Le point aveugle (Christa Wolf)
Dans le livre d’essais de Christa Wolf, Lire, vivre, écrire, le texte d’une communication que l’auteur fit en 2007 à un congrès de psychanalyse. C’est à mon sens un texte important. Autour de la remémoration. La question de l’oubli, bien sûr, à l’échelle individuelle, mais surtout ici, on va le voir, collective. Elle cite un très beau poème de Brecht, « Souvenir de Marie A. », poème sur la remémoration d’un amour, « sur son caractère fugitif, sur sa manière particulière d’oublier ce qui est le plus important et de conserver une mémoire indélébile de ce qui est accessoire, oui, de se servir de cet accessoire comme d’une corde pour faire remonter du puits de la mémoire toute la scène dont on ne se souvenait pas auparavant… » (143)
→ comment ici ne pas repenser à la scène du jardin, récemment évoquée dans ces notes et qui m’a permis de remonter jusqu’à un souvenir recherché et bien fuyant. Il y eut bien alors cette « corde » faites d’images comme arrêtées, suspendues, presque photographiques, claires sur un fond totalement flou, indistinct.
C. Wolf souligne au passage un fait essentiel et sur lequel il me faudra revenir « la subjectivité de notre perception ».
→ Cette subjectivité que l’on ne veut pas prendre en compte, alors qu’elle est évidente. Il suffit de penser aux variations de la perception d’un même phénomène par deux personnes proches, observant un même évènement (ici se trouve posée toute la difficile question du témoignage).
Mémoration et dévastation (Christa Wolf)
Et malgré la puissance de l’oubli en nous, jugée souvent si douloureuse, C. Wolf montre que notre temps est celui de la mémoration. Elle cite l’auteur Silvia Bovenschen décrivant « un délire de conservation, de restauration, d’archivage et de mémoire » qui « se combine très bien avec son contraire, la barbare dévastation ».
→ il faut ici penser plutôt à la dévastation de l’environnement, me semble-t-il qu’à des faits non connus à l’époque de l’écriture de l’article. Mais pour nous cela résonne aussi avec toutes les atteintes aux livres, au patrimoine artistique et architectural qui sont le fait des extrémistes (Les Bouddhas de Bamiyan, détruits il est vrai en 2001, les mausolées de Tombouctou, les livres de la bibliothèque de Mossoul et de tant d’autres, etc.)
Point aveugle et destruction (C. Wolf)
Christa Wolf en vient rapidement à ce qui est le sujet central de sa communication, « la massive perte de mémoire des Allemands après la Seconde Guerre mondiale, qui fut la plupart du temps une négation de ce qu’on savait et de ce dont on était responsable. » Là est le point aveugle (ce point de la rétine qui ne voit pas car il est situé à l’endroit où s’insère le nerf optique).
Point aveugle, macula, toute une terminologie qui me touche particulièrement pour de multiples raisons (notamment la DMLA ou dégénérescence maculaire qui touche une personne proche et qui détruit toute la vision fine, centrale, avec tout ce que cela entraîne comme désespoir, frustration inouïe, notamment par rapport à la lecture).
Mais pour en revenir à l’Allemagne, C. Wolf écrit : « La mémoire a quelque chose à voir avec la conscience. Hitler avait proclamé que la conscience était une invention juive. Sans mémoire, pas de conscience » (151)
→ il faudrait s’arrêter longuement sur ce qui est pour moi une révélation qui me cloue sur place, la théorie de la conscience d’Hitler. Et sur le rapport mémoire et conscience. Si tout s’effaçait dès que vécu, aurions-nous une identité ? Celui qui, à la suite d’un accident, perd la mémoire, ne se perd-t-il pas lui aussi, en tant que personne (voir toutes les histoires rapportées par le neurologue Oliver Sacks). Ne doit-il pas reconstruire tout l’édifice de son identité ?
Et de nouveau, le rôle crucial de la littérature : « je me demande ce que nous saurions, penserions, ressentirions, serions sans cette littérature ? Sans les souvenirs de ces écrivains, juifs pour la plupart qui ont entrepris ce qui est presqu’impossible, de relater leur expérience, que des mots comme holocaust ou shoah ne peuvent rendre. Je me demande si l’Allemagne, si l’Europe peuvent à nouveau “guérir” après Auschwitz. »
Il y a eu cette « carence massivement répandue : « le point aveugle », « faiblesse de la perception, souvent le refus, d’une personne -ou d’un groupe de personnes- de certains segments de la réalité [...]. Une population qui [...] accepte de devenir aveugle à tous les forfaits, souffre d’un dangereux déficit, d’une capacité mémorielle gravement endommagée. » (152).
→ je pense ici à l’admirable travail autour de ces écrits de témoignage qu’a entrepris Claude Mouchard dans ce livre essentiel, Qui si je criais… ?, je pense à Charlotte Delbo, Primo Levi, Robert Antelme, à Marceline Loridan-Ivens aussi dont je n’ai pas encore lu le livre.
→ et bien sûr si l’accent est ici mis sur Auschwitz, la réflexion peut, doit porter sur tous les évènements traumatiques de l’histoire de chaque pays. Individuellement et collectivement, tenter de remettre en cause ses propres points aveugles. La réflexion de C. Wolf est très complexe, très étayée sur l’histoire allemande et aussi sur la littérature (Goethe et Faust sont convoqués !) : « notre cécité à l’égard des récentes vérités est tissée dans le réseau dont nous faisons également partie. ». Ici par exemple, preuve de la subtilité de sa pensée, elle fait allusion aux recherches de la physique du XXème siècle qui montrent comment il est difficile d’observer un état de la matière sans le perturber, le modifier du seul fait de l’observation.
Le point aveugle originel (C. Wolf)
Elle débouche enfin, magistralement il faut bien le dire, sur l’idée que le point aveugle par excellence, c’est la femme : « la disparition de la femme dans la perception publique, le fait qu’on la rende invisible est [...] le “point aveugle” originel et le plus lourd de conséquence de notre civilisation, qui ne peut qu’engendrer perpétuellement le mal. » (167) « Nos points aveugles, écrit-elle encore, sont directement responsables des points de désolation sur notre planète ». (169) Et de réfuter, et c’est très douloureux, la célèbre phrase d’Hölderlin : “là où croît le péril croît aussi ce qui sauve”, terminant sa conférence dont on imagine quelle chape de plomb elle dut faire tomber sur les participants de ce congrès, avec cette conclusion terrible : « Depuis des années, un vers de Karoline von Günderrode m’accompagne, poète de la génération d’après Goethe, qui, encore jeune, a mis fin à ses jours, ayant perçu la contradiction fondamentale des siècles à venir, et qu’elle serait obligée “de donner naissance à ce qui me tue” » (170).
Le son toujours (F. Wolff)
Par la poursuite, page à page, de ma lecture du livre de Francis Wolff, Pourquoi la musique ?
Il analyse le statut du son dans la perception, le son qui n’existe qu’au « troisième degré ontologique » : la chaîne étant d’abord la chose, puis l’accident qui l’affecte, qui est un évènement et qui va engendrer le son, en qualités sonores qui elles-mêmes donneront naissance aux arts du son, alors qu’en ce qui concerne le visible, la chaîne va des choses à leurs qualités visuelles directement (couleurs et formes) pour aboutir aux arts de l’image. On se doute que tout cela ne va pas être sans conséquence pour la question posée, pourquoi la musique ?. Il y aurait en quelque sorte, si je comprends bien, une spectralité à trois niveaux pour la musique. « L’ordre du sonore devra donc être entièrement créé. Ce sera la musique. » (p. 42)
L’ADN de la musicalité (F. Wolff)
Puis classiquement, mais de manière lumineuse, Francis Wolff détaille les quatre propriétés du son (j’appelle cela son ADN avec les quatre lettres qui sont ici THID : timbre, hauteur, intensité, durée). Il laisse de côté l’intensité mais pose que « la détermination timbrale des sons, par la fabrication d’instruments définis, est le premier trait universel de musicalité ». Puis vient la pulsation isochrone, ce qui lui fait dire que « la commensurabilité temporelle des sons est le deuxième trait universel de musicalité. Le dernier trait porte sur la hauteur, toujours organisée en échelles fixes (pas d’échelle universelle, mais « tout monde musical comporte une échelle et elles ont toutes des traits communs. » (47). Pour le dire encore plus simplement ces trois universaux sont donc le timbre telle qu’il est produit par l’instrument, la mesure (ou le rythme) et l’organisation des hauteurs en gammes, modes, etc.
« Toute échelle s’inscrit dans un cadre universel, l’octave qui est l’intervalle séparant deux sons dont la fréquence fondamentale de l’un vaut le double de la fréquence de l’autre ». C’est toute la question passionnante des harmoniques.
« Tel est l’ordre triple (de timbre, de durée, de hauteurs, définissant un monde musical de notes par opposition à l’univers des sons » (51). Et en fait ‘ce qui est particulier et infiniment variable, selon le génie des peuples et la fécondité des cultures, ce sont les timbres des instruments, les façons de mesurer le temps musical, la manière de découper une échelle dans le continuum des fréquences et de hiérarchiser les degrés de l’échelle selon différents modes ».
« Poissons nous sommes, profondes les eaux »
En écho avec une question récurrente dans ce flotoir, pourquoi ces livres-là, pourquoi en même temps, non seulement achat mais aussi lecture parfois complètement mêlées, cette chronique du site de Claro. Claro le traducteur, en panne de livres alors qu’il est en déplacement, en achète trois, puis s’interroge sur les liens éventuels entre ces livres et les raisons obscures ou non qui l’ont porté vers ces titres :
« Est-ce ainsi que vivent et manigancent les livres, tapis au fond de la bibliothèque de notre cerveau, contractant de mystérieuses alliances par-delà le suaire de leurs couvertures, profitant des associations de hasard (Marseille, l'hôpital…) pour se frayer un chemin jusque sous le scalpel de nos yeux? Allez savoir. Ce qui est sûr, c'est que leur dénominateur commun va au-delà de notre simple subjectivité. Poissons nous sommes, profondes les eaux – et malins les livres »
(je conseille de lire la chronique et de découvrir l’étonnante image qui l’illustre)