"Die deeper " (Denise Riley)
Dans un dossier sur une anthologie américaine, préparé par Jean-René Lassalle :
« Chaque seconde mourir plus profondément dans la vie. »
« Die deeper into life at every second »
"Je regarde la parole humaine" (Auxeméry )
… dans un très beau mail du lundi 6 avril 2015, Auxeméry m’écrit : « Nous vivons en un temps où le temps lui-même se dissout dans l’inanité (ce n’est ni une question d’âge qui vient, de deuils qui s’accumulent, d’absences qui se solidifient, qui se minéralisent, pour finalement s’évanouir comme dans une dispersion de particules sans substance définie…) : je regarde la parole humaine autant que je l’entends (cf. Rabelais, le Tiers Livre), et je la vois non pas cristalliser dans des propos où signes et sens coïncideraient mais dans un magma d’intentions avortées, de certitudes flasques, de vanteries éhontées, de poèmes lâches, de chants boiteux… »
→ Ces paroles résonnent d’autant plus fortement que je suis immergée depuis des semaines dans les Tagebücher (Journaux) tenus par Victor Klemperer pendant toute la montée du nazisme en Allemagne, puis pendant la guerre.
Musique et finitude (une réponse à Daniel Barenboïm)
Mon ami Benoît Moreau répond à ma critique de la remarque de Daniel Barenboïm et je reproduis, avec son autorisation, ce qu’il m’écrit :
« Si une part (importante ? oui.) de moi-même ne vit que durant la musique, accepter la fin du morceau c'est accepter de mourir, mais, ouf, on meurt "pour du beurre" En mourant virtuellement de la sorte, on apprivoise sa finitude. Vous parliez de Schubert ... voyez la fin des premier et 3è mouvements de la sonate Arpeggione: Franz meurt vraiment, et il ne se décide pas à mourir, et finalement il se résout à ponctuer, un peu rageusement. » (d’un mail du mercredi 1er avril 2015)
Ce titre (Christian Hubin)
Oui, ce titre, Rouleaux, comme les vagues qui déferlent, sept vagues sur la page (six parfois, mais sept presque toujours), petits roulés rouleaux de mots, parfois brûlots.
Je repense à
..... Haydn et à Tomas Tranströmer glissant ses mains dans ses Haydnpockets. J’ai beaucoup réfléchi à cette idée, recueilli plusieurs interprétations et solutions de traduction… mais je pense qu’il y a là quelque chose de plus que ce qu’elles m’en disent.
Plus proche de cela peut-être : « Plutôt attendant à côté le mort là, ou à revenir. L’indistinctif qu’on laisse parler avant la bouche, dans la main. » (Hubin, 39)
Et cela d’autant que ma lecture des pages de Francis Wolff sur la question de l’expression des émotions par la musique a attiré mon attention sur le côté indéterminé de ces émotions, j’y reviendrai sûrement.
Regard sans concessions (Hubin)
… exprimé souvent par les Rouleaux de Christian Hubin. En voici deux preuves :
« Installations et plasticines conceptuelles. Huttes collectives pour chamans et gargarismes à émulsions. Mime formatant » (40)
Peu de mots, mais un concentré puissant d’idées !
Ou bien encore :
« Écrivant de l’écrire, de l’apnée et du godillage d’écrire, ça-notant de long en large sur le marigot de leur moi. » (41)
Aïe ! (ne pas s’exempter).
Déferlement (Hubin)
S’il était un surfeur sur ses Rouleaux, on pourrait dire de Christian Hubin qu’il change de vague. Il y a parfois de très beaux « croquis », ainsi :
« Dans les vallons, pairies, l’automne : le vert comme brossé de la Table Ronde. »
Son art est bien fait de très grande condensation, qui semble imposée par la forme, deux ou trois lignes maximum, la plus grande autonomie et densité possibles, quelque chose qui doit déferler puis se retirer. En faisant parfois ce grand bruit de succion que fait la vague refluant après son étalement bref.
Claude Royet-Journoud
Après un bref mais beau chapitre sur Anne-Marie Albiach, Alain Veinstein dans Les Ravisseurs, se tourne vers une autre figure essentielle, Claude Royet-Journoud, en des pages bouleversantes. Quelques notes, au fil de la lecture, à reprendre encore et encore : « Le poète est celui qui cherche sa langue et la trouve par bribes distribuées sur la page, avec une obsession de la littéralité. [...] Chez lui la littéralité s’oppose à la représentation et au symbolique. [...] Les poèmes ne sont que les restes, ajourés, d’innombrables pages de prose [...] Commence ensuite la longue opération de la taille ou de la mise à nu de l’écriture. » (161). Claude Royet Journoud qui avait confié dans un entretien que « l’écriture précède la pensée. »
→ cette dernière formule à scruter, pour passer sans doute au-delà de ce qui vient tout de suite à l’esprit, cette expérience dans l’écriture que quelque chose se dit, advient qu’on ne savait pas avoir pensé ou penser. L’écriture comme condition nécessaire de la pensée, comme inductrice en quelque sorte. Pourquoi ? Comment ?
→ Et soudain, je me suis vue rangeant ce livre d’Alain Veinstein, une fois que je l’aurai terminé, non pas avec les livres de poésie mais dans la bibliothèque de musique ! Il n’y parle pas de musique pourtant, alors même que tout auditeur de l’émission « Du Jour au lendemain » sait à quel point Alain Veinstein a la passion du jazz. Non, sans doute parce que je le sens comme un livre de ressources, comme certains de mes livres de musique, un livre de consultation, ce qu’en bibliothèque on appelle un usuel ? Je veux l’avoir à portée de main pour m’éclairer (l’entendre sous divers… éclairages ce éclairer…)
Les revues (Claude Royet-Journoud)
Alain Veinstein consacre plusieurs pages à montrer à quel point Claude Royet-Journoud est un grand et très singulier créateur de revues. Il en a inventé pas moins de neuf ! « À mes yeux, écrit-il, la revue de poésie doit receler en elle une sorte d’incandescence, vivre au bord de l’implosion, ce qui est le contraire de la revue recueil, certes utile, mais où s’exprime trop l’esprit de prudence. » (163)
Un éveilleur
Particulièrement belles sont les pages qu’écrit Veinstein « en feuilletant le n° 16 de CCP » (c’est le titre du chapitre), le Cahier critique de Poésie du cipM qui a consacré un dossier à Claude Royet-Journoud : « Claude a le pouvoir de vous ressusciter en quelques secondes. Surtout, il ravive en vous la force d’écrire. Il aveugle les doutes, même si ça ne va pas de soi. »
Il dit aussi que c’est un « lecteur sans égal » au regard et la sagacité de qui rien n’échappe.
J’ai eu le privilège de rencontrer Claude Royet-Journoud, une fois, une seule, dans un contexte privé. Il y a plusieurs années. Il connaissait Poezibao, m’en a dit quelques mots. Qui m’ont donné une immense énergie pour poursuivre cette tâche. Quand je lui écris, extrêmement rarement, il me répond toujours presque tout de suite. Il y a donc une très grande disponibilité en dépit de sa discrétion qui fait qu’on le voit très rarement dans les « occasions poétiques ».
Une parole véridique
Veinstein évoque un de leurs entretiens (rares, eux aussi) : « À l’écoute, on ne peut qu’être frappé par la loyauté avec laquelle Claude relève le défi, sans la moindre concession aux facilités du genre. J’ai rarement recueilli une parole aussi “véridique”. Être véridique n’est pas, on s’en doute, un choix de sa part, c’est inhérent à son être même. [...] Ce n’est pas dans sa culture, c’est dans sa nature. Il est véridique. » (168)
La tentation encyclopédique
Dans une récente conversation avec un ami, évoqué cette tentation encyclopédique. Nourrie par une curiosité dévorante elle-même ouverte sur de multiples champs.
Et s’il fallait ne surtout pas céder à cette tentation, mais au contraire emprunter la voie opposée, celle de la frugalité, puis de l’ascèse. Se concentrer toujours plus, consciente du temps compté désormais strictement, sur l’essentiel. Resserrer l’attention sur peu, profond, intense, sans relâche, ni cesse.
→ songeant à ses 8000 interviews (ce même chiffre aujourd’hui pour les articles de Poezibao, en dix ans !), Alain Veinstein en vient à « regretter de ne pas [s’] être consacré à un interlocuteur unique, retrouvé de soir en soir jusqu’à épuisement de nos forces. »
→ Tant et tant avec qui la messe est dite, en une heure de temps. Alors que, ce gisement…
Et Stifter, dans Abdias, un des récits qui composent le livre Dans les grands Bois, traduction d’Henri Thomas : « Il est des hommes qui aiment toutes sortes de choses et dont l’amour ne cesse de se diviser ; de nombreux objets les attirent sans violence ; mais d’autres n’ont qu’un seul objet, et il leur faut donner à leur sentiment une force accrue, s’ils veulent apprendre à se passer des mille fils de soie caressants dont le bonheur enveloppe et distrait le cœur des premiers. » (p. 190)
L’émotion musicale toujours
[Journal de lecture de Pourquoi la musique ? de F. Wolff]
Après un long développement, où il convoque notamment Platon et Aristote, avec toujours le même soin mis à étayer son parcours et à argumenter, Francis Wolff écrit : « il faut donc poser que le langage et la musique possèdent des richesses d’expressivité incommensurables les unes aux autres. »
→ Ce qui fait bien avancer les choses et explique pourquoi si rares sont les écrits convaincants sur la musique et pourquoi il est si difficile de parler de la musique, en tous cas de manière générale.
J’ajoute ces mots : « Il faut donc conclure, provisoirement mais radicalement : la musique n’exprime pas les émotions, les émotions vécues et éprouvées, celles du monde ; elle n’en exprime pas le quale unique, le ressenti particulier, elle n’en exprime que l’affect général, sans objet. Elle exprime au mieux des humeurs – c'est-à-dire des émotions sans rapport intentionnel à quoi que ce soit d’extérieur. » (253)
En fait dans toutes ces pages, évoquant une grande palette d’émotions différentes, joie, honte, colère, peur, jalousie, etc. Wolff a fini par dégager que seuls les couples joyeux/triste et serein/rageur (je dirais pour ma part plutôt agité) sont universels : « tel est le noyau dur de l’expression musicale des émotions »
Mais il ajoute que « la musique exprime beaucoup plus que des émotions. Elle exprime une infinité de climats. »
Climats, humeurs… termes qui dans l’immédiat me semblent un peu vagues, mais tel que procède l’auteur, je me doute qu’il va justifier leur emploi. Ce sera l’étape suivante !
Stifter, Les Grands Bois
Totale surprise, de nouveau, à la lecture de Abdias, le deuxième récit qui compose le recueil paru chez Gallimard et traduit par Henri Thomas (le prochain auteur dont va me parler Alain Veinstein, ce soir, peut-être…)
Abdias est donc ce Juif (époque indéterminée, j’avais pensé dans un premier temps dans l’Antiquité, mais il s’agit sans doute d’une époque beaucoup plus proche de celle à laquelle Stifter écrit) qui vit dans une sorte de cité en ruines dans le désert et amasse par ses talents de commerçant un vrai trésor. Il va traverser les pires épreuves, se voir volé, voir sa maison détruite, sa femme mourir. Il s’en ira vers l’Europe avec son bébé nouveau-né et là je retrouve soudain le Stifter que je connais, il va construire une maison dans un repli complétement isolé et difficilement accessible des Alpes. Saisissant contraste entre la peinture du désert, où l’on découvre que Stifter n’est pas seulement peintre de son propre pays, mais capable de descriptions admirables de contrées qu’il n’a sans doute jamais vues et cet autre monde qui lui est tellement familier, celui de l’Autriche. Mais on ne retrouve rien ici du monde de culture et de raffinement de L’Arrière-Saison. Il y a de la violence, des combats, de noirs sentiments.