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Rédigé par Florence Trocmé le 04 avril 2015 à 16h58 dans photomontages | Lien permanent
Une clé peut-être (Jean-Philippe Cazier)
Continué de me confronter à ce texte exigeant et perturbant de Jean-Philippe Cazier, Ce texte et autres textes. Il écrit : « Ce texte détruit, consumé, apparaît au lecteur dans sa réalité, sa blancheur brusquement offerte, ruinée – juste le temps alors de lire ce texte détruit, juste le temps de lire cette perte, fixer l’éclair de sa destruction (détruit consumé d’un même mouvement, ce texte détruit, libéré et donné : donne à lire ce qui le détruit et détruit ce qu’il donne à lire (ce texte est alors lire cette ruine… » (52).
→ Petit à petit s’impose à moi une dimension tragique de cet écrit, c’est une entreprise de mort et une emprise de la mort dont on peut imaginer le danger pour l’auteur.
L’auteur qui précise à la tout fin (66) : (Ce texte / pour être / déchiffré / doit être / défait / refait / puis défait / puis refait / puis défait…………………………………………, etc.). »
Différentes registres (Christian Hubin)
Chez Hubin (Rouleaux), sans doute (il est parfois bien hermétique), outre le phénomène d’extrême condensation déjà imaginé, le recours à toutes sortes de registres : le satirique, la critique de la société, l’observation précise et lucide, le métaphysique...
Quelques exemples :
« Médias culturels. Calques histrionesques. Aras bigarrés fientant du perchoir » (31)
→ imaginer, non sans rire, les présentateurs de journaux et d’infos en aras bigarrés fientant du perchoir ! Aide à se défaire de leurs redoutables pouvoirs.
« Ces montages coruscants qu’on nomme systèmes. Au contraire du vœu de Juarroz, pulvéri[sant] les concepts, – qu’est-ce qu’un concept ? Une prothèse ? Un clone de l’intelligible. » (31)
« Dévorés de Moi-tous, du Nous. L’atermoiement du moindre savoir. L’exaction de gloser le monde. » (32)
Musique ancienne (Christian Hubin)
La musique ancienne semble jouer un grand rôle dans la vie de Christian Hubin qui en quelques pages cite Machaut, Dunstable, Gesualdo
« Dunstable. Motets. Ce qui nous dissout seul nous crée. Brièvement salutaire, téléonomique, atterré. » (36)
[NB : John Dunstable (né vers 1390 ; mort le 24 décembre 1453 à Londres) était un compositeur (principalement de musique vocale sacrée), mathématicien et astronome anglais, dont les innovations harmoniques ont exercé une influence profonde sur certains compositeurs du début de la Renaissance comme Guillaume Dufay et Gilles Binchois. Source]
De la lecture (Christian Hubin)
Ici serait une sorte de relevé systématique (bien sûr inenvisageable) de toute occurrence du mot lecture.
« Lecture qui frotte non les mots, mais isomorphe, un sens à peine développé, ses irruptions, ses points sporadiques à venir ».
Une de ces formules totalement ouvertes pour le lecteur de Christian Hubin, que l’on peut lire sans doute de multiples manières, proches ou non de ce qu’il a voulu vraiment dire.
→ Ce sentiment à la lecture de certains textes d’effleurer des pointes de sens, possibles ou impossibles à relier. Des éclats de sens possibles. Et que le contre-sens ne soit pas tabou, qu’il ne soit plus l’épouvantail agité devant l’apprenti linguiste…
Comment l’entendez-vous ? disait merveilleusement Claude Maupomé jadis sur France Musique qui va si mal aujourd’hui. (À la radio, le robinet à musiques, de qualité il est vrai, des jours de grève).
Comment l’entendez-vous ? qui suppose une pluralité d’appréhension d’un monde. Il suffit de songer aux mêmes versions d’une œuvre musicale par différents interprètes pour voir qu’il y a bien des manières diversifiées, parfois même antagonistes, d’entendre et de comprendre.
Louis-René des Forêts (A. Veinstein)
Louis-René des Forêts dont je viens de croiser un des beaux et rares portraits lors d’une pérégrination sur le net.
Après Yves Bonnefoy, André du Bouchet et Jacques Dupin une quatrième grande rencontre de Veinstein. Peut-être plus rencontre avec l’œuvre qu’avec l’homme qu’il a connu mais avec qui il semble que les liens n’aient pas eu l’intensité de ceux avec Bonnefoy, du Bouchet ou Dupin. Il le rencontre pour la première fois en 1965 au Mercure de France alors qu’on venait d’annoncer aux responsables de la revue qu’elle ne paraîtrait plus (elle avait traversé les siècles depuis 1672 si on la fait remonter au Mercure Galant).
Et pour moi, à cet instant, une ombre familière, une toute proche qui ayant repris ses études à la soixantaine entreprit et signa une belle thèse sur le dit Mercure Galant.
Silence et écriture (Des Forêts, Veinstein)
« Dans ce face-à-face, ce combat inégal avec le silence qu’est l’écriture, tenir, c’était tenir tête à ce qui coupe le souffle et laisse sans voix, quand nous ne sommes que les spectateurs des mots qui se dissipent »
→ cela qui renvoie à la citation de J.-P. Cazier un peu plus haut, fixer l’éclair de la disparition du texte, la scène du film toujours revenant à la mémoire, lorsque du fait de l’exposition à la lumière et à l’air, la fresque s’efface du mur en un instant, elle qui était demeurée cachée et intacte pendant des siècles (Fellini, Roma)
La musique est ce que je préfère au monde (des Forêts)
Alain Veinstein insiste sur le rôle central de la musique pour Louis-René des Forêts : « Silence et musique sont sans doute les deux faces de sa relation au langage » (113), des Forêts qui a révélé dans un entretien : « la musique est ce que je préfère au monde ». Et Veinstein d’ajouter : « Pas un concert du Domaine musical auquel j’ai assisté sans que je l’aperçoive dans la salle. Un soir, à l’entracte, il me parla de sa passion pour Webern, qui rencontre le silence en recherchant l’essence de la musique et en fit, “avec une hardiesse stupéfiante”, un élément constitutif de son art. »
« Je me fie à mon oreille, déclarait des Forêts dans un entretien, chose que Rimbaud, entre tous, m’aura apprise. » (116)
Lisant Klemperer
Effroi de penser qu’on en est seulement au seuil de l’été 42 et que la situation est déjà presqu’intenable, il le dit sans cesse… les atteintes continuent, la peur est omniprésente mais il trouve le courage de continuer son enregistrement clandestin écrit des faits, sachant parfaitement que si un seul de ses papiers est retrouvé lors d’une perquisition (dont sa femme dit que ce ne sont plus des Haussuchungen, des perquisitions mais des pogroms), cela signifie son arrêt de mort.
Pascal Quignard
C’est vers lui que se tourne maintenant Alain Veinstein dans Les Ravisseurs. On quitte donc les très grandes figures pour quelqu’un qui a sensiblement l’âge de Veinstein et qui est son ami depuis quarante ans. Mais c’est bien aussi autour de L’Éphémère qu’ils se sont connus.
Reconnaissance immédiate par Veinstein de la singularité de l’écriture de Quignard : « Ce qui me frappa d’emblée c’est la langue dans laquelle il écrivait, son vocabulaire, sa syntaxe abrupte, une langue d’obstacles que son inventivité levait un à un ; en aucun cas une langue d’accueil, à l’abri de laquelle il était possible de se reposer » (122)
Plus loin, Veinstein parle de l’imbrication des mots au silence, du rejet du discursif, de la pratique d’une langue extrême « c'est-à-dire ce qui reste quand a été retranchée la langue acquise, sociale, ce qui monte toujours du fond de nous. » (133) ou bien encore « écriture déprogrammée, toujours imprévisible, soumise au divers, à la polyphonie, au multiple » (134)
Paule Philip
Toujours dans Les Ravisseurs et dans l’évocation de Pascal Quignard, Veinstein fait allusion à Paule Philip, qui vivait à Londres et qui avait fondé cette maison d’édition, Le Collet de Buffle. Elle est proche des Waldrop, d’Anne-Marie Albiach, de Claude Royet-Journoud, de Jean Daive. Elle publiera Écho de Quignard en 1975….
Tel Quel, 6
[Rappel : piocher aussi souvent que possible dans l’édition fac-simile des Cahiers de Paul Valéry et donner quelques lignes à lire.]
Quoique ce soit que l'on dise, on peut - ou l'on doit - mettre avant ce signe : JE dis que - que l'on peut aussi écrire JE dit que –
Et ce signe signifie tout un développement qui fait dépendre la valeur de ce qui va être dit
1° de la personne qui parle –
2° du langage en soi (commme propriété générale)
3° de la relation de 1 et de 2.
Paul Valéry, Cahiers, édition fac simile du CNRS, tome 26, 1942-1943, p. 242.
Rédigé par Florence Trocmé le 04 avril 2015 à 15h23 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent
Rédigé par Florence Trocmé le 03 avril 2015 à 16h29 | Lien permanent
Réseaux de sens (Alain Veinstein)
[journal de lecture de Les Ravisseurs d’Alain Veinstein]
Je reviens sur ma lecture de ce livre que je ne peux lire vite, je m’en suis expliqué.
À propos de du Bouchet, noter cela encore, deux citations, l’une pour la rencontre avec du Bouchet, l’autre pour ce qu’elle me dit de la poésie et en quoi elle me sert aussi à affiner mon jugement.
« Pas une semaine sans que je lise un livre d’André et parfois même plusieurs, que j’étalais sur ma table pour écouter leurs résonances et observer les réseaux de sens qui se dessinaient en ouvrant une pluralité de lectures. » (69)
→ cette idée qui m’est si importante des multiples dialogues autour d’un livre, dialogue entre l’auteur et le lecteur, dialogue entre les livres d’un même auteur, dialogue de ce livre avec d’autres livres (la bibliothèque de Warburg), échos et résonances, dialogues entre lecteurs du livre… tout ce réseau qui se tisse et qui entretient sans doute encore l’aura et la force du livre. Comme s’il s’enrichissait de toutes les lectures qui en sont faites. Ce rêve de pouvoir connaître toutes les lectures d’un livre à travers le temps (mais pas selon le versant cauchemardesque du big brother à la amazon épiant les lectures de chacun pour en tirer, à fins de pression commerciale, de savants algorithmes !).
Il se peut que le livre se nourrisse secrètement de ces lectures. Un livre qui n’est plus lu finissant par tomber en poussière matériellement et spirituellement.
→ Ces livres étalés sur la table m’ont fait penser au début du beau livre de Michèle Cohen-Halimi, L’Anagnoste, quand elle se retrouvait chez Claude Royet-Journoud, devant une table où il avait disposé quelques livres parmi lesquels elle devait en choisir un, sur lequel écrire pour la revue L’Anagnoste.
La densité de langue (A. Veinstein)
« Le poème n’a pas l’exclusivité de la parole poétique. En vers comme en prose, ce qui compte, c’est la densité de langue, le rapport d’éveil au départ du texte et l’effet de surprise qui devance le sens, le niveau de tension qui ne fléchit pas, l’absence de métier, de moyens, de technique et la volonté inflexible d’échapper à toutes les certitudes qui fondent la parole. » (70)
→ à eux seuls ces quelques mots fondent une vraie éthique de la parole poétique. À un très haut niveau de vérité, d’honnêteté, et d’intensité.
Lectures et lectures
Veinstein revient sur son métier, lui qui fait « profession de lire toutes sortes de livres en vue d’interviewer leurs auteurs ». Il dit aussi avec honnêteté le sentiment de chaos que cela peut parfois provoquer. Et qu’alors, il rouvrait un livre de du Bouchet et que la « moindre de ses phrases [l’] aidait à ne pas perdre pied. »
→ Éprouvé cela aussi si souvent, devant le flot des livres d’intérêt plus qu’inégal et la confusion-saturation (on sait bien que la saturation, par exemple dans le domaine du son, provoque une forme de confusion, d’écrasement des éléments les uns sur les autres) de ces lectures « professionnelles ».
Pour moi souvent, le sauveur est Paul Valéry. Le grand nettoyeur, l’horloger précis qui remet les pendules à l’heure, etc.
Et puis Dupin
Ce magnifique chemin de Veinstein au cours de ses années de formation, de sa véritable formation (je ne sais pas de ce qu’il en est d’une éventuelle formation académique), passe maintenant par Jacques Dupin. Qu’il ira voir régulièrement à la Galerie Maeght, rue de Téhéran où travaillait le poète. Veinstein montre comme il est parfois difficile de se retourner ainsi sur soi, sur ce passé : « chaque fois qu’une phrase tente de fixer un souvenir, l’inconnu surgit. Le désordre succède au désordre. Il faut creuser profond pour espérer retrouver ce qui s’est perdu dans les trous de la mémoire. » (85)
Le silence, les silences (Dupin, Veinstein)
Il parvient cependant à dresser petit à petit, comme à tâtons, un portrait de nouveau magnifique, s’adressant parfois directement à Jacques Dupin : « C’est ta faculté de te taire et d’écouter les silences de l’autre qui m’a mis en confiance. » (91)
C’est qu’il y avait chez Dupin « un désir de vérité qui ne se laisse pas compromettre par les charmes de la conversation, à commencer par les développements sur la poésie, qui était, pour lui, le champ d’une lutte à la corde qui ne se prêtait pas aux bavardages de fins d’après-midi. » (95)
→ Écouter les silences de l’autre. Écouter le silence, quand c’est possible, écouter les silences, ceux de l’autre, les pleins et les creux, écouter ce qui ne se dit pas dans les mots, mais peut-être dans ces silences. Écouter et surtout jouer les silences de la musique : cette expérience inoubliable un jour d’entendre les silences de Haydn dans l’interprétation de Richter. L’impression d’enfin comprendre que les silences en musique sont aussi importants que les notes. Impressions que je retrouve dans nombre d’enregistrements du pianiste. Des silences incroyables de force, parfois vertigineux de présence, capables de semer un trouble, la confrontation à quelque chose qui ne peut se dire. Parfois, soi-même, arriver à rendre un silence musical pleinement riche (je pense à la Bagatelle n° 1 de l’op. 119 de Beethoven, ce silence au début, après le premier motif, je le ressens comme abyssal, une immense question sur le vide…)
Retour à Klemperer
Pour la lecture en allemand du soir, retour aux terribles Journaux de Victor Klemperer (Ich will Zeugnis ablegen bis zum letzen). Arrêt de mort du chat, aimé depuis 11 ans : il est désormais interdit aux Juifs d’avoir un animal chez eux, tous ces animaux domestiques doivent être euthanasiés immédiatement. À chaque pas dans l’abjection de ces restrictions, interdictions, empêchements, brimades, humiliations, effroyablement cumulatifs, on se demande comment tout cela fut possible. Et au fil du temps, nous sommes en 42 maintenant, l’étau se resserre sans cesse. Terrible récit de la désolation dans leur pauvre logement dans la maison commune des Juifs après une perquisition.
Cazier et son texte
Avancé aussi dans ce texte bien dérangeant, horripilant parfois mais qui vous colle à la pensée, de Jean-Philippe Cazier (Ce texte et autres textes). Ce livre a l’immense mérite de rendre impossible la passivité du lecteur. On se voit obligé de réfuter, d’analyser, d’exprimer son opposition, sa contrariété. Et pas à cause du contenu, comme ce peut être le cas pour un récit. Non à cause des phrases elles-mêmes, de ce texte qui vous file entre les doigts pour mieux vous accrocher à la ligne suivante. Techniques de plante carnivore, d’insecte caméléon !
Donc toujours les deux lectures en parallèle, la lecture + : voilà une rupture, donc une avancée, une ouverture. La lecture – : un faux discours conceptuel et habile. D’ailleurs Cazier n’écrit-il pas « Le discours [...] s’institue comme rupture dans un faux discours compact. »
Et puis pour corser l’affaire soudain l’irruption de quelques mots concrets, de ce qui ressemble aussi parfois à une note personnelle, presqu’un aveu et surgit l’émotion : « ce texte pluie-et-vent : silhouette d’une forêt vide : texte désert. » (42).
La ponctuation est importante, pas tant pour le phrasé que pour les articulations des phrases, leurs emboîtements.
On peut trouver aussi parfois une sorte d’auto-analyse : « non-existence de non-texte, morcelé qui plus est. » Et nous voilà au pied du mur (ou du texte) : « le texte est l’expérience indéchiffrable qu’il oblige à traverser. »(44). Le travail critique n’est pas facilité ici !
Rouleaux (Hubin)
Suite de la lecture de Rouleaux de Christian Hubin, où le travail critique n’est guère plus facile, même si ici c’est par son côté souvent énigmatique que le texte résiste. Il y a sans doute un très puissant travail de condensation qui impose de l’accueillir sans forcément en trouver le sens, en tous cas pas tout de suite.
Je retrouve ce régime de phrases courtes, elliptiques, à saisir au bond ou pas du tout (mais on peut tenter une deuxième chance !). Avec cette gratification de quelques rencontres magnifiques, éclairantes : « Sauf à le méditer sans fin, le plus difficile n’est pas le geste, mais son arrêt. N’est pas le posé, mais le désemparé. » (21)
→ oser aller vers ce qui désempare et non pas vers ce qui conforte. Avec ce conseil un peu plus loin : « De l’extrême importance de répéter (Bardo-Thödol). Mais pour éconduire, vider de l’appartenance. « (25). Invite à une forme de résistance, il me semble car « Hymnes, nimbes, hoquets, concepts. Quelque chose dont l’immunité hante tous les duplicata ». (24)
Il m’est arrivé aussi le lisant de penser à Philippe Jaffeux : « le musée des mues permanentes. Les phrases, neuroleptiques légers. »
Du poème (Christian Hubin)
Isolés du commentaire précédent pour en respecter l’éclat noir, ces mots : « Le poème est le linge tissé du mort ; l’arrière-faix de ce qui n’est pas. » (27)
Position réfutée
[Journal de lecture de Pourquoi la musique ? de Francis Wolff]
Récemment j’émettais l’hypothèse du côté subjectif de l’émotion musicale. Je suis vraiment sur zone en abordant une section intitulée : « Musique et émotions, le problème ».
L’approche est toujours la même, très scientifique, étayée, chaque étape validée avant d’aller plus loin. Autour de l’idée importante qu’il s’agit bien d’interroger ici « le pouvoir qu’aurait la musique d’exprimer des émotions et non du pouvoir qu’elle aurait de les susciter en nous. ». La différence en fait est essentielle pour penser un peu précisément la question. Et voilà où mon idée est bel et bien réfutée : « Les psychologues de la musique ont montré, contre tous les a priori, qu’il y a de vraies constantes dans les émotions que les auditeurs, musiciens ou non, éduqués musicalement ou non, décèlent dans telle ou telle musique. » (232). Avec, dit-il, une remarquable convergence des réponses des sujets, du moins si l’on s’en tient aux deux grandes oppositions que sont l’affect émotionnel (gai/triste) et la dynamique émotionnelle (calme / agité).
Je progresse un peu difficilement dans cette forêt touffue mais j’avance, fidèle à ma méthode : retenir ce qui pour l’instant me parle, me permet de comprendre un peu mieux. Ne pas tout retenir, tout comprendre de ces longues démonstrations, mais confronter les idées à mon expérience et enrichir mon expérience avec les idées qui me parlent. Cela dit, même si c’est très technique, ma curiosité est bien éveillée par ce Deryck Cooke, cité par Francis Wolff : « s’appuyant sur ces centaines d’exemples tirés du répertoire classique, de Guillaume Dufay en 1440 à Igor Stravinsky en 1953 [il a] dégagé inductivement la fonction expressive attribuée spontanément par les musiciens et les auditeurs de toutes époques à certaines suites de notes ou d’accords. » (Et je me dis qu’il a dû bien s’amuser).
Et la conclusion : « Il y a une vraie universalité transculturelle de certaines émotions exprimables par la musique ». Il faudrait maintenant relire le livre de Santiago Espinosa, L’Inexpressif musical.
Stifter, une forme de surprise.
Je voulais reprendre plus en détail les remarques d’André Hirt dans son essai à paraître sur le Lenz de Büchner et Stifter et voici que le dernier récit lu m’aide à mieux comprendre ce qu’il dit. Car Les Grands Bois (dans la traduction d’Henri Thomas) est bien le premier livre sombre, vraiment sombre, voire désespéré que je lis de Stifter. Climat de guerre, solitude non plus choisie mais imposée même si je retrouve, magnifiques, tous ces invariants déjà repérés : la forêt élevée presqu’au rang de personnage-clé et de mythe, les personnages de guide (ici le père, ou le vieux Gregor à qui sont confiées les deux jeunes filles). Celles-ci doivent aller vivre un long temps dans un lieu secret, au cœur de la forêt, pour échapper aux guerres qui ravagent le pays.
Il y a mort violente de trois des principaux personnages, le père et le frère des deux jeunes filles Clarissa et Johanna et celle du jeune Suédois, amour de Clarissa et qui devait empêcher que les troupes de son pays pillent le château du père de Clarissa. Il y a destruction du château et de tout ce qu’il représente.
Avec donc toujours, centrales, envoûtantes, ces descriptions de paysage ! Autant de mondes qui viennent prendre place dans le for intérieur, autant d’espaces qui s’y déploient, sentiment de forces telluriques mais non malfaisantes, d’infinie ressource. Mais ici, en marge du monde féroce des hommes, des troupes qui hantent le pays, qui pillent, qui ravagent, qui détruisent la paix des vies.
J’interroge les dates des œuvres mais pour l’instant cela ne m’est pas de grand secours, Les Grands Bois datent de 1841 et sont donc antérieurs à L’Homme sans postérité (1845) ou à L’Arrière-Saison (1857).
Tel Quel, 5
[Rappel : piocher aussi souvent que possible dans l’édition fac-simile des Cahiers de Paul Valéry et donner quelques lignes à lire.]
« L'homme est très différent de moi et de vous. Celui à qui on pense n'est jamais celui qui est réductible à celui qui pense. On peut donc traiter de 2 façons un homme littéraire. Ou le faire comme soi ou le faire comme lui. Comme lui, c'est le regarder comme un système analogue aux autres et auquel on donne les deux valeurs que l'esprit donne à tout : c'est-à-dire qu'on le voit et qu'on l'interprète. Mais on peut vouloir ignorer les idées qu'il est censé mettre en ses actes, etc. Si on le fait comme soi, alors il devient unique il comporte le classement nécessaire à partir de lui de toutes choses. » (Tome 1, 1899, p. 765)
[petit doute sur la transcription de littéraire, qui me permet de souligner l’immense difficulté à transcrire correctement les Cahiers, malgré la lisibilité apparente de la très belle écriture de Paul Valéry]
Rédigé par Florence Trocmé le 03 avril 2015 à 15h52 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent
Rédigé par Florence Trocmé le 01 avril 2015 à 18h53 dans photomontages | Lien permanent
Lectures contradictoires (JP Cazier et Christian Hubin)
Jean-Philippe Cazier (Ce texte et autres textes, Al Dante) serait à travailler au corps en deux lectures contradictoires : lecture 1 de rejet (supercherie, se mord la queue, déjà dit mille fois, se prend les pieds dans l’aporie) ; lecture 2, vertigineux emboîtements de miroirs, le texte se regardant ne pas être alors que manifestement il est, entre les mains du lecteur, qui devrait se sentir agressé par ce mensonge.
Christian Hubin (Rouleaux, L’Etoile des limites), des phrases lancées comme des formules, régime de l’aphorisme sans être tout à fait des aphorismes. Certaines phrases tombent, d’autres touchent fort, qu’il faudra lire pas à pas. Belle matière pour le flotoir sans doute, en évitant le double écueil dont il parle : « l’équarrissage théorique et le babil expiatoire » (Rouleaux, p. 17)
Ainsi : « Il nous faut nous demander. Non demander quoi, ou si, mais notre propre demande, son inespéré. » (17 encore)
Et voici que Hubin me tend la main pour commenter Cazier : « Textes où se forme à mesure un creux, une hérésie qui les récrit. Phrases, mots dont un sens contre lui s’arrête, crie pour chasser. » (19)
Les Ravisseurs (Alain Veinstein)
Sous ce titre magnifique, Alain Veinstein publie un livre très émouvant. Il y a une forme d’ambiguïté dans ce titre, ce qui vous ravit, mais aussi celui qui ravit, qui vole, qui emporte… Peut-être les premiers chapitres lus évoquent-ils au moins autant des figures tutélaires qu’ils ne sous-entendent la difficulté de fréquenter d’aussi grandes figures. Même si Alain Veinstein parle en principe des ouvrages et pas des personnes : « Les ravisseurs sont légion autour des lecteurs. Ce sont tous ces livres découverts au fil des ans avec lesquels se nouent des liens d’étroite proximité. On leur doit l’expérience de la fascination qui est une sorte de rapt, une façon de prendre possession de nous avec ou sans notre consentement. » (Alain Veinstein, Les Ravisseurs, Grasset, p. 9)
De la lecture
J’aime bien, j’aurais dû y penser plut tôt cela dit, la distinction que Veinstein fait d’emblée entre la lecture « professionnelle » et la lecture uniquement guidée par des tropismes et le projet personnels.
Un beau critère !
« Avec certains, le dialogue n’était qu’un dialogue de sourds : quand je voyais que leur main, en écrivant, n’avait sans doute pas tremblé » écrit-il en évoquant ses émissions de radio.
→ Toujours s’interroger, ce serait un bon critère de jugement, sur la nécessité d’un livre. Surtout eu égard au flot ininterrompu de ce qui se publie, y compris dans le tout petit champ de la poésie. Nécessité du livre pour son auteur, nécessité du livre pour le lecteur. Critère qui n’est pas spécifiquement esthétique.
Rompre la solitude (Veinstein)
Heureusement, poursuit Veinstein, « il y a des livres qui rompent votre solitude et que vous reconnaissez comme vôtres avec le sentiment en retour, d’être reconnu par eux. »
→ Cette notion d’être reconnu par le livre qu’on lit, écouté par la musique qu’on écoute. L’interaction profonde, vitale souvent. Tranströmer, peu de temps avant sa mort qui au soir d’une journée qu’il qualifie de noire, joue Haydn sur son piano, et qui dit que la musique lui réchauffe les mains….. « De tels livres offrent une bonne raison de vivre ou assez de folie pour transmettre le sentiment d’accéder à sa vie même »
→ Je n’ai pu m’empêcher de penser à ce que pouvait bien avoir lu, ou pas lu, le pilote de la Germanwings, de quelles nourritures il a été nourri pour perdre tout sens commun au point de commettre un tel acte….
Mystère de la psyché humaine : comment un esprit qui est de même nature que celui de chacun peut-il enfanter cela ? Quel déréglement ? Quel manque, oui (je ne parle pas ici d’affects mais de raisons d’être, de nourritures intérieures.)
La passion du partage (Alain Veinstein)
J’aime aussi bien sûr quand Veinstein parle de la passion du partage.
→ Pour moi il ne s’agit en rien d’une « bonne action », non, surtout pas, mais d’un des moyens de sortir de la solitude. Il y a quelque chose d’insupportable à ne pas pouvoir partager ses passions, à ne pas pouvoir être compris dans son admiration pour tel écrivain, dans son besoin de telle musique. Le partage de ces joies-là, grandement facilité par Internet, allège un peu la solitude de l’esprit et du cœur.
Pourquoi la lecture ?
… serais-je tentée d’écrire en écho au titre de Francis Wolff, Pourquoi la musique ? Parce que avec les livres lus depuis l’enfance « mes perspectives se sont élargies, l’horizon s’est déployé. J’écris aujourd’hui dans l’écho de leur force. Tous m’ont emmené[e] sur la trace d’expériences qui me manquaient. Ils m’ont aidé[e] à trouver une langue, un rythme, une musique. À leur écoute, poursuit Veinstein, je me souviens de ces mots de Kafka : “ils ne parlaient pas, ils ne chantaient pas, ils restaient le plus souvent, presque avec acharnement, silencieux, mais de l’espace vide, ils faisaient surgir de la musique. » (p. 10)
À rapprocher bien sûr de la fin de la première Élégie de Duino de Rilke : « le vide se mit à vibrer de ce mouvement qui, aujourd’hui, nous saisit, nous console et nous maintient. »
Yves Bonnefoy
La première partie du livre d’Alain Veinstein est construite autour de la célèbre revue L’Éphémère et elle est dédiée à quelques rencontres fondatrices.
C’est infiniment émouvant de voir Veinstein, qui n’est pas tout à fait le premier venu, rendre grâce ainsi, avec tant de spontanéité et d’humilité au fond, à ceux qui lui ont ouvert la voie. Ces rencontres-là sont-elles encore possibles aujourd’hui ? Qui pourrait jouer ce rôle auprès des tout jeunes écrivains d’aujourd’hui ?
Au tout début de sa vie, Veinstein était très loin de la poésie. Il rejette ce qu’il lit parce qu’il avait « l’impression, toujours, d’un déni de vérité. Ça sonnait creux, ce que je lisais. Et je haïssais cette musique. » (16). Il s’acharne dans une dénonciation pleine de fureur des mensonges de la poésie. Dans ce contexte, son premier manuscrit arrive jusqu’à Yves Bonnefoy qui lui donne rendez-vous, chez lui ; « Dès le premier instant, et sans qu’un mot fût prononcé, c’est une présence amicale qui s’est offerte à moi.[...] Une main tendue à une ombre, habituée à raser les murs, et qui, par la grâce d’un accueil, prenait conscience de ce que signifiait être un être humain. » (20). Et ce qui s’est produit ce jour-là, Veinstein ne le cache pas, c’est un bouleversement qui devait engager sa vie tout entière.
→ Comment dire l’émotion que ces mots peuvent procurer au lecteur, lui-même plongé dans un monde souvent désolé, où tout est dérision, négation, rejet. Où ce type de solidarité semble jouer si peu ? (mais il se peut que je me trompe, simplement que je ne sache pas…)
Le besoin de poésie
Alors chez ce jeune homme bien sombre, va naître, par la grâce de cette rencontre, le besoin de poésie. Les livres de Bonnefoy, multiplicité d’approches mais un seul acte d’écriture pour « accueillir les signes à partir desquels l’existence peut se clarifier, s’intensifier ; déblayer les faux-semblants pour resserrer le lien avec la plénitude » et « dos tourné aux discours des concepts, ouvrir l’espace d’une parole soucieuse de refonder aujourd’hui la notion de sens, d’unité, d’attester l’être, en offrant du même coup, au lecteur prêt à l’entendre, une raison d’être. » (25)
On ne peut tout recopier de ces pages magnifiques, tellement porteuses à leur tour où Veinstein montre que pour Bonnefoy la poésie est avant tout une expérience (et pas un genre littéraire), une saisie du réel, un acte beaucoup plus qu’un texte. Et que « l’expérience de l’Autre est sans doute le ressort de cette poésie. » (27)
De la lecture, toujours (Yves Bonnefoy)
Alain Veinstein relate que pour le poète lire « c’est reconnaître la possibilité d’une vérité partageable, c’est un accès à soi qui se fait accès aux autres. La lecture permet ce passage ; écrire sa lecture en permet la transmission. » (30)
« Lire un grand poète n’a jamais consisté, pour Yves, à décider qu’il était grand. Il y revient souvent : c’est lui demander de nous aider. “C’est attendre de sa radicalité qu’elle nous guide, tant soit peu, vers le sérieux dont on est peut-être capable.”» (31)
Une question essentielle
Par rapport à toute recherche ; « être soi n’est pas tant un droit qu’un devoir. Qu’en est-il de ce devoir à la lumière de la situation de la poésie aujourd’hui ? Est-ce vers elle qu’on se tourne pour essayer d’être ? » (30)
→ Essayer d’être, cela que nous cherchons tous ? Certains par l’exacerbation de leurs impressions et ressentis (films d’horreur, jeux d’action violents, attractions toujours plus remuantes des parcs forains…), d’autres par l’excitation permanente via les multiples liens et sollicitations de la vie virtuelle, quelques-uns encore dans l’art, la littérature, la musique.
→ Cette visée est sans doute plus de nature spirituelle (mais pas au sens religieux du mot) qu’esthétique (il pourrait y avoir là une ligne de clivage entre différents courants de l’art contemporain).
Bonnefoy fait encore comprendre à Alain Veinstein que chez Baudelaire il n’y a pas seulement « sollicitation des sens ou goût de la perception esthétique mais un sens de l’ontologique dans les situations les plus ordinaires. (32)
Tout cela si important dit Veinstein en ce temps « où la fiction est devenue le substitut de la vie [...] que la poésie est méconnue comme jamais » et que « la relation à la langue n’est plus une expérience de la conscience du monde et de l’existence ». Or nous avons « besoin de la poésie pour être fidèles à nous-mêmes » (33)
→ des pages donc vraiment importantes tant pour la belle relation de la rencontre avec Yves Bonnefoy que pour les réflexions sur la poésie.
Du Bouchet
On va rester en compagnie des écrivains essentiels en tournant la page. Voici venue une autre rencontre fondatrice, celle avec du Bouchet, en attendant celle avec Jacques Dupin. Et c’est aussi comme si l’on comprenait mieux tout ce qu’on a pu percevoir de la personne d’Alain Veinstein dans les dizaines d’heures d’écoute de ses émissions et notamment « Du jour au lendemain », mais aussi « Les Nuits magnétiques ». L’intensité. Voici les sources, voici les fondations. On a quitté il y a peu un grand roman d’apprentissage, L’Arrière-Saison de Stifter, où l’on découvre tout ce qu’un jeune homme pouvait apprendre d’un grand aîné disponible pour retrouver en ces pages quelque chose d’un récit d’apprentissage !
Il ne sera pas question ici de citer trop abondamment, le livre est là, il suffit de l’ouvrir. Quelques notes tout de même, pour leur importance particulière au cœur de ces pages où tout donne à penser. Ainsi ce que dit Veinstein de la poésie de du Bouchet : « Des ultrasons entrent sans doute dans sa composition, qui exigent de la part du lecteur une écoute, sinon l’oreille absolue. Prêter l’oreille ne suffit pas. Tendre l’oreille pas davantage. Être à l’écoute consiste ici à être investi par la tension qui, d’un livre à l’autre, d’une page à l’autre et même d’un mot à l’autre – avec tous ces blancs à franchir – porte cette poésie, jamais en défaut d’intensité. » (37)
→ et comme toute cette remarque s’applique merveilleusement à l’écoute ou au jeu de la musique, ni prêter, ni tendre l’oreille, mais se placer dans la tension qui va d’une note à l’autre, la rendant nécessaire, puis d’une phrase à l’autre, puis d’un mouvement à l’autre. Convocation intérieure ici une fois encore tant de Celibidache que de Francis Wolff.
L’offensive de la haine
sur laquelle il est inutile d’épiloguer, se traduit, dit Veinstein par le « nivellement de la langue, le refus d’entendre la parole de l’autre ». (38)
→ oui tenter d’entendre la parole de l’autre, sa langue, ses intonations, ce que dit sa voix qui est toujours ô combien parlante, et c’est vrai pour le proche comme pour l’étranger ou celui que l’on lit.
L’attention aux mots (du Bouchet)
Veinstein à propos de du Bouchet :
« Les mots bougent, s’animent, créent des remous, flottent dans l’air. C’est un feu que nul ne peut éteindre. Ils affrontent l’inconnu, l’indiscernable. » (40)
« Parler comme si la langue n’existait pas » ou bien « Dans le mot, il reste à creuser un espace inoccupé » et encore « Ce dont je ne peux pas parler, il faut le laisser briller ». (du Bouchet, cité pp. 42 et 48).
Veinstein parle de « brèche ouverte dans l’enfermement nominal » (42)
Ce que peut faire un livre
Je me souviens de toutes les belles interrogations de Marielle Macé autour de cette question. Voici ici une réponse, dans les mots de Veinstein à propos des livres d’André du Bouchet : « Des livres me racontaient ma vie, libérée de tout ce qui m’en séparait. [...] Alors qu’un fossé s’était creusé entre ma langue et moi, que j’avais l’impression de me trouver en terre étrangère, muni de peu de mots, et qui n’avaient plus cours, cette poésie me rendait une langue, déclenchait de la langue sans que je me demande si elle était vraiment mienne. Je pouvais de nouveau respirer, la tête hors du silence. » (53)
Conscience (Plotin, du Bouchet)
« André du Bouchet note dans un carnet cette citation de Plotin : “Pour voir il faut perdre conscience de soi” »
→ ce qu’il m’arrive, très fugitivement d’expérimenter. Tout à coup quelque chose apparaît parce que je n’ai plus conscience de moi. Le petit flux excité des pensées s’est apaisé. Ma toute petite demeure s’est ouverte sur l’extérieur, ses murs se sont effacés, il y a eu contact entre l’eau dont je suis faite et la nappe phréatique. Cela peut-être qui explique mon tropisme pour l’eau, le fleuve ? Le fleuve surtout, oui, pas l’eau close du lac ou l’eau infinie de la mer, mais l’eau qui a un début, la source et une fin, se jeter dans la mer.
Ralentir travaux
Ce livre de Veinstein, on ne peut le lire trop vite. Il faut laisser un peu de blanc entre les temps de lecture, laisser à chaque figure le temps de s’établir et vous regarder dans ses mots. Il s’agit là de quelques-uns des plus importants écrivains du 20ème siècle, Bonnefoy, du Bouchet, Dupin, Des Forêts
Note de passage
Certains poèmes, comme photos dans le bain de révélateur, il faut les laisser venir. Peu à peu, le plus sombre d’abord.
De l’engagement (Maurizio Pollini)
Dans un portrait du pianiste Maurizio Pollini dans Le Monde, je lis : « Mon engagement s’est manifesté à travers des concerts en dehors des circuits traditionnels, et la musique contemporaine que j’ai toujours mise à mon répertoire. Ce qui est bien plus politique qu’on ne croit. « (Le Monde du 29 mars 2015)
→ il y a toujours sans doute acte politique à tenter de promouvoir ce qui est contemporain dans l’art. Pour de multiples raisons, lutter contre la force d’inertie de la société, troubler ou déranger l’ordre établi, entendre ce qui se dit dans ces créations sur le monde tel qu’il est, lutter contre le nivellement dont parlait Veinstein, nivellement de la parole, manipulation des esprits à rendre plus dociles aux discours de la doxa et de la publicité.
La petite phrase ?
Saint-Saëns, andante du premier trio piano, violon, violoncelle en fa majeur par le Van Baerle Trio.
Entendant cette musique passer à la radio (Suisse Classique), ne sachant encore de quoi il s’agit, pourquoi la « petite phrase de Vinteuil » a-t-elle surgi à ma conscience ?
Je suis donc stupéfaite de découvrir, a posteriori, qu’il s’agit d’une œuvre de Saint-Saëns qui aurait donc très bien pu participer à l’élaboration de la petite phrase de Proust.
J’écouterai plus tard une autre version, très belle, de ce trio, celle du Trio Wanderer. J’en aimerais les trois premiers mouvements, un peu moins le dernier plus lourd et convenu à mes oreilles.
Sviatoslav Richter, les 7 principes de son travail
Récemment je constatais que trop souvent les propos des praticiens de la musique sont un peu décevants (je pense par exemple au dernier livre d’Alfred Brendel).
Richter semble ne pas compter au rang de ces pianistes-écrivains décevants, quand il parle de la manière de travailler une œuvre.
« Il y a sept principes : l’architecture (le plus important), la peinture (la maîtrise du style, de tous les styles), le théâtre shakespearien (l’idéal), la littérature (la recherche du sens), le cinéma en noir et blanc (parce que le clavier est noir et blanc), l’astronomie (à chacun sa propre lunette d’approche) et les rêves (parce que le cerveau ne s’arrête jamais. » (d’après le livre de Youri Borissov, Du côté de chez Richter, cité par Olivier Bellamy dans le magazine Classica d’avril 2015, p. 47)
Henri Thomas
Un de ces auteurs qui insistent discrètement à la porte de la conscience. Parce qu’on les rencontre, ici ou là, cités par des auteurs qui comptent. Je sais déjà qu’il fait partie de ceux à qui Veinstein consacre un chapitre mais c’est par sa préface à un livre de Stifter que je le lis vraiment pour la première fois (Les Grands bois et autres récits). Je savais qu’il appréciait Stifter et il l’aura au moins une fois traduit. Sa préface est belle et profonde. Mais un indélicat a souligné d’abondance cet exemplaire de bibliothèque ! Et je me sens curieusement comme agressée par ces marques, alors que moi-même j’en sème si souvent. Mais dans mes livres, même pas dans ceux dont je pense que je ne pourrai les garder faute de place et bien entendu pas dans ceux qui ne m’appartiennent pas ! Et il y a conflit entre ces soulignements importuns et les numéros de page que j’ai notés pour retrouver tel ou tel passage !
Je pense à la thèse d’André Hirt dans son livre sur Stifter, lorsque je lis dans Les Grands Bois : « Il était l’une des rares figures qui survivaient alors de l’ancienne chevalerie éteinte, aussi surprenante pour le monde de son temps qu’un colchique dans le pré dévasté par l’automne. » (p. 34)
→ plaisir aussi à trouver ici la langue française d’Henri Thomas pour les mots allemands de Stifter après avoir subi pendant 600 pages le style terriblement lourd et boursouflé de la traductrice de L’Arrière-Saison.
Rédigé par Florence Trocmé le 01 avril 2015 à 18h39 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent