Gefängnis, Strafe (la prison, la peine)
Je suis sous le coup de ma lecture des pages que Victor Klemperer consacre dans ses Journaux (Tagebücher), en l’année 1941, à une incarcération d’une semaine qu’on lui a infligée pour ne pas avoir respecté correctement le Verdunklung (occultation des fenêtres dans le cadre de la défense anti-aérienne). Une semaine terrifiante, pas en raison de sévices physiques mais parce qu’il se trouve totalement livré au temps, à l’Ewigkeit (éternité) du temps, puisqu’on lui a retiré ses lunettes et le livre qu’il avait pris avec lui. Il est seul, 24 heures sur 24 heures. Le journal, qui passe souvent rapidement sur les multiples atteintes à sa vie privée et publique, s’arrête longuement sur cet épisode effroyablement difficile et douloureux. Il permet de prendre conscience, fut-ce dans une toute petite mesure, de ce que peut être la privation de liberté. La seule chose qui l’aidera, à mi-parcours, c’est qu’un gardien a consenti à lui donner un crayon et un morceau de papier.
Croisements (Langues, enquête et Jacques Darras)
Deux occurrences sur ce thème des langues qui me retient tant.
En premier lieu cet étonnant article du Zeit (en allemand) qui montre que le choix d’une action, dans une circonstance donnée impliquant une forme de décision morale, dépend de la langue (maternelle ou étrangère) utilisée dans l’enquête.
La situation, un peu curieuse (expérience oblige) serait la suivante : les freins d’un train ont lâché et il est sur le point de percuter un quai où se trouvent cinq personnes. La seule façon d’éviter la mort de ces cinq personnes serait de pousser sur les voies un homme corpulent qui passe sur un pont, juste avant la gare, pour que son corps stoppe le train. Selon que la question « que feriez-vous ? » est posée dans la langue maternelle du sondé ou dans une langue étrangère qu’il connaît, la réponse sera différente ! Il sera plus enclin à sacrifier la personne sur le pont pour sauver les cinq personnes sur le quai, quand le dialogue se passe dans la langue étrangère. « On dit que l’habit fait le moine, dit l’article, mais les mots aussi ». On passe de 80% de sondés qui ne pousseraient pas l’homme sur le pont à un tiers qui le sacrifierait selon que les personnes sont interrogées dans leur langue ou dans une autre langue (ici des Espagnols interrogés en anglais). « Les sujets d’expérience optent plus souvent pour un point de vue plus utilitaire suivant le principe que cinq vies valent mieux qu’une » lorsqu’ils sont interrogés dans une langue autre que la leur, comme si la charge émotionnelle était un peu mise à distance. « Un I love you ou je t’aime n’est pas du tout équivalent à Ich liebe dich pour l’Allemand ». Testons donc nous-mêmes en faisant la transposition ! L’article explique aussi que des traders sont plus performants quand ils travaillent dans une langue étrangère car moins confiants en leurs intuitions. Voici maintenant un propos de Jacques Darras : « j’habite la Bilinguie. En quoi je suis assurément – autre certitude – le citoyen le plus privilégié au monde, ayant pouvoir de vivre dans une maison où les pièces vont par deux. Jamais dans une symétrie parfaite, bien heureusement, ce qui induirait une insupportable monotonie mais dans l’approximation des clochetons et des recoins. » (voir cet extrait de La Transfiguration d’Anvers dans Poezibao)
→ La question me semble cruciale, même si elle est abordée ici sous deux angles différents et même si, surtout, elle dépasse de beaucoup mes moyens d’analyse. En quoi pouvons-nous être façonnés, puis éventuellement modifiés, intérieurement, psychiquement, par la langue que nous pratiquons ou par celle que nous apprenons. L’apprentissage d’une langue étrangère nous remanie-t-il intérieurement ? Ou pour le dire encore autrement, notre monde s’agrandit-il du fait que nous pouvons le dire dans d’autres langues. Est-ce que chaise,c hair et Stuhl induisent bien la même perception de la chaise ? Jacques Darras semble le démontrer qui dans un autre essai du livre relate comment l’apprentissage de la langue anglaise a été cruciale dans sa maturation, sa structuration et comment il a répondu à certaines problématiques qu’il rencontrait alors, tout jeune homme. « Bien avant de traduire je me traduisis, me convertis, me transformai définitivement le corps, la langue, l’horizon. La poésie américaine baptisa mon arrachement à l’espace natal. » (p. 105)
De la place, de la langue (J. Darras)
Il y a dans ce livre, La Transfiguration d’Anvers, toute une méditation, vivante, pleine d’allant, sur la question de la langue et du pays. Le premier chapitre suit les pas de Descartes, quittant la France pour se rendre dans plusieurs pays du Nord de l’Europe (Allemagne, Danemark, Hollande, Suède) : « Finissons-en avec les lieux de naissance comme s’ils fussent des crus de vins. Nous déporter de nos racines, est, dans l’ordre de la pensée, la condition d’une maturation. » (13)
L’intimité avec les créateurs
J’aime lorsque, page 19, Jacques Darras écrit : « René Descartes veut cependant me rassurer. Nous marchons ensemble dans Kalverstraat à Amsterdam ». (Je souligne)
→ ce « nous » a quelque chose de profondément émouvant. Dans quelle mesure, par la connaissance de l’œuvre mais aussi de la vie de nos écrivains, de nos musiciens, pouvons-nous petit à petit accéder à ce stade où ils deviennent comme des amis, véritablement présents, voire aidants ? Quand Schubert peut-il être là avec son âme si changeante, la main sur notre épaule, alors que nous passons sans cesse de l’ombre à la lumière ? Quand Virginia Woolf peut-elle devenir double de nous-mêmes alors que nous sommes en proie à des sentiments si complexes et ambivalents qu’ils dépassent notre entendement ?
Je me souviens, il y a peu, avoir pensé que ne savait que peu celui qui avait tout appris d’un auteur dans les livres, les articles, par rapport à cet autre qui a passé trente ans de sa vie confronté, ligne à ligne, à son écriture, pour le traduire. Que peu savait celui qui a écouté mille fois la même sonate par rapport à celui qui l’a jouée des dizaines de fois, le matin, à midi et le soir, dans l’intimité du cabinet de travail ou sur la scène du Carnegie Hall. Mais qu’à celui-là, cependant, est également indispensable une connaissance aussi large que possible de la vie du compositeur.
Le monde imaginaire (Stifter, Darras, etc.)
Lorsque je suis entrée, l’autre jour, dans la demeure de L’Homme sans postérité de Stifter, je n’y entrais pas tout à fait pour la première fois. En moi, nettes ou floues, tant d’images de demeures réelles ou imaginaires, nourries de tant de traversées, de tant d’œuvres, littéraires ou picturales. Tant de châteaux, tant de pièces hantées (je viens de penser soudain à cette salle à manger dans les Carnets de Malte Laurid Briggs, si impressionnante pour le jeune homme qui y est reçu. Cette image que je ne savais pas être là et qui a littéralement surgi dans ma conscience. Venue d’où ?) Plusieurs visions : « L’une s’enrichit de l’autre, les deux se réfléchissent. Parce que nous ne savons pas ce qu’il entre de souvenir comme d’imagination dans ce que nous appelons la pensée. Parce que nous ne savons pas si l’imagination n’est pas ce qui donne sa certitude à la pensée. Non, nous ne le savons pas. C’est notre seul doute. Il est de taille, assurément. Le sentiment que j’ai depuis toujours, dont je ne puis m’ouvrir calmement qu’aujourd’hui, devant vous, est que nous aimons d’abord nous inventer. Inventer notre histoire, inventer une histoire à notre propos ». (Darras, 25)
→ l’enfant ne se construit-il pas en inventant des histoires, en s’inventant acteur de situations imaginaires, dans le rêve ou dans le jeu (question subsidiaire, le jeu électronique permet-il aussi cette construction-là ?)
Europe (Jacques Darras)
Vraie bouffée d’oxygène que ce chapitre premier du livre de Jacques Darras, Sa déambulation libre à Anvers ou à Bruxelles… : « Descartes a quitté la France monarchique, nous nous sentons plus près de l’Europe à venir que de notre régime hexagonal. Descartes épouse les découvertes de la science moderne, nous sommes à l’affût de la moindre nouvelle astrophysique [...] Au commencement nous sommes corps, nous sommes dans un corps. Puis nous apprenons à parler. Apprenant à parler nous apprenons à penser. La parole est cette prodigieuse activité de transformation qui se développe à la frontière du corps et de la pensée. De nature double, donc ambigüe. Navettant de la pensée au corps et réciproquement, la parole dit l’inachevé de l’un à l’autre, l’un par l’autre. Elle est l’équilibre instable de leurs échanges, de leurs rapports. [...] Nous sommes cet équilibre fragile, douloureux, incertain d’une langue en mouvement constant entre les visions idéales de notre pensée et les réalités fragmentaires de notre corps. [...] Nous ne coïncidons ni dans la simultanéité ni dans la consécution logique. »
→ il y a à la fois, ici, ce constat de cette faille toujours béante, entre nous et nous, entre nous et le monde dans lequel nous baignons, mais il y aussi cette idée du mouvement, par le déplacement du corps, par l’usage d’une autre langue, la bilinguie, la trilinguie (et peu importe sans doute la compétence en ces autres langues, c’est plus d’une attitude qu’il s’agirait), ce mouvement qui évite la stase mortelle, ce mouvement qui induit une sorte d’oscillation, parfois affolée, parfois enivrante, entre des pôles inhabitables mais structurants. Ce mouvement qui doit être sans cesse relancé par la lecture, par la musique, par la pensée, par la rêverie, la perception des réalités matérielles. « Je n’ai d’autre certitude que de savoir qu’il y a de la transformation. Que de savoir que cette impalpable transformation s’inscrit le plus souvent dans le langage. » (30)
Les machines à reproduire et la vie des créateurs
Je me suis montrée, tout récemment, dans ces pages, bien négative vis-à-vis de ces machines à reproduire. Mais n’ai-je pas passé grâce à elles quelques heures magiques. Machines de Gutenberg puis cette autre, inventée avant-hier, pour lire ces galettes brillantes qu’on appelle Compact Disc. Grâce à elles, n’étais-je pas avec le pianiste russe Sokolov (jouant à Salzburg), avec les Européens Descartes et Darras, le Polonais Chopin, l’Autrichien Mozart. Tous là, présents, dans la pièce. Et ne me dites pas que ces machines les ont tués, leur présence dépend aussi de moi qui la reçois, de l’attention que je leur porte, du souffle avec lequel je les anime en les aimant passionnément, en les considérant comme aussi importants que mes proches. Anges gardiens, cohorte élective. Je suis, à chaque fois, « témoin d’une rencontre exceptionnelle de l’espace et du temps. » (J. Darras, p. 30). Témoin et même lieu focal, donc nécessaire, même très modestement, à l’œuvre.
Tropisme vers le Nord, passion du rivage
Je suis évidemment touchée par ce tropisme dont parle Jacques Darras et qui est mien. Tropisme vers le Nord qui était aussi celui de Glenn Gould. « Au Nord toute ! J’aurai mis toute un vie pour les suivre et monter à Bruxelles, Anvers ou Amsterdam » écrit Jacques Darras.
Oui Glenn Gould ! : "Je rêve depuis des années, et je désespère d'y arriver jamais, de passer au moins un hiver entier au nord du cercle arctique. Tout le monde peut y aller en été, quand le soleil est levé, mais je dis que je ne voudrais y aller qu'au moment où le soleil est couché. Vraiment je le voudrais et je vous dis que j’irai un de ces jours". Le 10 avril 1964, en pleine gloire, Glenn Gould renonce à la vie de concertiste. Il a 32 ans.
Un an plus tard, à bord du Muskeg Express, il franchit les milliers de kilomètres séparant Winnipeg de Churchill, la ville la plus proche en train du cercle polaire arctique. Il réalise alors le documentaire radiophonique The Idea of North, où il confronte, dans un train fictif, les visions de cinq personnes ayant vécu une expérience intime avec le Grand Nord canadien. Pour cela, il choisit la forme de la dramatique radiophonique. "La radio... C'est un média dont je me sens très proche. Depuis l'enfance j'écoute la radio pratiquement sans arrêt ; pour moi, c'est comme du papier peint, c'est comme un bruit de fond. Je dors même avec la radio. En vérité, je suis même incapable de dormir sans elle (...) ", raconte-t-il à Jonathan Cott, journaliste à Rolling Stone. (Le nord, c’est par ici)
Et pour en revenir à Jacques Darras, cette autre passion pour lui, celle du rivage qui lui fait finir en apothéose ce premier essai du livre, où on le voit se faire tour à tour (ou en même temps) limicole, oyat et sable « cette poussière produite par la grande Rémoulerie du temps », le sable qui « nous dit, dans sa granularité âpre, que nous ne pouvons séjourner ailleurs que dans le mouvement. » (34)
De la facilité à l’enfer puis à la musique (Dutoit, Argerich)
Charles Dutoit, dans une interview croisée avec Martha Argerich : « Déchiffrer une sonate de Mozart, c’est facile. Quand vous commencez à la travailler, c’est l’enfer. Ce qu’il faut retrouver au troisième degré c’est cette première chose mais avec toute l’expérience que vous avez faite dans le travail, c’est le cheminement du musicien. » (vidéo youtube signalée par Christine Jeanney).
La poésie (André Hirt)
« Le terme de poésie. Je ne l’entends pas en son sens faible, générique et contemplatif dans l’attitude, qui est aussi le plus courant : “la” poésie, tel poème. J’entends le geste de l’être parlant qui vise à arracher à lui-même et à sa présence au monde des figures et du sens, et à faire existence de cela. Une production d’existence, par conséquent. La poésie à cet égard n’exclut donc aucunement ce qu’on entend noblement par "littérature", mais porte la musique, voire tout l’art, au moins au sens traditionnel, et même la plus grande partie de la philosophie. [...] C’est pourquoi la poésie n’est que la pensée elle-même se saisissant depuis son surgissement. » (Le Col de la Passante, essai inédit à paraître à l’automne 2015, p. 118)