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Rédigé par Florence Trocmé le 02 mars 2015 à 20h45 dans photomontages | Lien permanent
Croisements (marche)
Je lis Stifter, quatrième histoire, les trois de Cristal de Roche et maintenant L’Homme sans postérité et dans chaque texte d’immenses marches à pied. Et dans les livres reçus pour Poezibao, L’homme qui marche de Claude Adelen qui bien sûr évoque Giacometti : « arbres-signes immobiles frères / de l’homme qui marche… » (Claude Adelen)
Lire
Quand un grand texte imprime sa marque sur le quotidien, vient s’insérer dans la trame du jour, le ciel, la lumière… paysages de Stifter, longue traîne de formes et d’archétypes en calque sur le temps qui s’écoule.
La répétition (Francis Wolff)
[journal de lecture de Pourquoi la musique ? de Francis Wolff]
« On n'en finirait pas de décrire les phénomènes de répétition en musique, qui ont tous pour effet d'apprivoiser l'événementialité en en favorisant la compréhension. Le XXe siècle a poussé jusqu'au bout la logique selon laquelle le plaisir musical s’éprouve dans la répétition, puisque sa grande nouveauté (par-delà toutes les innovations stylistiques et les révolutions formelles, qui n'en ont souvent été que la conséquence), c'est l'invention d'appareils à reproduire la musique, à répéter encore et encore l'air, la chanson, le morceau, la pièce, l'œuvre déjà connus et réentendus. Peut-on encore imaginer, aujourd'hui où la musique s'écoute le plus souvent dans un appareil à la répéter à l'identique (phono, radio, magnéto, MP3, Internet, etc.), ce qu’était la vie musicale avant que de telles machines existe ? » (Francis Wolff, Pourquoi la musique ?, p. 127)
→ Ma vie jusqu’à ce jour coïncide presqu’exactement avec ces avancées des machines à répéter la musique. Suffisamment en tous cas pour que je me rappelle l’attente, le désir, la frustration par rapport à la musique, lesquels sont en train de disparaître, avec sans doute le plaisir qui les accompagnait. Jamais je n’oublierai le sentiment de magie et de toute-puissance éprouvé en enregistrant un concert diffusé à la radio via un magnétophone à bandes, ni l’odeur très particulière des immenses bandes magnétiques de mon Revox ! Confronter ces souvenirs aux pratiques d’aujourd’hui ! Il y a si peu de temps encore, lorsqu’on me parlait d’une musique donnée (en particulier une œuvre contemporaine) il me fallait prendre deux heures environ pour me rendre à la bibliothèque et trouver le CD avant de l’écouter. Aujourd’hui, via les sites de streaming, en quelques instants, elle est à ma disposition. Il nous est devenu presqu’impossible de penser le monde sans la reproduction à l’infini de la source (avec la perte d’aura pointée par Walter Benjamin)
→ et au-delà penser à ce qu’il en était avant l’invention du gramophone… et à ce changement de paradigme induit par la reproductibilité de la musique. Le seul moyen, jadis, d’entendre ou réentendre la musique n’était-il pas de la jouer, fut-elle « réduite » pour le piano (sur mon bureau, pas encore écoutées, les transcriptions par Liszt des Symphonies 4 et 5 de Beethoven, dans l’interprétation de Yury Martynov).
Reproductibilité et dévitalisation
Mais trop souvent cette mise en boîte de la musique, avec aujourd’hui une étape supplémentaire franchie avec la disparition du support (la bande, le disque…) s’accompagne d’une vraie dévitalisation. Il y a sans doute deux facteurs, la personnalité et la qualité de l’interprétation mais aussi la semi-industrialisation de la prise de son, en vase clos, dans des studios coupés du public. Confirmation toute récente que mon écoute n’est pas en cause quand je n’éprouve aucune émotion musicale devant tant d’enregistrements : au travers du bonheur ressenti en écoutant ces vieux enregistrements de très médiocre qualité, il faut bien le dire, de Sviatoslav Richter – c’est en 1960 à Carnegie Hall, un Richter survolté, prenant tous les risques, avec des tempi hallucinants et hallucinés.
Étude de Chopin
Parmi les bis de Richter, l’étude de Chopin dite “Révolutionnaire”, op. 10 n° 12. Et là encore un souvenir indélébile, celle de ce disque (un 33 tours petit format) La vie de Chopin racontée aux enfants, collection Le Petit Ménestrel ; le narrateur évoquait l’exil de Pologne et cette coupe de terre du pays natal qu’emporta Chopin. Déboulait alors littéralement l’étude, et elle vous prenait à la gorge. (Ici par Richter et là par Kissin). Abandonner ou pas le piano, enfant, peut tenir à la rencontre d’une seule œuvre, proposée au bon moment par l’adulte attentif. Il en va sans doute de même pour la lecture. J’ai été très frappée par les propos de cet ancien djihadiste (époque 1995) qui tente aujourd’hui de dissuader les jeunes de partir et qui raconte que ce qui le sauva pendant les six ans de son incarcération, ce fut la lecture. Il avait décidé de lire deux livres par jour et, a-t-il précisé, pas des romans, non, de la géographie, de la politique, de la philosophie.
Le livre électronique
Éprouvé, voilà qui est bien étrange, une forme de tendresse pour ma liseuse. La liseuse, pas la tablette. Et pensé que si je parvenais à ressentir pour cet objet neutre et froid quelque chose de l’ordre d’un affect, cela m’aiderait à l’adopter. C’est assez souligner ici le rapport sensible que l’on a avec un livre. Son contact engendre toutes sortes de sensations tactiles, olfactives, visuelles, inexistantes avec une liseuse. Mais avec elle en revanche, il y a une possibilité plus forte de s’isoler du monde ambiant et de créer une forme d’intimité avec ce qu’on lit.
A contrario, je relève dans ce livre encore inédit d’André Hirt sur Büchner et Stifter ces propos à la fois drôles et tristes : « L’objet même “livre” est en voie de disparition, remplacé par l’archaïque tablette (quelle revanche sur Gutenberg !) qui elle-même fonctionne en conjonction avec le tout aussi archaïque rouleau que les programmes de traitement de texte et Internet ont très récemment promus [...] on est en présence d’étranges fantômes matériels et historiques qui traversent le livre, l’écrasent et le dépassent. »
Mots allemands
Auf Umwegen, par des voies détournées.
Pris conscience que certains des mots allemands rencontrés dans mes lectures ont leur place dans ce flotoir. Ils sont membres à part entière du carnet parce que, petit à petit, ils se fondent dans ma conscience, où ils retrouvent leurs camarades installés là depuis les années soixante. Autrement dit les mots d’une langue étrangère apprise, pratiquée deviennent partie intégrante de soi et de son propre langage intérieur.
Ils forment un amalgame (mot pris ici dans son acception dans le domaine de la chimie ou de la métallurgie) : « aucun des maîtres anciens n'emploie l'amalgame orgue et orchestre à égalité de forces. » disait Vincent d’Indy de César Franck. Il ne connaissait pas, et pour cause, l’extraordinaire concerto pour orgue et orchestre de Poulenc.
Changent-ils notre vision du monde ?
Adalbert Stifter
Je suis totalement éblouie par ma lecture de Stifter. Il y a fort longtemps que je cherche à redécouvrir quelque chose de mes enchantements de lecture d’autrefois : la rencontre avec un personnage, l’absorption complète dans un récit. Avec Stifter, écrivain allemand du XIXème siècle, je retrouve tout cela, des héros, des paysages, des situations qui exercent un véritable sortilège dont je me trouve bien en peine d’analyser la nature.
Le traducteur du dernier livre lu, L’Homme sans postérité, est Georges-Arthur Goldschmidt dont il a été souvent question dans ce flotoir. Il signe, outre une traduction magnifique, une intéressante postface. Et précisément il s’y interroge sur la nature de ce « charme » qu’exerce Stifter. « Une ligne de ce récit, prise au hasard, paraîtra peut-être insignifiante au premier abord, mais lue dans la “foulée” de l'histoire (puisque tout ici est marche, cheminement), elle apparaît comme soulevée par une force mystérieuse et poignante. Rarement quelqu'un aura été en apparence aussi peu écrivain en étant à ce point pénétré par la résonance intime de ce qui est forcément au centre de tout récit : ce jaillissement du “vécu”, qui plonge ses racines dans une expérience qui n'est bien évidemment jamais objective, qui ne saurait être que personnelle. Le récit se déploiera donc selon une nécessité rigoureuse un peu comme un “scénario” moderne dont la logique ne se révèle que peu à peu. Il en naît une étrange mémoire du texte : ce qu'on a lu s'installe, s'établit de plus en plus solidement au sein de ce qu'on est en train de lire. Le voyage de cet adolescent à travers monts et vallées n'est pas seulement notre voyage, il est d'abord l'exact expression du souvenir associé à la distance : on dirait que c'est la mémoire qui chemine, plus que le personnage lui-même, comme si Stifter ne voulait nous révéler du monde que ce que la mémoire du jeune Victor en aura conservé au bout de ce chemin qui le mène d'horizon en horizon. »
→ il semble en effet qu’il y ait là une sorte d’adéquation très intime entre le récit tel qu’il se déploie et la mémoire du lecteur et sans doute au-delà, une mémoire archétypique propre à un plus grand nombre (mais pas pour autant universelle). « Les paysages, les objets prennent ainsi une coloration non pas symbolique (ils ne signifient rien), mais très exactement “évocatrice” – on voudrait presque dire incantatoire, tant l’art de Stifter semble proche de celui des musiciens de son époque, Schumann surtout, et le jeune Brahms. » (Adalbert Stifter, L’Homme sans postérité, postface de G.A. Goldschmidt, p. 142 et 143)
Contraste
Pour continuer à tenter de comprendre cet attrait exercé par les quatre récits de Stifter lus en quelques jours, s’immerger à nouveau dans le monde imaginaire qu’ils proposent. Une sorte de monde idéal, avec des êtres merveilleux, comme le jeune Victor de L’Homme sans postérité, ou la petite sauvageonne du récit Mica blanc, dans Cristal de Roche. Des paysages de moyenne montagne, une nature intacte et riche et toujours le cheminement. On marche constamment dans ces récits-là, à pied, sur de grandes distances.
C’est un monde idéal, disparu, qui n’a bien sûr jamais existé mais dont il semblerait que l’on ait une très profonde nostalgie, presqu’ontologique, même si ce n’est pas l’idée du paradis perdu qui me semble présente ici. Un monde tellement apaisant par contraste avec le bruit et la fureur, partout, dans notre monde. Bruit et fureur qui ne sont pas le tout du monde mais qui obnubilent les médias (c’est leur raison d’être) et par voie de conséquence saturent notre conscience.
Mémoire, imagination, construction
Je m’interroge souvent sur le devenir des lectures dans le for intérieur. Ces strates de mots, d’images, d’impressions, d’émotions qui tombent, sans cesse aucune puisque la lecture ne s’interrompt presque jamais, sur le fond de l’océan de la mémoire et de la conscience, depuis des décennies. Ce qui remonte de ces fonds au moment du lire, comme appelé par quelques éléments propres à la lecture d’aujourd’hui, une réminiscence, une impression de déjà-là, déjà-vu, déjà lu.
Ces amalgames qui se font entre toutes ces choses que nous découvrons, par la lecture, quotidiennement. Exemple très concret hier avec la surimpression de deux univers, en apparence très éloignés : l’incroyable demeure du vieil oncle célibataire de L’homme sans postérité de Stifter, claquemuré dans son univers et son île sur le lac et l’univers d’une tombe-bibliothèque actuellement explorée en Égypte : « Monument mythique de la nécropole thébaine, la tombe de Padiamenopé, la plus vaste jamais construite en Égypte, compte vingt-deux salles souterraines réparties sur trois niveaux. Pourtant, le noble Padiamenopé qui vécut au milieu du VIIe siècle avant notre ère, bien que proche des rois éthiopiens et saïtes (XXVe et XXVIe dynasties), était un simple archiviste de Pharaon, sans titres sacerdotaux ou politiques importants. ». Mais il imagina de reproduire là sur les parois tous les grands textes sacrés des Égyptiens !
Et en palimpsestes, accessibles ou non à la conscience, tant de ces édifices engrammés dans la mémoire, tours de Babel, château des Carpates, labyrinthes, manoirs anglais, etc. Une vie de lecteur engendre une sorte de processus de complexification toujours grandissante du domaine intérieur et des mondes qui l’habitent. Et cette mémoire-imagination vient constamment travailler la perception et la sensation d’aujourd’hui.
→ Dernière remarque, le flotoir ne fonctionne-t-il pas comme une tombe de Padiamenopé avec toutes ces citations inscrites sur les planches du radeau ?
Le bruit et l’expérience du monde (Stifter)
« L’immense majorité des livres véhicule le bruit et des bruits du monde. [...] À l’inverse, rares, très rares sont les livres qui impriment une expérience du monde ou qui la renouvellent et la relancent. » (André Hirt)
→ Ce sont ceux-là que je cherche….
Rédigé par Florence Trocmé le 02 mars 2015 à 19h44 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent