Lectures contradictoires (JP Cazier et Christian Hubin)
Jean-Philippe Cazier (Ce texte et autres textes, Al Dante) serait à travailler au corps en deux lectures contradictoires : lecture 1 de rejet (supercherie, se mord la queue, déjà dit mille fois, se prend les pieds dans l’aporie) ; lecture 2, vertigineux emboîtements de miroirs, le texte se regardant ne pas être alors que manifestement il est, entre les mains du lecteur, qui devrait se sentir agressé par ce mensonge.
Christian Hubin (Rouleaux, L’Etoile des limites), des phrases lancées comme des formules, régime de l’aphorisme sans être tout à fait des aphorismes. Certaines phrases tombent, d’autres touchent fort, qu’il faudra lire pas à pas. Belle matière pour le flotoir sans doute, en évitant le double écueil dont il parle : « l’équarrissage théorique et le babil expiatoire » (Rouleaux, p. 17)
Ainsi : « Il nous faut nous demander. Non demander quoi, ou si, mais notre propre demande, son inespéré. » (17 encore)
Et voici que Hubin me tend la main pour commenter Cazier : « Textes où se forme à mesure un creux, une hérésie qui les récrit. Phrases, mots dont un sens contre lui s’arrête, crie pour chasser. » (19)
Les Ravisseurs (Alain Veinstein)
Sous ce titre magnifique, Alain Veinstein publie un livre très émouvant. Il y a une forme d’ambiguïté dans ce titre, ce qui vous ravit, mais aussi celui qui ravit, qui vole, qui emporte… Peut-être les premiers chapitres lus évoquent-ils au moins autant des figures tutélaires qu’ils ne sous-entendent la difficulté de fréquenter d’aussi grandes figures. Même si Alain Veinstein parle en principe des ouvrages et pas des personnes : « Les ravisseurs sont légion autour des lecteurs. Ce sont tous ces livres découverts au fil des ans avec lesquels se nouent des liens d’étroite proximité. On leur doit l’expérience de la fascination qui est une sorte de rapt, une façon de prendre possession de nous avec ou sans notre consentement. » (Alain Veinstein, Les Ravisseurs, Grasset, p. 9)
De la lecture
J’aime bien, j’aurais dû y penser plut tôt cela dit, la distinction que Veinstein fait d’emblée entre la lecture « professionnelle » et la lecture uniquement guidée par des tropismes et le projet personnels.
Un beau critère !
« Avec certains, le dialogue n’était qu’un dialogue de sourds : quand je voyais que leur main, en écrivant, n’avait sans doute pas tremblé » écrit-il en évoquant ses émissions de radio.
→ Toujours s’interroger, ce serait un bon critère de jugement, sur la nécessité d’un livre. Surtout eu égard au flot ininterrompu de ce qui se publie, y compris dans le tout petit champ de la poésie. Nécessité du livre pour son auteur, nécessité du livre pour le lecteur. Critère qui n’est pas spécifiquement esthétique.
Rompre la solitude (Veinstein)
Heureusement, poursuit Veinstein, « il y a des livres qui rompent votre solitude et que vous reconnaissez comme vôtres avec le sentiment en retour, d’être reconnu par eux. »
→ Cette notion d’être reconnu par le livre qu’on lit, écouté par la musique qu’on écoute. L’interaction profonde, vitale souvent. Tranströmer, peu de temps avant sa mort qui au soir d’une journée qu’il qualifie de noire, joue Haydn sur son piano, et qui dit que la musique lui réchauffe les mains….. « De tels livres offrent une bonne raison de vivre ou assez de folie pour transmettre le sentiment d’accéder à sa vie même »
→ Je n’ai pu m’empêcher de penser à ce que pouvait bien avoir lu, ou pas lu, le pilote de la Germanwings, de quelles nourritures il a été nourri pour perdre tout sens commun au point de commettre un tel acte….
Mystère de la psyché humaine : comment un esprit qui est de même nature que celui de chacun peut-il enfanter cela ? Quel déréglement ? Quel manque, oui (je ne parle pas ici d’affects mais de raisons d’être, de nourritures intérieures.)
La passion du partage (Alain Veinstein)
J’aime aussi bien sûr quand Veinstein parle de la passion du partage.
→ Pour moi il ne s’agit en rien d’une « bonne action », non, surtout pas, mais d’un des moyens de sortir de la solitude. Il y a quelque chose d’insupportable à ne pas pouvoir partager ses passions, à ne pas pouvoir être compris dans son admiration pour tel écrivain, dans son besoin de telle musique. Le partage de ces joies-là, grandement facilité par Internet, allège un peu la solitude de l’esprit et du cœur.
Pourquoi la lecture ?
… serais-je tentée d’écrire en écho au titre de Francis Wolff, Pourquoi la musique ? Parce que avec les livres lus depuis l’enfance « mes perspectives se sont élargies, l’horizon s’est déployé. J’écris aujourd’hui dans l’écho de leur force. Tous m’ont emmené[e] sur la trace d’expériences qui me manquaient. Ils m’ont aidé[e] à trouver une langue, un rythme, une musique. À leur écoute, poursuit Veinstein, je me souviens de ces mots de Kafka : “ils ne parlaient pas, ils ne chantaient pas, ils restaient le plus souvent, presque avec acharnement, silencieux, mais de l’espace vide, ils faisaient surgir de la musique. » (p. 10)
À rapprocher bien sûr de la fin de la première Élégie de Duino de Rilke : « le vide se mit à vibrer de ce mouvement qui, aujourd’hui, nous saisit, nous console et nous maintient. »
Yves Bonnefoy
La première partie du livre d’Alain Veinstein est construite autour de la célèbre revue L’Éphémère et elle est dédiée à quelques rencontres fondatrices.
C’est infiniment émouvant de voir Veinstein, qui n’est pas tout à fait le premier venu, rendre grâce ainsi, avec tant de spontanéité et d’humilité au fond, à ceux qui lui ont ouvert la voie. Ces rencontres-là sont-elles encore possibles aujourd’hui ? Qui pourrait jouer ce rôle auprès des tout jeunes écrivains d’aujourd’hui ?
Au tout début de sa vie, Veinstein était très loin de la poésie. Il rejette ce qu’il lit parce qu’il avait « l’impression, toujours, d’un déni de vérité. Ça sonnait creux, ce que je lisais. Et je haïssais cette musique. » (16). Il s’acharne dans une dénonciation pleine de fureur des mensonges de la poésie. Dans ce contexte, son premier manuscrit arrive jusqu’à Yves Bonnefoy qui lui donne rendez-vous, chez lui ; « Dès le premier instant, et sans qu’un mot fût prononcé, c’est une présence amicale qui s’est offerte à moi.[...] Une main tendue à une ombre, habituée à raser les murs, et qui, par la grâce d’un accueil, prenait conscience de ce que signifiait être un être humain. » (20). Et ce qui s’est produit ce jour-là, Veinstein ne le cache pas, c’est un bouleversement qui devait engager sa vie tout entière.
→ Comment dire l’émotion que ces mots peuvent procurer au lecteur, lui-même plongé dans un monde souvent désolé, où tout est dérision, négation, rejet. Où ce type de solidarité semble jouer si peu ? (mais il se peut que je me trompe, simplement que je ne sache pas…)
Le besoin de poésie
Alors chez ce jeune homme bien sombre, va naître, par la grâce de cette rencontre, le besoin de poésie. Les livres de Bonnefoy, multiplicité d’approches mais un seul acte d’écriture pour « accueillir les signes à partir desquels l’existence peut se clarifier, s’intensifier ; déblayer les faux-semblants pour resserrer le lien avec la plénitude » et « dos tourné aux discours des concepts, ouvrir l’espace d’une parole soucieuse de refonder aujourd’hui la notion de sens, d’unité, d’attester l’être, en offrant du même coup, au lecteur prêt à l’entendre, une raison d’être. » (25)
On ne peut tout recopier de ces pages magnifiques, tellement porteuses à leur tour où Veinstein montre que pour Bonnefoy la poésie est avant tout une expérience (et pas un genre littéraire), une saisie du réel, un acte beaucoup plus qu’un texte. Et que « l’expérience de l’Autre est sans doute le ressort de cette poésie. » (27)
De la lecture, toujours (Yves Bonnefoy)
Alain Veinstein relate que pour le poète lire « c’est reconnaître la possibilité d’une vérité partageable, c’est un accès à soi qui se fait accès aux autres. La lecture permet ce passage ; écrire sa lecture en permet la transmission. » (30)
« Lire un grand poète n’a jamais consisté, pour Yves, à décider qu’il était grand. Il y revient souvent : c’est lui demander de nous aider. “C’est attendre de sa radicalité qu’elle nous guide, tant soit peu, vers le sérieux dont on est peut-être capable.”» (31)
Une question essentielle
Par rapport à toute recherche ; « être soi n’est pas tant un droit qu’un devoir. Qu’en est-il de ce devoir à la lumière de la situation de la poésie aujourd’hui ? Est-ce vers elle qu’on se tourne pour essayer d’être ? » (30)
→ Essayer d’être, cela que nous cherchons tous ? Certains par l’exacerbation de leurs impressions et ressentis (films d’horreur, jeux d’action violents, attractions toujours plus remuantes des parcs forains…), d’autres par l’excitation permanente via les multiples liens et sollicitations de la vie virtuelle, quelques-uns encore dans l’art, la littérature, la musique.
→ Cette visée est sans doute plus de nature spirituelle (mais pas au sens religieux du mot) qu’esthétique (il pourrait y avoir là une ligne de clivage entre différents courants de l’art contemporain).
Bonnefoy fait encore comprendre à Alain Veinstein que chez Baudelaire il n’y a pas seulement « sollicitation des sens ou goût de la perception esthétique mais un sens de l’ontologique dans les situations les plus ordinaires. (32)
Tout cela si important dit Veinstein en ce temps « où la fiction est devenue le substitut de la vie [...] que la poésie est méconnue comme jamais » et que « la relation à la langue n’est plus une expérience de la conscience du monde et de l’existence ». Or nous avons « besoin de la poésie pour être fidèles à nous-mêmes » (33)
→ des pages donc vraiment importantes tant pour la belle relation de la rencontre avec Yves Bonnefoy que pour les réflexions sur la poésie.
Du Bouchet
On va rester en compagnie des écrivains essentiels en tournant la page. Voici venue une autre rencontre fondatrice, celle avec du Bouchet, en attendant celle avec Jacques Dupin. Et c’est aussi comme si l’on comprenait mieux tout ce qu’on a pu percevoir de la personne d’Alain Veinstein dans les dizaines d’heures d’écoute de ses émissions et notamment « Du jour au lendemain », mais aussi « Les Nuits magnétiques ». L’intensité. Voici les sources, voici les fondations. On a quitté il y a peu un grand roman d’apprentissage, L’Arrière-Saison de Stifter, où l’on découvre tout ce qu’un jeune homme pouvait apprendre d’un grand aîné disponible pour retrouver en ces pages quelque chose d’un récit d’apprentissage !
Il ne sera pas question ici de citer trop abondamment, le livre est là, il suffit de l’ouvrir. Quelques notes tout de même, pour leur importance particulière au cœur de ces pages où tout donne à penser. Ainsi ce que dit Veinstein de la poésie de du Bouchet : « Des ultrasons entrent sans doute dans sa composition, qui exigent de la part du lecteur une écoute, sinon l’oreille absolue. Prêter l’oreille ne suffit pas. Tendre l’oreille pas davantage. Être à l’écoute consiste ici à être investi par la tension qui, d’un livre à l’autre, d’une page à l’autre et même d’un mot à l’autre – avec tous ces blancs à franchir – porte cette poésie, jamais en défaut d’intensité. » (37)
→ et comme toute cette remarque s’applique merveilleusement à l’écoute ou au jeu de la musique, ni prêter, ni tendre l’oreille, mais se placer dans la tension qui va d’une note à l’autre, la rendant nécessaire, puis d’une phrase à l’autre, puis d’un mouvement à l’autre. Convocation intérieure ici une fois encore tant de Celibidache que de Francis Wolff.
L’offensive de la haine
sur laquelle il est inutile d’épiloguer, se traduit, dit Veinstein par le « nivellement de la langue, le refus d’entendre la parole de l’autre ». (38)
→ oui tenter d’entendre la parole de l’autre, sa langue, ses intonations, ce que dit sa voix qui est toujours ô combien parlante, et c’est vrai pour le proche comme pour l’étranger ou celui que l’on lit.
L’attention aux mots (du Bouchet)
Veinstein à propos de du Bouchet :
« Les mots bougent, s’animent, créent des remous, flottent dans l’air. C’est un feu que nul ne peut éteindre. Ils affrontent l’inconnu, l’indiscernable. » (40)
« Parler comme si la langue n’existait pas » ou bien « Dans le mot, il reste à creuser un espace inoccupé » et encore « Ce dont je ne peux pas parler, il faut le laisser briller ». (du Bouchet, cité pp. 42 et 48).
Veinstein parle de « brèche ouverte dans l’enfermement nominal » (42)
Ce que peut faire un livre
Je me souviens de toutes les belles interrogations de Marielle Macé autour de cette question. Voici ici une réponse, dans les mots de Veinstein à propos des livres d’André du Bouchet : « Des livres me racontaient ma vie, libérée de tout ce qui m’en séparait. [...] Alors qu’un fossé s’était creusé entre ma langue et moi, que j’avais l’impression de me trouver en terre étrangère, muni de peu de mots, et qui n’avaient plus cours, cette poésie me rendait une langue, déclenchait de la langue sans que je me demande si elle était vraiment mienne. Je pouvais de nouveau respirer, la tête hors du silence. » (53)
Conscience (Plotin, du Bouchet)
« André du Bouchet note dans un carnet cette citation de Plotin : “Pour voir il faut perdre conscience de soi” »
→ ce qu’il m’arrive, très fugitivement d’expérimenter. Tout à coup quelque chose apparaît parce que je n’ai plus conscience de moi. Le petit flux excité des pensées s’est apaisé. Ma toute petite demeure s’est ouverte sur l’extérieur, ses murs se sont effacés, il y a eu contact entre l’eau dont je suis faite et la nappe phréatique. Cela peut-être qui explique mon tropisme pour l’eau, le fleuve ? Le fleuve surtout, oui, pas l’eau close du lac ou l’eau infinie de la mer, mais l’eau qui a un début, la source et une fin, se jeter dans la mer.
Ralentir travaux
Ce livre de Veinstein, on ne peut le lire trop vite. Il faut laisser un peu de blanc entre les temps de lecture, laisser à chaque figure le temps de s’établir et vous regarder dans ses mots. Il s’agit là de quelques-uns des plus importants écrivains du 20ème siècle, Bonnefoy, du Bouchet, Dupin, Des Forêts
Note de passage
Certains poèmes, comme photos dans le bain de révélateur, il faut les laisser venir. Peu à peu, le plus sombre d’abord.
De l’engagement (Maurizio Pollini)
Dans un portrait du pianiste Maurizio Pollini dans Le Monde, je lis : « Mon engagement s’est manifesté à travers des concerts en dehors des circuits traditionnels, et la musique contemporaine que j’ai toujours mise à mon répertoire. Ce qui est bien plus politique qu’on ne croit. « (Le Monde du 29 mars 2015)
→ il y a toujours sans doute acte politique à tenter de promouvoir ce qui est contemporain dans l’art. Pour de multiples raisons, lutter contre la force d’inertie de la société, troubler ou déranger l’ordre établi, entendre ce qui se dit dans ces créations sur le monde tel qu’il est, lutter contre le nivellement dont parlait Veinstein, nivellement de la parole, manipulation des esprits à rendre plus dociles aux discours de la doxa et de la publicité.
La petite phrase ?
Saint-Saëns, andante du premier trio piano, violon, violoncelle en fa majeur par le Van Baerle Trio.
Entendant cette musique passer à la radio (Suisse Classique), ne sachant encore de quoi il s’agit, pourquoi la « petite phrase de Vinteuil » a-t-elle surgi à ma conscience ?
Je suis donc stupéfaite de découvrir, a posteriori, qu’il s’agit d’une œuvre de Saint-Saëns qui aurait donc très bien pu participer à l’élaboration de la petite phrase de Proust.
J’écouterai plus tard une autre version, très belle, de ce trio, celle du Trio Wanderer. J’en aimerais les trois premiers mouvements, un peu moins le dernier plus lourd et convenu à mes oreilles.
Sviatoslav Richter, les 7 principes de son travail
Récemment je constatais que trop souvent les propos des praticiens de la musique sont un peu décevants (je pense par exemple au dernier livre d’Alfred Brendel).
Richter semble ne pas compter au rang de ces pianistes-écrivains décevants, quand il parle de la manière de travailler une œuvre.
« Il y a sept principes : l’architecture (le plus important), la peinture (la maîtrise du style, de tous les styles), le théâtre shakespearien (l’idéal), la littérature (la recherche du sens), le cinéma en noir et blanc (parce que le clavier est noir et blanc), l’astronomie (à chacun sa propre lunette d’approche) et les rêves (parce que le cerveau ne s’arrête jamais. » (d’après le livre de Youri Borissov, Du côté de chez Richter, cité par Olivier Bellamy dans le magazine Classica d’avril 2015, p. 47)
Henri Thomas
Un de ces auteurs qui insistent discrètement à la porte de la conscience. Parce qu’on les rencontre, ici ou là, cités par des auteurs qui comptent. Je sais déjà qu’il fait partie de ceux à qui Veinstein consacre un chapitre mais c’est par sa préface à un livre de Stifter que je le lis vraiment pour la première fois (Les Grands bois et autres récits). Je savais qu’il appréciait Stifter et il l’aura au moins une fois traduit. Sa préface est belle et profonde. Mais un indélicat a souligné d’abondance cet exemplaire de bibliothèque ! Et je me sens curieusement comme agressée par ces marques, alors que moi-même j’en sème si souvent. Mais dans mes livres, même pas dans ceux dont je pense que je ne pourrai les garder faute de place et bien entendu pas dans ceux qui ne m’appartiennent pas ! Et il y a conflit entre ces soulignements importuns et les numéros de page que j’ai notés pour retrouver tel ou tel passage !
Je pense à la thèse d’André Hirt dans son livre sur Stifter, lorsque je lis dans Les Grands Bois : « Il était l’une des rares figures qui survivaient alors de l’ancienne chevalerie éteinte, aussi surprenante pour le monde de son temps qu’un colchique dans le pré dévasté par l’automne. » (p. 34)
→ plaisir aussi à trouver ici la langue française d’Henri Thomas pour les mots allemands de Stifter après avoir subi pendant 600 pages le style terriblement lourd et boursouflé de la traductrice de L’Arrière-Saison.