La semaine sainte (Benoît Moreau)
Remarquable remarque de Benoît Moreau, dans un mail de ce mardi 7 avril 2015 : « Quant à la foi, je dis de plus en plus nettement qu'elle ne doit pas signifier croyance, mais mouvement. Un mouvement en profondeur : la semaine sainte est un condensé de la vie entière. »
→ Très belle cette idée de la semaine sainte rameutant la vie entière en ses sept jours, depuis le triomphe de l’entrée à Jérusalem jusqu’à l’autre triomphe, celui sur la mort. Mais à quel prix ? Avec toute la gamme des sentiments évoqués dans ce drame dont le plus puissant à rendre compte est pour toujours Jean-Sébastien Bach en ses Passions. Qui déchirent l’agnostique ou l’incroyant tout autant que celui qui croit.
De la poésie (Patrick Beurard-Valdoye)
« Qu’est-ce que la poésie, ou plutôt que sont les arts poétiques ? Une île entre continent langage et continent mémoire. Le monde est là, tenu à distance, je n’y suis plus connecté par le langage. Le service de bacs entre ilots étant interrompu, cela encourage l'autonomie d'une nouvelle réalité langagière. Peut-être la mémoire serait-elle en archipel ? Ce qui est en jeu est moins un rapport aux récits, qu’aux savoirs. Aux savoirs d'avant notre insu. Plus précisément, ce qui est en cause d’un point de vue narratif, c’est la possible bifurcation hors de la pensée analytique, l’émancipation du « réalisme » toujours hégémonique, et l'évasion de l’étau du récit historique, quand la pelote des temps se dévide. Les modes formels ouvrent aux sens, au choc émotif ; ils permettent d’accéder aux zones mystérieuses de la mémoire, au désir paradoxal. Ils introduisent la polyphonie dans la mélodie du sens. » (voir le feuilleton de Poezibao, « Au fil du narré »).
Des pronoms (Anne-Marie Albiach)
Dans un bel article sur la bibliothèque d’Anne-Marie Albiach, léguée en 2014 au cipM par Claude Royet-Journoud, Florence Jou écrit : « Si Anne-Marie Albiach dit travailler une « écriture référencée », les pronoms n’officient pas en tant que représentants assignés ou lieux de représentations déterminés. Ils réverbèrent. Ils irradient vers des origines et des références multiples. Réceptacles ou réservoirs de la mémoire des lectures intimes de la poétesse, ils se diffusent et jouent de leurs éclatements dans les cercles infinis tracés par les mots, en perpétuels décentrements au fil des pages. »
Un moment terrible (Alain Veinstein)
Il y a un moment terrible dans Les Ravisseurs d’Alain Veinstein, celui où il rencontre Michel Deguy (il a dit juste avant de relater cette rencontre son admiration immense pour Biefs : « Biefs m’ôte les mots de la bouche. Je suis, à proprement parler, bouleversé. [...] On ne dénoncera jamais assez le danger des grands livres. » (204)
Mais il n’y a pas que cela qui sera terrible pour Veinstein. Un peu plus tard, il rencontre Deguy à qui il a apporté ses « malheureuses pages. ». « Je comprends aussitôt, écrit-il, à sa manière de les feuilleter, qu’elles ne lui disent strictement rien. [...] Pour l’écriture, celle que je m’efforce de pratiquer en tout cas, c’est un coup d’arrêt. »
→ Terrible poids de certains avis. Et qu’ils viennent de personnes compétentes, supposées compétentes, ou incompétentes (où se situe la compétence ?) ne change rien à l’affaire. Je ne voudrais pas avoir à endosser ce rôle, jamais. Je crains de le faire par mon silence souvent (même si ce silence est le fait d’une incapacité à lire tout ce que je devrais lire). Il faut apprendre, petit à petit, à dire les choses, à être dans l’exigence mais pas dans la mise à mort. On est si facilement mis en échec et il est si long et difficile de sortir de ces culs-de sacs là…Un des derniers mots de ce chapitre du livre : « Le sens interdit ».
Lire est une tâche sérieuse (Roger Laporte)
Vient ensuite un des plus beaux chapitres du livre (toutes les rencontres relatées par Veinstein dans Les Ravisseurs ne sont pas aussi belles et riches, pas aussi intenses) : Roger Laporte. Il est question de la boulimie de lecture de ce dernier, « une boulimie de lecture qui l’amènera à lire, pendant de nombreuses années, entre dix et quinze livres par mois. L’étau, bien sûr, se resserrera par la suite, la fascination du nombre laissant place à l’exigence de l’essentiel. »
→ Quel écho à ce que j’écrivais récemment à propos de la tentation encyclopédique et quel éveil de souvenirs d’adolescence et en particulier de vacances, où c’était un, voire deux livres qui se lisaient chaque jour, au point d’en perdre le contact avec la réalité.
Oui, ce sera vite l’essentiel, « autour d’une douzaine de noms selon les Carnets » : Blanchot, Char, Kafka, Hölderlin, Proust, Artaud, croit savoir Veinstein. Car « pas moins que l’écriture, la lecture, pour reprendre le titre du livre de Pierre Madaule sur Maurice Blanchot est une tâche sérieuse. ». Mais chez Laporte, musique et peinture sont aussi importantes que la littérature : « Parmi ceux qui m’ont accompagné pendant toute une vie, Giacometti et Beethoven ont été pour moi aussi importants que Hölderlin et Kafka. » écrit Roger Laporte qui dit ailleurs « Une pure lecture, une lecture qui n’appelle pas une autre écriture est pour moi quelque chose d’incompréhensible [...]. Seules m’intéressent, mais alors violemment, les œuvres qui m’ont donné envie d’écrire. »(211). Le lecteur « ne porte pas sur l’œuvre le regard omniscient, dominateur, de celui qui prétendrait le surplomber. »
→ l’indispensable tendresse envers l’œuvre aimée, la non moins indispensable humilité devant son mystère : savoir que notre lecture n’est qu’une parmi mille, et que c’est une lecture subjective, profondément orientée par ce que nous sommes, et tout autant par notre immersion dans le temps de notre lecture, ses préjugés, sa clôture et son ouverture, ce que chaque époque est capable ou non de comprendre, de lire, dans une œuvre qui la dépasse. Et ce que j’écris là vaut aussi bien pour la lecture savante que pour la lecture profane ! Pour la lecture supposée érudite et la lecture plus naïve.
Lire se constitue comme une expérience
C’est ma plus intime conviction, de plus en plus. Je relève ces mots de Laporte dans son étude sur Le Méridien de Paul Celan, mots cités par Veinstein : « à la fois comme épreuve et comme traversée, comme franchissement, comme tentative de franchissement d’une contrée effrayante, comme un frayable qu’il faut accomplir jusqu’au bout. » (213)
Alain Veinstein conclut : « À la suite de Bataille et de Blanchot, Laporte peut parler de la lecture et de l’écriture comme d’une expérience limite, qui consiste à franchir les frontières du pensable pour tenter l’impossible et se porter à la rencontre de l’inconnu.[...] Roger Laporte, lecteur à destination de l’inconnu, pratique la chasse spirituelle. »
« La lecture de Blanchot ouvre à celle d’Artaud [...] Il condense, désigne une expérience une histoire, oppose un auteur à un autre, voire à un artiste ou un musicien. ». Il s’agit de découvrir « cette espèce de morsure concrète de la sensation vraie. » (216 et 217).
Pas à pas, Hubin
Hubin ne peut se lire vite. Lui semble allonger un tout petit peu le pas, dans la deuxième section du livre, chaque page comportant huit phrases ou petits groupes de phrases, au lieu de sept, rarement six, précédemment.
« Laissons-nous, aux meilleurs moments, nous laver de l’identité. Laissons-nous, émus, nous en remettre. »
Toujours la musique (Musique)
Importance évidente de la musique pour Hubin, importance dans la vie certainement, mais aussi pour l’écriture, j’en suis convaincue. « Dufay. Dans le son sur l’Arno, où d’avant, d’un autre – remontant saecula cuncta, sentant sans lui la diffraction, la jubilante démultiplication de l’amuï dans l’Amen. »
→ Comment mieux dire, alors que c’est tâche presqu’impossible, ce qui se passe en effet dans certaines musiques, ici une polyphonie foisonnante. Tous les termes parlent, la jubilation, la démultiplication, l’amuï… on l’entend intérieurement cet Amen ! Et j’admire le jeu sur le son m, l’écho de l’amuï dans l’amen. Il y a une condensation et une précision qui donnent une image de cette musique.
Le mimétisme
Il faut dégonder le mimétisme, le besoin de reproduire, le faire comme (qui est un faire comme si c’était possible). Dans les deux vantaux de la fenêtre, la lumière. Mimétisme et narcissisme, même piège mortel. Imiter, s’imiter, limiter (militer aussi parfois). Il faudrait au moins tordre « la raquette des associations mimétiques » (C. Hubin, p. 57), à défaut de la briser.
De la mesure
Schmetterling (Grieg, Pièces Lyriques) : croche pointée double, un parfait dosage. Aussi difficile que le café dans la mousse au chocolat. Ni avaler, ni étaler. Mesurer sans compter, la mesure sans le calcul, l’instinct de la mesure et du juste temps
Scelsi
Et confirmation de l’intérêt de Christian Hubin pour la musique ; joie de le voir citer le trop rare Scelsi : « Scelsi. Quatuor à cordes n° 4 (1964). La révération où le vide appelle. Où son presque coma, son Koân myriadique. » (58)
Il y revient d’ailleurs plus loin dans le livre à ce même quatuor (lequel dure 10 mn en tout) : « Giacinto Scelsi. Quatrième quatuor. De siècle en siècle depuis des crins, frottements pariétaux : l’octave à bout, la strie sans chambranle. Le raclement fibral d’apex. » (69)
La musique encore (Hubin)
Il y aurait comme des respirations musicales dans le texte de Rouleaux, de loin en loin. « Comme partant du firmus qu’elles supposent, de chacune d’elles successives qui le précèdent, l’importent – les voix dont chacune séparée, naissant d’absentes, y remontant – qu’est-ce que chacune – cherchée d’elle, striant, qu’est-ce que perdant pour elle, – qu’est-ce qu’on tait, imite. »
Cela me confirme cette intuition que Christian Hubin aurait peut-être trouvé un des rares voies pour dire quelque chose de la musique. Cette phrase, comme il est difficile d’en faire l’analyse et pourtant comme elle rend compte, admirablement, en sa complexité, de ce dont elle parle, la polyphonie, où l’origine et la fin de chaque voix, son individualité, si elles existent bien sont fondues dans la masse, elles-mêmes chacune et toutes, et de plus ajointées au cantus firmus (le motif, le thème).
Et la poésie
Nombreuses notes sur la littérature, la poésie, les arts.
« Poèmes comme des pièces trop meublées. Où on n’entend jamais l’absence de pas. » (61)
A rapprocher, peut-être de ces mots-là : « N’écrire au fond qu’en cette présence qui jamais, – qui ne commence pas. » (62)
Critique (Hubin)
Semées un peu partout au milieu de notes d’esprit très différent, de violentes critiques, parfois très drôles. Drôles et surtout si justes : « Une sorte d’encaustique muséal, moins sur les livres que sur leur rite. Sur le langage même : l’onction ; derrière, le sfumato.
→ il est indéniable qu’il y a une sorte d’idolâtrie, qu’il m’arrive de trouver d’essence bien romantique, autour du livre, de l’écriture, de l’écrivain. Le refuge du sacré ? Le livre substitut du Livre ? Enfumage compris ?
La réalité (Hubin)
C’est bel et bien à la réalité que se confronte l’auteur : « Choses anémiées à forte d’entendre leur nom » et aussi « Ce qu’il y a hors-champ : tout le réel sans point de chute ni concept. Tout le hors-champ seul, frémi. »
→ Propos qui me font songer, une fois encore, à Nicolas Pesquès confronté au jaune de Juliau. Et cette impression qu’il donne parfois de regarder non avec la partie centrale de son œil, aveugl(é)e, mais avec la périphérie, comme ceux dont la macula est atteinte.
→ Oui pâleur, anémie s’aggravant, puis extinction ou disparition de tant d’objets mentaux trop souvent tirés à la lumière, êtres et souvenirs. Sauf à pratiquer un bouche à bouche.
Doppelgräber
Réalité précisément qui parfois vous saute au visage. Cette remarque de Victor Klemperer (dans ses Journaux, année 1942) qu’il y a dans le cimetière beaucoup de « tombes doubles ». Celles de couples qui devant les persécutions incessantes (dont Klemperer rend compte avec une terrifiante minutie) ont choisi le Véronal, autrement dit de mettre fin à leurs jours, ensemble : Ehepaare (couples), die am selben Tage (qui le même jour) geendet haben (ont cessé d’être). Das sind die Selbstmörder (ce sont les suicides) der letzen Zeit (des derniers temps).
Note de passage
Ne pas trop s’approcher du soleil : il brûle les yeux et les ailes.
Faire exister, non pas juger (Pascal Quignard)
Bel article de Bertrand Leclair dans Le Monde sur le livre de Pascal Quignard, Critique du Jugement. Article auquel je suis évidemment très sensible, dans cette interrogation constante qui est la mienne de la capacité mais aussi de la nécessité de juger. Je viens d’ailleurs de commander (chez mon libraire !) le livre de Pascal Quignard. Extraits de cet article que je tiens à serrer ici, dans le flotoir :
Quignard « met la notion de jugement en crise 250 pages durant. Renversant les rapports de force ordinaires, il dresse un acte d’accusation implacable au nom de la création, c’est-à-dire du surgissement de l’inouï, de la génération, du désordre vital et, au bout du compte, au nom d’une puissance de vie irréductible au jugement : l’amour. L’amour, comme la littérature (écrire, lire) réclame l’écart ; aucun échange véritable ne peut advenir sous le joug collectif du jugement de tous sur chacun. [...] Juger un livre, lui mettre ou non des étoiles, c’est le traiter comme un objet, c’est récuser d’avance l’utopie rimbaldienne qui hante la littérature, celle d’atteindre une langue qui serait « de l’âme pour l’âme ».
« On plonge dans ce fleuve mêlant le vécu et la grande érudition pour mettre la langue en branle, renaître au désir de lire et d’écrire en toute liberté. »
« “C’est peut-être là le secret : faire exister, non pas juger”, disait Deleuze, qui ajoutait : “S’il est si dégoûtant de juger, ce n’est pas parce que tout se vaut, mais au contraire parce que tout ce qui vaut ne peut se faire et se distinguer qu’en défiant le jugement. Quel jugement d’expertise, en art, pourrait porter sur l’œuvre à venir ?”
[...] On ne peut lire vraiment qu’à rester ouvert à ce qui advient dans la lecture, à s’abandonner, à lire sans jamais juger. La faculté de juger, elle, est tout entière du côté du ressentiment ». Et le ressentiment, cette maladie sociale, du côté le plus mortifère de l’existence.
Tabucchi (via Veinstein)
Dans Les Ravisseurs, Alain Veinstein consacre plusieurs pages à Antonio Tabucchi et à leurs divers entretiens. Occasion de dévoiler un peu ce que l’on pourrait appeler sa méthode pour parler d’un livre et qui consisterait en fait à se défocaliser du livre, à parler d’autre chose avec l’auteur. Tenter de « jouer le jeu de la parole » plutôt que celui du discours (248).
→ très féconde distinction entre la parole et le discours, qu’il s’agisse d’un entretien mais aussi du texte même du livre. Est-il parole, ou bien discours ? Est-ce que l’auteur va accepter de « considérer l’entretien comme un moyen de dire ce qu’il ignore et de le mener vers l’inconnu ou simplement d’assurer la promotion de son livre. » (248) Et très vite, nous dit Veinstein, il a compris que Tabucchi était cet auteur qu’il attend, souvent en vain, à chaque émission. « Quelqu’un pour qui les livres sont tout et en même temps ne sont rien », avec un clair refus d’être le « commis-voyageur de ses écrits. »
→ Aïe, aïe, elle fait mal cette formule, le commis-voyageur, elle vise si juste. Tous ces auteurs qui font l’autopromotion de leurs livres, sans aucune pudeur, sans respect du désir de l’autre de recevoir ou non ce livre, avec parfois même une forme de perversité et des méthodes que ne renieraient pas les plus carnassiers marketeurs.
Des paroles qui mordent au sang
Alors, dit encore Veinstein, que ce n’est pas cela qu’on attend de l’auteur qu’on interroge. Non avec lui il s’agirait de « partager des secousses, des moments de grâce, dus à ces paroles si rares qui mordent au sang. » (252)
→ J’ai suffisamment écouté l’émission de Veinstein, Du Jour au lendemain, pendant des années, pour bien percevoir ce qu’il écrit là. Je me souviens, puisqu’hélas le temps de l’émission est désormais clos, je me souviens qu’à peine commencée l’émission, il y avait la voix, celle de Veinstein bien sûr, si prenante, mais aussi très vite, celle de son interlocuteur. Il m’est arrivé de fermer la radio, sur la seule foi de quelques secondes d’écoute d’une voix. Serait-elle le plus puissant détecteur de mensonge, de pose ?
« L’entretien, écrit encore Veinstein, devait rester une relation d’incertitude. Il permettait, si tout se passait comme il fallait, d’accéder à cette zone d’insécurité, d’ébranlement, qui laisse finalement toutes ses chances à la littérature. » (253)
Une expérience
« L’auteur est un lecteur comme un autre » (262)
→ jour J, heure H, instant T, recopiant dans sa typo cette courte phrase de Veinstein, traçant le t de auteur, ma main soudain a été habitée (Haydnpockets ?) par la main d’une petite fille lointaine apprenant à écrire et qui depuis sans doute n’a pas passé un jour sans écrire quelque chose (usage transitif plus approprié ici que l’usage intransitif).
Lire, écrire
Encore et toujours, avec Tabucchi aussi, après Laporte, Tabucchi qui dit : « J’ai découvert l’écriture active en étant d’abord un écrivain passif, c'est-à-dire un lecteur. » (251)
Une méthode, peut-être (C. Hubin)
« Dénudation. Neutralisation. Brève phase jivarisée des mots. La matière à porter, à rapporter. Sans symboles ni concepts. Sans aucune projection ? Rendue à elle. »
Le poème ?
Jivariser, réduire, concentrer, comme les têtes…
→ Pour commencer à devenir un peu plus familière de l’étrange et forte manière de Christian Hubin, il me semble pouvoir dire qu’il donnerait ici quelques indications sur sa manière de composer.
Des morts (C. Hubin)
« Quelque part, proche ou non, la gravitation de morts qui ne cèdent pas, ne sollicitent pas ; qui se voient encore sans que nous soyons. Qui nous sont. » (70)
→ Cet art, chez Christian Hubin, d’approcher des réalités très complexes, la mort, la musique, en érigeant un petit ensemble de mots qui n’en finit pas de trembler, de vibrer, de résonner, « une part peut-être arcboutée contre l’autre. Dont l’élision retentit » : pourquoi est-ce que je songe ici aux forces phénoménales qui s’exercent dans les ogives des églises gothiques, à ce récit dont je ne retrouve rien, sauf l’histoire de cette pierre qui se met à crier, peu avant que la nef s’effondre ?
Un monde les sépare
Ce fossé entre deux écritures, l’une banale, stéréotypée malgré les fortes nourritures littéraires invoquées (qui n’a eu aucune place dans ce flotoir) et cette vraie écriture, difficile, fermée presque, celle de Hubin, mais où l’esprit peut entrer en danse, alors que l’autre texte le laisse de glace, à l’extérieur, évincé par tant de lisse, de bien-pensant, de formaté. L’un est un grand écrivain tandis que l’écriture de l’autre s’apparente au journalisme de magazine féminin.
Temps révolus (Claude Louis-Combet)
« Irréductible soc
Des temps révolus et minéralisés »
Des notes (Peter Handke)
A propos des notes de Une année dite au sortir de la nuit, ces mots de Peter Handke : « C’est quelque chose qui m’est apporté comme par le vent, de l’intérieur ou de l’extérieur – ou des deux à la fois ? Je suis assez bien entraîné maintenant, depuis toutes ces décennies, si bien que je pense de façon concise. Ce que j’ai pensé, là, malgré moi, a une forme étrange, sans même que j’ai l’idée ou la volonté d’une formulation [...] Je tombe parfois sur ces phrases comme sur des messages, et je me dis “c’est curieux, il n’y a encore jamais eu cette forme ou cette figure de phrase. Ce serait dommage que ce que ce vent m’apporte soit emporté loin de moi” et alors, je le saisis doucement sans l’emprisonner.
→ Malheureusement lisant les dites notes dans ce livre, j’avoue avoir du mal à les entendre. Et je pense à celles, énigmatiques pourtant parfois, tellement, de Christian Hubin et dont la voix si souvent, de plus en plus, parvient jusqu’à moi, se réfracte, fraye son chemin, vers une construction de sens et d’énergie fragile. Rien de tel pour l’instant avec Handke, dont j’ai pourtant aimé nombre de livres (Une Année dans la baie de personne en particulier). Je note d’ailleurs avoir eu un peu la même réticence avec son journal. Peut-être que je ne sais pas le lire ?
Papillon ?
Cette pièce de Grieg, extrait des Pièces Lyriques. Sommerfugl en norvégien, Schmetterling en allemand, butterfly en anglais, farfalla en italien, mariposa en espagnol et papillon en français. Abîme de réflexions devant la disparité de la nomination du lépidoptère. Et traduction en musique ? Doit-on jouer Sommerfugl, la langue de Grieg ou papillon ? Il me semble que ce n’est pas tout à fait la même chose.