Lire, écrire (Michel de Certeau)
Ces propos de Michel de Certeau, cités par Yann Miralles dans un entretien avec Armand Dupuy publié par Poezibao :
« Il faut cesser de supposer une césure qualitative entre l’acte de lire et celui d’écrire. Le premier est créativité silencieuse, investie dans l’usage qu’on fait d’un texte ; le second est cette même créativité, mais explicitée dans la production d’un nouveau texte. Déjà présente dans la lecture, l’activité culturelle trouve seulement une variante et une prolongation dans l’écriture. De l’une à l’autre, il n’y a pas la différence qui sépare la passivité et l’activité, mais celle qui distingue des manières différentes de marquer socialement l’écart opéré dans un donné par une pratique. » (in La culture au pluriel).
Lire (Borges)
Dans le blog Brumes, cette citation, magnifique, de Borges :
Un Lecteur
Que d’autres se targuent des pages qu’ils ont écrites ;
moi je suis fier de celles que j’ai lues.
Je n’aurai pas été un philologue,
je n’aurai pas interrogé les déclinaisons, les modes, la laborieuse mutation des lettres,
le d qui se durcit en t,
l’équivalence du g en k,
mais tout au long de mes années j’ai professé
la passion du langage.
Mes nuits sont pleines de Virgile ;
avoir su et avoir oublié le latin
est une possession, parce que l’oubli
est l’une des formes de la mémoire, son vague souterrain,
l’autre face secrète de la monnaie.
Quand dans mes yeux s’effacèrent
les vaines chères apparences,
les visages et la page,
j’entrepris l’étude du langage de fer
dont mes aînés se servirent pour chanter
les épées et les solitudes,
et maintenant, après sept siècles,
du fond de ton Ultima Thule
ta voix m’arrive, Snorri Sturluson.
Le jeune homme, devant le livre, s’impose une discipline précise ;
à mon âge, toute entreprise est une aventure
qui confine à la nuit.
Je n’achèverai pas le déchiffrement des anciennes langues du Nord,
je ne plongerai pas mes mains désireuses dans l’or de Sigurd ;
la tâche que j’entreprends est illimitée
et va m’accompagner jusqu’à la fin,
cette fin non moins mystérieuse que l’univers
et que moi, l’apprenti.
Jorge Luis Borges, Œuvres Complètes II, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 2010, pp. 184-1985 (trad. Jean Pierre Bernès et Nestor Ibarra
Comprendre une musique
J’ai pu écouter une très intéressante conférence du philosophe Francis Wolff* intitulée « Comprendre une musique. »
Elle m’a beaucoup éclairée sur la question de l’émotion musicale. Il part des quatre causes aristotéliciennes (matérielle, formelle, dynamique ou efficiente et finale) pour montrer ce qui est à l’œuvre dans une musique. À quelles attentes elle répond, ce qu’elle induit chez l’auditeur. Il développe la notion du son-maître qui n’est pas seulement bourdon ou pédale, mais la note sous-jacente, en permanence, dans la musique tonale, « substrat réel et pourtant absent » et il pose que « toutes les notes sont des variations accidentelles du son-maître ».
Beaux développements aussi, au chapitre forme, sur les lois permettant de phraser et l’emboitement des ensembles (propos qui me font songer à ceux de Celibidache, déjà souvent repris ici).
Puis vient la nécessité de comprendre l’évènement musical comme causé par ce qui précède (efficience) mais aussi par sa cause finale (ce vers quoi il tend). Deux lois pour l’efficience, la répétition et celle de la bonne continuation : il y a une forme potentielle à achever et cela peut se faire mélodiquement ou harmoniquement. L’écoute crée des attentes et tout l’art du musicien sera de composer avec ces attentes. S’il répond de manière trop prévisible [académisme ?] l’émotion sera faible, s’il répond de manière trop imprévisible, l’auditeur sera perdu.
Beau développement sur Tristan et Iseult de Wagner. L’œuvre permet à Francis Wolff de montrer comment, ici, la musique traduit l’impossibilité d’assouvir le désir par une tension qui ne trouve jamais sa résolution. « La puissance motrice de la musique et de la vie est due à cette impossibilité » dit Francis Wolff, ce qui me renvoie à cette tension extrême souvent perçue dans les œuvres poétiques les plus fortes. Il y a deux manières selon lui de « soigner le désir humain » et la musique les prend en compte : soit jouer sur une forme d’immuabilité en « prenant le désir à la racine, en l’empêchant de naître » (la musique évite alors toute tension, exemple donné la musique grégorienne, ou certaines musiques modales, orientales, indiennes) ou bien au contraire la susciter aussi souvent que nécessaire pour la résoudre aussi souvent que possible, modulation permanente, changements de climats, tension sans cesse différée localement, « jusqu’au bord fatal du chromatisme wagnérien ».
*Francis Wolff vient de publier un livre intitulé Pourquoi la musique, aux éditions Fayard.
L’émotion musicale (Lévi Strauss)
À ce point de sa conférence, Francis Wolff lit un texte magnifique de Claude Lévi-Strauss, que je reprends entièrement ici, car il me semble essentiel dans ma réflexion sur la musique.
« L’émotion musicale provient précisément de ce qu’à chaque instant, le compositeur retire ou ajoute plus ou moins que l’auditeur ne prévoit sur la foi d’un projet qu’il croit deviner, mais qu’il est incapable de percer véritablement en raison de son assujettissement à une double périodicité : celle de sa cage thoracique, qui relève de sa nature individuelle, et celle de la gamme, qui relève de son éducation. Que le compositeur retire davantage, et nous éprouvons une délicieuse impression de chute ; nous nous sentons arrachés d’un point stable du solfège et précipités dans le vide, mais seulement parce que le support qui va nous être offert n’était pas la place attendue. Quand le compositeur retire moins, c’est le contraire : il nous oblige à une gymnastique plus habile que la nôtre. Tantôt nous sommes mus, tantôt contraints à nous mouvoir, et toujours au-delà de ce que seuls, nous nous serions crus capables d’accomplir. Le plaisir esthétique est fait de cette multitude d’émois et de répits, attentes trompées et récompensées au-delà de l’attente, résultat des défis portés par l’œuvre ; et du sentiment contradictoire qu’elle donne que les épreuves auxquelles elle nous soumet sont insurmontables, alors même qu’elle s’apprête à nous procurer les moyens merveilleusement imprévus qui permettront d’en triompher. Équivoque encore dans la partition, le dessein du compositeur s’actualise, comme celui du mythe, à travers l’auditeur et par lui. Dans l’un et l’autre cas, on observe en effet la même inversion du rapport entre l’émetteur et le récepteur, puisque c’est, en fin de compte, le second qui se découvre signifié par le message du premier : la musique se vit en moi, je m’écoute à travers elle. Le mythe et l’œuvre musicale apparaissent ainsi comme des chefs d’orchestre dont les auditeurs sont les silencieux exécutants. »
Claude Lévi-Strauss, Le Cru et le cuit, Plon, 1964
Tweeter la littérature
Lisant un bel article du blog « Le Saute-Rhin » (je relaie parfois ses articles dans ce flotoir), je note qu’il lui arrive de tweeter de courtes citations des livres qu’il lit. Je trouve que c’est une très belle idée.
Quelques exemples de ses tweets, à partir de sa lecture du livre de Christa Wolf, Lire, écrire, vivre :
“Ne peut commencer à écrire que celui pour qui la réalité n’est plus évidente”
“La prose crée doublement de l’humain : par l’écriture et par la lecture”
“Il serait donc juste de dire qu’en écrivant nous devons réinventer le monde ?”
Mémoire et melting-pot
En soi, le soir, au moment de fermer le dernier livre et d’éteindre la lumière, un étrange melting-pot… faits du jour (collectifs puisque toujours ce grand intérêt pour la marche du monde et personnels) et toutes ces lectures « anarchiques ». Avec cette terrible illusion que ces traces mnésiques vont s’incruster profondément. Or il n’en est rien et la relecture de pages du flotoir rédigées il y a très peu de temps montre comme ces fameuses inscriptions mnésiques ne sont que traces sur le sable, effacées par les marées du jour suivant. Le flotoir serait bien alors une sorte de flotteur, de radeau sur cet océan d’oubli. Oubli que je persiste toutefois à ne pas penser comme total, en ce sens que tout aurait disparu. Je crois plutôt à des traitements mnésiques très complexes, nous échappant et échappant encore aux scientifiques qui travaillent sur la mémoire (passionnante recherche !).
Tout récemment, j’ai été frappée par le surgissement d’un souvenir très précis. Celui d’un séjour à la campagne, lié à un autre fait, une opération chirurgicale d’un proche. De cette opération, je cherchais la date depuis plusieurs jours et c’est alors qu’a surgi une sorte de vision : un jardin, des enfants qui jouaient, le beau temps. Un séjour que j’avais complètement oublié, du moins le pensais-je, et qui m’avait permis d’accompagner ce proche dans une période de convalescence. Par le jardin, j’ai pu remonter vers la source, situer à peu près l’évènement puis en retrouver la date exacte dans mes carnets, date antérieure de six ans à ce que je pensais !
Ce qui suppose donc que nombre de souvenirs n’ont pas disparu mais qu’ils sont encodés d’une façon particulière et que nous n’avons pas toujours les clés de ces étranges serrures. Il se peut aussi que la mémoire procède avec des mécanismes proches de ceux que Freud a mis en évidence dans le rêve, déplacement, condensation et autres « traitements » des images et des affects. Dernière remarque : certains souvenirs recherchés n’apparaissent pas immédiatement mais après un temps d’attente plus ou moins long. Un peu comme s’ils étaient révélés (au sens photographique). Il arrive qu’on les sente presque concrètement à l’approche.
Livres
Livres adorés, livres abhorrés ! Un amour inconditionnel de la lecture et des livres mais parfois ce sentiment d’un insupportable envahissement devant l’afflux continuel, semaine après semaine et l’énorme travail que cela m’impose. Une sorte de Barrage contre le Pacifique.
Il ne s’agit pas seulement de tenter d’en lire le plus possible, par respect pour ceux qui les envoient, auteurs ou éditeurs, mais aussi de les « traiter » matériellement, les trier, les ranger, choisir les quelques très rares livres que je vais pouvoir garder, préparer ceux que je vais donner à cette bibliothèque municipale de Paris (Marguerite Audoux) où Mathieu Brosseau a accepté de créer le « fonds Poezibao ». Manutention, mise en carton ou sacs, livraison, etc. Transvasement de la « bibliothèque éphémère » du bureau à la bibliothèque de poésie & musique, etc.
Mais ma nature scrupuleuse à l’excès ne devrait pas me contraindre à donner priorité au secondaire ou à l’accessoire par rapport à l’essentiel. Bien faire mon travail pour Poezibao ne doit pas m’empêcher de lire autre chose et d’affronter sans relâche ces énormes pans du patrimoine littéraire, artistique, philosophique dont je n’ai pas ou trop peu connaissance.
L’accordage affectif (Daniel Stern)
Article de Bernard Golse sur Daniel Stern (mort en 2012), transmis par Georges Guillain. Je relève cette idée éclairante de la musique comme une narrativité : « la musique vaut aussi comme narrativité, mais comme une narrativité d’affects et d’émotions plus que d’images au sens strict du terme » et j’aimerais en savoir plus sur la question des berceuses ! : « Il resterait enfin à évoquer la structure quasi-universelle des berceuses qui renvoie à la structure du sonnet comme l’a bien montré C. Trevarthen, ce qui enchantait D. Stern comme preuve d’une convergence entre la musique et la question des interactions précoces. »
La berceuse, le sonnet, les interactions précoces, on est bien dans mes thématiques de prédilection !
Pierre Hadot et Auxeméry, philosophie antique
Auxeméry me recommande la lecture de Pierre Hadot et me donne même une petite bibliographie.
1/Éloge de la philosophie antique (Allia)
2/ Éloge de Socrate (Allia)
2/ Le voile d’Isis (Folio)
Je vais commander le premier de ces livres. Et en même temps, chez le même éditeur Allia (remarquable catalogue et souvenir de ma rencontre avec Gérard Berreby il y a environ 12 ans !) deux livres de Jean-François Billeter que je n’ai pas encore, Études sur Tchouang-Tseu et Notes sur Tchouang-Tseu et la philosophie.
D’une lettre d’Auxeméry, je recopie ici ces mots :
« La philosophie antique est toujours fondatrice de toute pensée ; les Grecs ont ceci de magnifique, que leurs penseurs n’ont pas été les représentants d’un mode de fonctionnement unique (qui aurait été la caractéristique d’un « peuple », d’une « civilisation »), mais que chacun d’entre eux a exposé une vision particulière de l’existence selon un angle original, qui, à chaque fois, pose la question d’une totalité du sens devant l’énigme de la vie (car la pensée chez eux est un acte vital, un « exercice » des possibles de l’humain, une volonté de voir et d’entendre tout ce que l’univers a à dire à cette créature sans justification autre que celle qu’elle se donne, et qu’il lui faut chercher par soi-même et pour soi-même : nous )…
Héraclite & Auxeméry
« Héraclite considère que le “connais-toi toi-même” du temple de Delphes est à prendre en tous les sens : le sondage effectué dans les tréfonds de l’individu sensible et pensant (axe vertical) a son pendant dans le parcours au cœur du réel proposé par le monde (axe horizontal)….
Auxeméry qui m’écrit aussi : « Dans son livre sur Marc Aurèle (l’homme du pouvoir qui se pose la question de la possibilité de la sagesse au milieu des nécessités peu ragoutantes de l’action), Hadot a cette phrase que relève justement l’auteur du livre sur Nietzsche que je lis ces jours-ci (Dorian Astor) : “… de temps en temps, il faut essayer de vivre le moment présent comme s’il était le premier et le dernier : le premier, comme si l’on découvrait pour la première fois le jaillissement de l’existence et sa splendeur, le dernier afin de prendre conscience de sa valeur infinie. » Tout est en effet dans le « de temps en temps”…. Sagesse de la grâce à saisir, modestement. Et qui annule toute distinction entre optimisme et pessimisme (cette distinction scolaire est le signe de la pesanteur… Or nous (= le soi qui se cherche en se confrontant au monde) avons avant tout besoin de légèreté (savoir danser, savoir rire, savoir nier et affirmer) »
Le sentiment du temps
Pris le temps hier de recopier un très long extrait du livre de Christa Wolf, Lire, écrire, vivre sur la question de la lecture.
L’auteur imagine que toute trace de toute lecture a été effacée en elle :
« Tabula rasa. J’en ai fini. Extirpée jusqu’aux racines, effacée en moi une des plus grandes aventures que nous puissions connaître : en comparant, en expérimentant, en se démarquant, apprendre peu à peu à se voir soi-même. Se mesurer aux figures les plus intelligibles de tous les temps. Plus rien de tout cela. Le sentiment du temps s’affaiblit, n’ayant jamais été vraiment éveillé »
→ Quels sont les éléments qui construisent petit à petit le sentiment du temps chez un être humain ? Pour le temps personnel, on peut sans doute se contenter de se voir grandir puis vieillir, de voir apparaître et disparaitre les êtres autour de soi, d’assister à la croissance et à la dégradation de toute chose. Mais pour avoir un sens du temps plus large, pour ne pas garder le nez sur son époque, sur le petit créneau temporel minuscule que l’on occupe, les livres sont essentiels, qui nous permettent d’embarquer en un instant pour le passé ou l’avenir. Les livres c’est le don d’ubiquité et d’ubiquité temporelle tant recherché par certains. Qui ignorent qu’il est à leur portée, en toute simplicité.
La libre circulation d’une conscience dans le temps ne va pas de soi. Étudier l’histoire, lire les Anciens, lire des romans peuvent contribuer à construire ou renforcer le sentiment du temps dont parle Christa Wolf.
Lire ?
Parlant de ce texte de C. Wolf, issu de son livre Lire, écrire, vivre, sur l’importance de la lecture dans la constitution même d’un être humain, je prends conscience qu’il terrible d’écrire cela, comme si ça allait de soi, alors que tant d’êtres humains pour des raisons extrêmement diverses, mais sans doute en immense majorité de pauvreté, d’accès à l’éducation, n’ont pas la moindre idée de ce qu’est un livre.