelle allégresse ».
→ c’est précisément ce que tente de faire le Flotoir en son journal de lecture de ce livre.
Musique et mouvement (Francis Wolff)
[journal de lecture]
L’auteur s’interroge maintenant sur émotion et motion, ce qui nous fait bouger intérieurement mais aussi physiquement à l’écoute de la musique dont il rappelle qu’elle est « la représentation d’un monde imaginaire d’évènements purs » (Pourquoi la musique, p. 100). Une émotion, nous dit-il, peut être qualifiée selon l’évènement (honte, jalousie, désir) et elle est aussi affectée positivement ou négativement. Mais la musique qui représente ou produit des évènements, ôte à ces évènements toute leur réalité pour n’en garder que les qualités sensibles (sonores). Les émotions ne dépendent pas ici des évènements réels : « lorsqu’elle nous émeut, ce n’est donc ni de jalousie ni de honte [...] elle nous émeut “tout court” » (101) et « c’est l’émotion esthétique liée aux seules qualités sensibles que nous y entendons ». C’est une émotion non qualifiée.
→ Concepts un peu difficiles à bien comprendre mais qui éclairent cette difficulté à définir qui nous vient lorsque nous tentons de parler de l’émotion musicale.
Et analyse similaire pour le mouvement induit par la musique. Où nous mène-t-il ce mouvement, est-on tenté de demander puisque tout mouvement est censé être orienté, est qualifié par son but ou son objet ? Le mouvement suscité par la musique, non : « nous n’allons nulle part. Nous dansons. »
→ et voilà que soudain s’éclaire aussi cet étrange phénomène de la danse. « L’effet d’une musique sur le corps est donc l’effet physique d’une suite d’événementialités imaginairement ordonnées : à savoir le pur mouvement du corps qui suit ou qui anticipe l’ordre et le mouvement des événements [...] quand cet ordre les rend prévisibles.
Et pourtant : « la seule prévisibilité de la musique n’explique pas la plupart de ses effets moteurs.
Place au rythme. » (105)
à suivre donc !