Ode au livre (André Hirt)
Toujours dans le manuscrit d’André Hirt : « ce livre, celui que je tiens là dans mes mains est un objet matériel, un objet qui recouvre une chose, un objet donc qui ne s’épuise pas dans un sens, une direction, un usage, une signification même uniques, un simple objet prêt à être rangé sur une étagère. Cet objet matériel, cette chose donc est au titre de chose la chose la plus mystérieuse qui soit. Il y en elle une présence que l’on peut effectivement décrire comme celle d’un fantôme matériel. D’habitude, les fantômes sont peu matériels, ils sont même très évanescents. Dans notre cas, le fantôme assume la présence matérielle du livre, un esprit planant sur et à travers les pages du volume : une puissance d’exister à disposition. Dans ce contexte, comment les livres font-ils retour ? Comment peuvent-ils même faire retour ? Comment, depuis leur abandon, font-ils ou peuvent-ils faire retour ? Comment sont-ils désormais là pour nous ? C’est toute la question. Et qu’est-ce que les livres disent finalement de nous ? En quoi sont-ils « nous », plus qu’une part de nous, mais ces restes essentiels – des restes, à comprendre aussi et même d’abord comme ce que nous portons de plus essentiel, de plus intérieur – que nous léguons et qu’il est dans une certaine mesure nécessaire de léguer matériellement ? »
→ oui l’immense mystère du livre, le vrai, dont je doute qu’il soit jamais transféré à la liseuse et encore moins à la tablette… qui l’une comme l’autre accueillent indifféremment Proust ou la notice de mon appareil photo. Mystère du livre qui chaque fois nait de son contenu singulier. De sa circulation, de son histoire aussi. Et où son aspect, sa matérialité, son encombrement même jouent leur rôle. A-t-on assez pensé à ce que cela signifie avoir mille livres dans le format d’un seul ouvrage ? Pour jouir depuis toujours, parfois aussi souffrir du contact avec le livre, le vrai, sa manutention, son rangement, son classement, je sais de quoi je parle et de quoi me prive la liseuse. Pratique oui, mais est-ce cela que j’attends d’un livre ? Non, je veux des livres qui me dérangent, qui ne soient pas pratiques, qui me donnent du fil à retordre, matériellement et spirituellement. Qui me tombent dessus !
Un régime de langage (V.Klemperer et A.Hirt)
Où se croisent deux de mes lectures en cours, les Tagebücher (Journaux) de Victor Klemperer et le manuscrit d’André Hirt :
Ce dernier écrit : « Disons les choses sèchement : à l’arrière-plan de mon propos se trouve une analogie entre ce qui est décrit dans LTI de Victor Klemperer sur la dégénérescence d’un régime de langage et notre situation contemporaine qui opère une juridiction sur le langage, qui le transforme à des fins morales, à des fins de correction ou comme on dit de respect (il faut dire “professeure” ou ”écrivaine”, si l’on veut des accroches et des symptômes d’une réalité bien plus large). Il faudrait donc parler et écrire comme on n’a jamais parlé, non plus depuis sa propre parole mais comme on vient de décider comment il faut parler. Il n’y aurait plus que “le langage” dans lequel il s’agirait de s’inscrire comme dans une normativité très ferme. D’une part, le langage que nous avons reçu, nous ne pouvons plus le parler, parce que dans ses contenus et ses manières il est mort ; d’autre part, ce langage qu’on nous fait et nous impose, nous (qui, “nous” au juste ? Qui et combien sommes-nous ? Et chacun de ce nous est-il vraiment à la hauteur de la situation dont les effets, notait Klemperer, furent d’abord si insensibles et parurent si futiles ? ) ne pouvons ni ne voulons le parler. »
Et Klemperer lui, le 31. Mars 1942: « Parfois, quelqu’un cherche à dissimuler la vérité par le discours. Mais la langue ne ment pas. Parfois quelqu’un cherche à dire la vérité. Mais la langue est plus vraie que celui-là. Contre la vérité de la langue, il n’y a aucun remède » et un peu plus loin « Philologues et poètes connaissent la nature de la langue mais ils ne peuvent pas empêcher la langue de dire la vérité ». (ma traduction).
Note de passage
De l’urgence de faire des choix et donc de savoir renoncer. Ce qu’on appelle un choix douloureux.
Note de passage
Entretiens-toi avec les vivants, quand il est encore temps.
Toutes ces langues du monde
D’un mail de Jean-René Lassalle, qui m’envoie une nouvelle proposition pour « l’anthologie permanente » autour d’Avrom Sutzkever (publication à venir), ces mots : « Toutes ces langues du monde qui traversent ma tête avec leur musique de poésie que je creuse dans la traduction me donnent de l’énergie. Le yiddish en est une des moins lointaines, ce n’est pas ma culture mais à cause des racines d’allemand que je reconnais sous la transcription à laquelle on finit par s’habituer. Et cette nostalgie pour cette langue qu’on sent parfois en Allemagne, dans un terrible brouillard.
Et en plus de ces langues de poètes à qui je rends hommage aussi, ma propre écriture de fourmi lente complète ce kaléidoscope de langage, bien que je ne puisse écrire que comme je le peux : c’est une musique bizarre qui ressort, mais je ne sais pas si un musicien peut vraiment tout contrôler de la musique qu‘il produit, malgré les diverses constructions dans la composition. »
→ et j’apprends ce même jour que l’on vient de mettre au jour des milliers de documents en yiddish et en hébreu cachés du temps des Nazis dans le sous-sol d’une église de Vilnius.
Patrick Beurard-Valdoye
Les langues encore, bien sûr ! Belle soirée en effet à la Maison de la Poésie de Paris où je m’étais rendue pour écouter le récital donné par Patrick Beurard-Valdoye. Bonne lecture, deux pupitres entre lesquels il a alterné, il lit bien, de façon plutôt sobre, sans bruitages et autres fariboles caractéristiques de trop de « perf » et qui ne masquent que le vide du texte… Ensuite un temps d’entretien avec Pierre Drogi et Laurent Grisel.
Ils ont posé l’un et l’autre de très fortes questions, mais le temps était mesuré et il y eut un sentiment d’inachevé qui m’a donné l’idée d’une série d’articles qui s’intitulerait « Question(s) à P. B V ». Je suis en train de dresser une liste des personnes présentes pour ensuite lancer l’idée et demander aux unes et aux autres s’ils auraient une question à poser à l’auteur. J’aime bien expérimenter de nouveaux formats pour Poezibao.
Ultima necat
« Vulnerant omnes, ultima necat » :
« Toutes blessent, la dernière tue ».
Devise inscrite sur un cadran solaire : Carpe diem, donc !
Ultima necat est le titre choisi pour le Journal intime de Philippe Muray, 1978-1985, dont Roger Blin donne un beau compte rendu dans le dernier Matricules des Anges (#161)
Constances et variables (Eric Pesty)
Touchée par le très beau portrait de l’éditeur que dresse Le Matricule des Anges dans le même numéro, touchée d’apprendre qu’il fut luthier avant de devenir typographe : « La position du luthier par rapport à la musique est la même que la position du typographe par rapport à l’écriture : on rend possible la pratique d’une création. »
Intéressée aussi par ce qu’il dit d’une revue et à quoi, sans doute, je penserai désormais lorsque je composerai Sur Zone. : « Il y a aussi la revue K.O.S.H.K.O.N.O.N.G., dirigée par Jean Daive, que j’édite. C’est une aventure passionnante. Dans une revue, disait Ezra Pound, il faut des constances et des variables : soit un petit groupe d’auteurs qui donnent l’axe, et d’autres qui donnent l’ouverture. Ce qui m’intéresse, c’est ce qui se passe entre deux textes. Qu’est-ce que devient un texte au voisinage d’un autre ? J’essaie d’interpréter cette jonction, au sens musical, par des changements de typographie… Je me régale. La composition, lettre par lettre, est une façon de lire qui est d’une intensité inouïe. »
De l’oral à l’écrit
« La composition, lettre par lettre, est une façon de lire qui est d’une intensité inouïe ».
→ Le fait de recopier, inlassablement, depuis dix ans, des milliers de poèmes, de textes pour les donner à lire dans Poezibao, ou dans le Flotoir, c’est aussi une façon de lire, de moindre intensité peut-être mais néanmoins très forte. Le texte se compose, se déroule, s’agence lettre à lettre, passe par les doigts, se contrôle avec les yeux, se corrige, s’agrémente typographiquement puis se prépare à son transfert vers l’espace ouvert d’internet. Quelle aventure pour ces petits paquets de mots…
Extraire dit Pierre Bergounioux quand il a fini un livre et qu’il veut en relever l’essentiel dans ses tablettes (qui ne sont pas électroniques !).
Note de passage, l’expiration
Pense-t-on assez que l’on expire à chaque instant ?
Note de passage, la capacité d’appel
La capacité d’appel, d’hameçonnage que peut avoir une sensation présente vis-à-vis d’une impression, d’une sensation passée. Proust bien sûr l’a dit magnifiquement. Ce matin, la corne de brume ou plutôt la bouée sifflante soudain entendue via l’avertisseur d’un camion éloigné.
Musique (Adalbert Stifter)
Ce passage dans Les Deux sœurs de Stifter, alors que le narrateur, en pleine nuit, entend quelqu’un jouer du violon : « Il fallait ici reconnaître l’art le plus haut, le plus noble. Le trait était dessiné avec une précision tout à fait exceptionnelle, sans dévier d’un fil au-dessous de la juste hauteur, d’une clarté et d’une netteté qui lui donnait la dimension d’un objet. » (p. 67)
→ Puissante cette assimilation d’un trait musical, d’une phrase de violon à la matérialité d’un objet, un objet transitoire, halluciné en suspens dans l’air, matérialisation aussi du jeu des ondes sonores. Je me souviens aussi de ce musicien expliquant que pour bien suivre une œuvre musicale on pouvait se suspendre à la mélodie et y rester en quelque sorte accroché, se laissant entraîner. Hors sol, avec la musique pour ligne de vie.
Frontières et nomadisme linguistique (Jacques Darras)
Je reviens un peu en arrière sur ma lecture de La Transfiguration d’Anvers de Jacques Darras, sur la question du passage des frontières qu’il lie très bien à celui de la pratique des langues. Il écrit : « car désormais, je me conçois poète européen. Plus français. Je le dis sans provocation. La transition sera sans doute longue. Ce n’est pas d’un illusoire conflit entre écrit et oral que nous nous nourrirons désormais mais d’une ouverture du champ spatial et linguistique par échanges et croisements »
→ voilà propos que ne démentiraient ni Patrick Beurard-Valdoye ni Jean-René Lassalle !
Et il en vient, naturellement, à la question de l’oral : « l’oral de la poésie ne me semble pouvoir aujourd’hui s’écrire – il est évident que pour moi l’oral s’écrit – qu’au contact de toutes les données spatiales et temporelles qui se croisent et se recroisent pour constituer le massif de notre réalité. [...] Je veux pratiquer le poème comme un art frontalier. Il permet, selon moi, la lecture la plus fine, la plus approchante de la réalité. Parce que, ainsi qu’y invitent dans notre langue les affinités entre lire et lisière, oral et orée, le poème est quasiment le seul art qui enjoigne et conjoigne à l’échange les facultés de l’œil, de l’oreille et de la voix. » (98)
Je note encore sur le même thème, ces deux citations de Jacques Darras :
« Je suis conscient d’avoir appris l’anglais dans la poésie » puis « Le poème en langue étrangère a pour effet de démultiplier la puissance d’énigme inhérente à la poésie » (102) qu’il faut rapprocher de ces mots, un peu plus loin : « Avec le recul et étroitement lié à l’énigme, l’exil me paraît en effet être une [...] condition essentielle de la poésie, de la traduction de poésie. Être poète, c’est s’exiler dans l’étrangeté première de la langue. Donc se vouer au nomadisme linguistique, nécessairement. » (103)
Klemperer, 1942
Chez Klemperer, sentiment qu’on s’enfonce de plus en plus dans l’horreur, chaque jour une nouvelle restriction, une nouvelle directive imposée aux Juifs dans les plus petits détails de la vie, des interdictions de toutes sortes, la réquisition à déneiger quinze jours durant à la pelle, dix heures par jour, la crainte permanente des perquisitions (Untersuchung) dont le résultat peut être un envoi immédiat en camp de concentration. Quelque part il écrit « un couple, convoqué à la Gestapo après une perquisition, a pris du Veronal. » En ce début 42, première apparition dans le texte, à ma connaissance, du mot Auschwitz.
Musique, le seul art
Et si la musique était le seul art qui ait survécu ? Et si à partir de lui pouvaient à nouveau revivre les autres arts, littérature, arts plastiques, photographie ? Une question, simplement une question.
De l’image
Discussion à propos d’un livre qui vient de paraître, un livre de photographies faites par Sylvain Maestraggi sur les lieux même du Lenz de Büchner, à Waldersbach (Waldbach dans la récit de Büchner), là où résidait le Pasteur Oberlin qui accueillit l’écrivain qui venait de traverser la montagne.
Je ressens une hésitation à acquérir ce livre, à regarder ces images par peur en quelque sorte d’un conflit d’imaginaire. Cette crainte qui me fait refuser de voir toute adaptation d’un livre que j’aime. À l’exception de La Captive de Chantal Ackermann et je crois bien que je regrette qu’Albertine ait désormais le visage de Sylvie Testud (alors même que cette dernière est magnifique dans le film).
André Hirt écrit : « je connais le paysage de Waldersbach, il y a le génie du lieu, mais dans les Vosges, en Auvergne, bon nombre de lieux seraient appropriés; ensuite, il y a le texte, la poésie de ce texte qui défie l'image [...] je suis partisan de produire moi-même les analogies et les recoupements, par exemple une image peut me faire songer à Lenz ou à Waldersbach, sans que derrière l'auteur de l'image y ait lui-même songé. C'est une technique de peintre: regarder une image qui n'a rien à voir avec le sujet, ou bien une image qui traînait là, qu'on ne comprenait pas et qui tout d'un coup accède au sens en croisant une autre image ou alors un texte ou une musique. »
C’est ce bel article de Bernard Umbrecht dans son site Le Saute-Rhin qui avait attiré mon attention sur ce livre.
Musique, Malcuzynski
Hommage à celle qui me fit le don inestimable de la musique, il y a si, si longtemps et à qui je pense encore plus en ce jour anniversaire de sa disparition : l’achat d’un coffret du pianiste Witold Malcuzynski car je suis sûre qu’elle m’offrît jadis un disque dont il était l’interprète. Dans mon esprit, les Études de Chopin… mais mes investigations tendraient à me démontrer qu’il n’y a jamais eu de disque dédié à l’intégralité des Études par Malcuzynski. Ce coffret comporte notamment les Valses. Un piano presque nu, sans aucun chichis ou fioritures mais tellement convaincant. Magnifiques mazurkas et en particulier cette mazurka en fa mineur si singulière, que j’ai entendue il y a peu par Perahia, que je retrouve ici, énigmatique. Mazurka n° 7 de Chopin, en fa mineur, op. 7 n° 3. J’ai essayé de l’approcher au piano mais je n’ai pas su, non qu’elle soit difficile, mais parce que de sa première phrase, tellement inouïe et singulière, j’ai l’impression de ne faire qu'un papillon piqué sur une toile, desséché, mort.
Tel quel. 1
L’idée serait de piocher aussi souvent que possible dans l’édition fac-simile des Cahiers de Paul Valéry, dans les treize volumes que je possède… chance inestimable et de (me) donner ainsi quelques lignes à lire. Je sais que nombre des ces pages sont introuvables, que l'édition des Cahiers de la Pléiade n'en a repris qu'une petite partie. Raison de plus.
« Finesse, subtilité parfois mènent au vrai le plus simple et large, parfois égarent et embrouillent. Là où tu vois une chose, j'en compte cent distinctes. J'aperçois le fil et m'évade tandis que tu demeures grossièrement enfermé. Mais il ne faut pas filer trop vite. Il ne faut pas se croire évadé. Il ne faut pas que le fil casse. Il faut aussi quelquefois le savoir casser et se vouloir enfermé. » (T3, p.94, 1903)
→ avertissement pour le flotoir ?