L’écoute (Glenn Gould, André Hirt)
André Hirt reprend la main dans le livre (L’Idiot musical) avec un chapitre intitulé L’Écoute. Pages où il va régler son sort à l’interprétation. En s’appuyant sur Gould, à qui il attribue une véritable « autorité pensante » : « Il est un artiste à principes. À la fois, ou plus exactement en même temps, philosophiques, moraux et techniques [...] En vérité, les principes sont un seul : écouter » (p. 42)
→ cette question de l’écoute de plus en plus centrale. Écouter l’autre, passio, passionnément. Écouter le monde, le bruit de fond de l’univers, la nuée invisible des ondes radio et des voix, écouter les sons, tous les sons (si un son ne te plait pas, écoute-le, disait Cage), et la musique, au cœur.
De la critique sur Gould
André Hirt après avoir démontré les principaux traits qui caractérisent l’approche de Gould dénonce le discours sur Gould, qui combine « la phraséologie journalistique » avec les interprétations psychologiques et psychanalytiques : « C’est la pensée en général, et celle de Gould en particulier, qui doit subir une véritable humiliation. On abaisse la pensée à la subjectivité, on classe, juge et conclut en fonction de traits biographiques, on établit l’éventuel génie sur une combinatoire ou une déviance affective, bref on cherche à rendre intéressant ce qui justement n’est pas l’intéressant, on passe journalistiquement à côte de "l’évènement" en érigeant en évènement ce qui relève au mieux du décor. [...] En bref, on s’inscrit bien dans la confusion de l’affectivité qui se hisse au rang de capacité de juger afin de donner animation et contenu au spectacle. » (p. 49
→ j’ai recopié cette longue citation qui renvoie aussi au livre de Pascal Quignard Critique du Jugement. Qui pourrait en constituer un des fragments.
Jouer la musique
« Jouer la musique, c’est d’abord la construire et la découvrir dans la surprise. » (p. 54)
Car dit Gould, la musique est le moins représentationnel des arts et Gould, précisément a « refusé de rabattre la musique sur la représentation, qui, secrètement, la régit. »
→ Idée difficile mais qui vient renforcer la lecture de Francis Wolff sur la question musique et représentation. Et sur notre propension à mettre des mots ou des images sur la musique alors qu’elle ne peut en aucune manière se recevoir vraiment de cette manière-là.
Le but ultime de Gould, c’est de « faire entendre ».
Écouter les premières mesures des 32 Variations en do mineur sur un thème original WoO 80 de Beethoven : la meilleure façon de comprendre ce qu’il faut « entendre » par-là !
Car « ce à quoi Gould s’oppose dans l’idée d’interprétation, c’est à une musique habitée par le langage (entendu au sens courant). Ou encore « Ce à quoi Gould répugne dans l’écoute habituelle, c’est au mixte de langage et de musique. [...] La musique est logique expressive, mise en expression matérielle. » (p. 59)
→ en écoutant Gould dans les Variations citées ci-dessus ou dans le même disque, dans des Bagatelles de Beethoven, on constate qu’il en vient à sidérer le langage en l’auditeur : il y a une telle évidence qu’il n’y a plus rien à dire. Dire n’est plus de mise. Pour mimer la formule de Quignard, on pourrait dire : quitter le langage pour écouter.
« Gould confère aux œuvres leur dimension constitutive, quasi "constitutionnelle", d’identité, d’existence et d’habitat à l’encontre de leur nature seulement documentaire. » (p. 70)
Schnabel
Une superbe citation de ce grand pianiste que Gould admirait : « d’abord entendre, jouer ensuite. »
Une suggestion que tout instrumentiste devrait avoir constamment à l’esprit. Ne pas se jeter sur la partition, malgré la tentation, tenter d’entendre d’abord la musique en soi, en la lisant. Tenter de comprendre comment elle est faite. Ensuite seulement la jouer. En faire en premier lieu cosa mentale.
L’idée de l’œuvre (Gould)
« L’idée de l’œuvre est ce qu’il convient d’approcher dans une structure. La clarté de sa mise en ordre détermine la musique de part en part. Cela signifie que ce n’est pas la disposition affective, ni le public, ni l’instrument, ni la virtuosité qui doit conduire l’œuvre. Déposer la causalité de l’œuvre dans un de ces termes, c’est s’aligner sur un fétichisme musical et sur l’empiricité. » (p. 68)
et un peu plus loin cette définition superbe du génie : « L’œuvre n’est plus [...] ce qui nous transcende, mais ce dans quoi nous pouvons évoluer et exister. Le génie ne se situe pas en amont de l’œuvre, mais en aval, dans sa puissance de susciter en nous des possibles. » (p. 69)
→ et cela s’applique admirablement à l’œuvre littéraire aussi !
La musique, toujours
J’avoue avoir fini par m’enliser dans le très gros et très philosophique livre de Francis Wolff, Pourquoi la musique ? Mais je retrouve toute mon appétence pour la réflexion sur la musique lorsque je lis cela, sous la plume d’André Hirt : « Tout le caractère problématique et insaisissable de la musique tient à ce statut pour le moins paradoxal : l’être d’une puissance métaphysique qui ne se laisse pas enfermer dans la puissance définitionnelle de la langue ; une réalité métaphysique qui ne cesse d’insister sur la preuve tangible de son existence. » (p. 72)
La démonstration (André Hirt)
Ce que j’aime dans les livres d’André Hirt, c’est qu’il ne cesse de s’appuyer sur son sujet principal pour diverger magnifiquement. Qu’il écrive sur Stifter, sur Gould ou sur tout autre sujet, tout en ne quittant pas le dit sujet des yeux, il enrichit son approche de multiples incidentes. Exemple ici, où il fait une belle digression sur la démonstration : « la démonstration, comme on le sait un peu depuis Nietzsche, est douteuse et ne porte que sur du douteux : elle véhicule la tentative du mensonge (ce qui a besoin d’être démontré est faible, en tous les sens du terme…) » (p. 72) et d’ajouter que peu d’interprètes y échappent (démonstration des moyens techniques en particulier, cela enraciné sans doute dès l’école de musique, dans l’esprit de compétition impitoyable des grands concours, puis au sein de l’orchestre le cas échéant).
Il pensait qu’en plus de Gould, Richter était sans doute exempt de cet esprit-là. Peut-être ajouterait-il aussi aujourd’hui Sokolov ?
Le chantonnement, comme leit-motiv (Glenn Gould)
Oui sans doute, voilà que l’auteur de ce fort chapitre sur l’écoute, y revient encore à cet obsédant chantonnement de Gould. « La musique consiste à penser l’œuvre » écrit-il, puis il ajoute « Dans le chantonnement, c’est l’œuvre dans son Idée qui s’énonce, se cherche et s’invoque. » (p. 73) ou bien encore, cela, magnifique : « Le chantonnement est la corde humaine qui rattache à l’œuvre et à la pensée. » [...] Si Gould chantonne c’est par ce que « l’idée est toujours en excès sur la réalité matérielle de l’exécution. [...] Le chantonnement n’est pas produit par la situation : il est d’essence ; il n’est pas de provenance extérieure, mais d’une cause intérieure ; il n’est pas dans la chose mais dans l’Idée ; il n’est pas accompagnement mais guide. Il n’est pas voix mais oreille. »
→ j’en retiens deux choses
La première est d’entendre le chantonnement gouldien comme partie prenante de ce que donne Gould dans ses disques. De bien l’écouter.
La seconde est de penser cette dimension de chantonnement et de chant intérieurs dans ma propre pratique musicale. Tenter d’incorporer une forme de chant ou de chantonnement, fut-il seulement intérieur (mais pourquoi ? Pourquoi ce frein à chanter ? Pourquoi cet empêchement né de jugements imbéciles, dans l’enfance, le couperet du « tu chantes faux », fut-il tempéré des années plus tard par une professeur disant « Si on ne chante pas juste, c’est parce qu’on n’entend pas bien. Commençons par bien entendre, pour chanter juste ». Il y avait déjà un monde entre chanter faux et ne pas chanter juste et offerte en plus, une petite échelle de corde pour tenter d’embarquer sur le bateau chanter juste… Mais quels dégâts préalables, pour une simple formule imbécile et ressassée.
Lagrasse (Quignard)
Dans Critique du Jugement, Quignard revient sur la grave affaire de Lagrasse. En 2007, des dizaines de livres assemblés là en une belle librairie éphémère furent inondés d’huile de vidange et de fuel. L’idée était le feu mais elle échoua. Acte odieux dû à des religieux intégristes. Qui rappellent les pires souvenirs historiques.
« En 1848, à Paris, Heine : À la fin, là où on brûle les livres, on brûlera les hommes. Dort wo man Bücher verbrennt verbrennt man auch am Ende Menschen » (p. 81)
→ et nous, attristés par la désaffection générale pour le livre, de nous demander parfois qu’est qu’on peut bien leur reprocher aux livres ? Pourquoi, de siècle en siècle, ont-ils suscité tant de haine, pourquoi les a-t-on censurés, mis à l’index, « autodafés », brûlés, déchirés, mis au pilon ?
Rumeur, colportage : journal trop souvent (Quignard)
« Violence ou viol, ce sont deux sangs limpides, rubescents, rubiconds, cramoisis, qui ruissellent chaque jour sur la page du journal ». (p. 82). Force des grands écrivains de toujours aller soulever les fonds, de retourner les pierres du temps : « Le retour, ou non, du sang mensuel est l’unique sujet du "commérage" des commères (la fécondité et la filiation véritable). C’est le grand bavardage à la fois technique, érudit, spontané et inlassable de la généalogie » (p. 82)
Unir Gould et Quignard
Dans cette note importante du second que je reproduis ici en entier :
« Il faut quitter la mode. Il faut quitter la langue du groupe qui parle et qui lynche. Il s’agit de faire un pas de côté vis-à-vis du moderne (la Mode ne se distingue pas de la Une).
[...] Il y a quelque chose dans le littéraire (la discession des lettres écrites) qui déchire la "mode" (l’onde de la vox populi qui se fait plus unanime le long des gradins) parce que l’écriture alphabétique déchire morceau par morceau l’oralité (la langue parlée maternelle, cet immense haro de mort qui entraîne la reproduction du plus vieux sur le visage du plus jeune).
Il y a quelque chose de non contemporain qui vient éventer aussitôt le "moderne" en sorte de quitter la Mode, de se séparer de l’être-ensemble, de s’éloigner de la mort et de s’ouvrir au Temps lui-même. » (p. 84)
A rapprocher de cela :
« L’effort individuel et anxiogène de réfléchir à part soi. La pensée exige le jeûne de la croyance, suppose l’éloignement de l’opinion, implique le retrait de la foule. « (88)
Qu’est-ce qu’un État (Pascal Quignard)
La première partie d’une étrange et forte réponse de Pascal Quignard : « La langue comme nuée hallucinogène invisible fonctionnant en suivant un système d’oppositions inconscientes, imposant à l’ensemble des citoyens le clivage du dialogue (l’affrontement je-tu). » (p. 89)
Sur le montage (Gould vs Rubinstein)
Philippe Choulet dans L’Idiot musical, revient à plusieurs reprises de façon très intéressante sur la question du montage, si importante dans le cas de Gould. Il écrit ainsi que si « Rubinstein ne voyait en lui qu’une micro-chirurgie réparatrice, Gould voudra y voir l’instrument premier d’une chirurgie constitutive. » (92)
→ ici question du rapport avec le temps. Le montage comme instrument pour déjouer le temps. Aussi vrai en littérature que dans le travail d’enregistrement du disque ou bien encore pour le cinéma. Double jeu sur le temps, toute réversibilité et projections possibles et possibilité d’associer des temporalités différentes.
Narcissime de l’artiste (Gould)
Toujours de Philippe Choulet, dans ce même chapitre sur le montage, une réflexion sur le narcissisme. Gould écrit à propos du travail du studio, de l’écart ainsi introduit avec le public : « À mon avis, c’est paradoxalement en recherchant une satisfaction purement narcissique que l’artiste peut le mieux s’acquitter de ce devoir fondamental qui consiste à donner du plaisir à ses semblables. » (cité p. 95) Et Choulet développe : « Aux antipodes du narcissisme égotiste et replié sur un moi fort, blindé et défensif [...] Gould incarne le narcissisme d’un moi faible, poreux, sensible, plein d’humour et sans doute friable [...], un narcissisme de proposition, puisque l’art n’est jamais dans la réponse à une demande sociale, mais dans l’offre à autrui, sur le plan universel. » (p. 95)
Individuation, spiritualisation
« Pour le spiritualiste Gould, le processus d’individuation et le processus d’idéalisation-spiritualisation sont interdépendants. »
→ Forte remarque sur ce double processus, qui renvoie une fois encore au livre de Pascal Quignard sur le jugement. Individuation, c’est non seulement enfant, accéder petit à petit à une forme plus ou moins large d’indépendance, c’est aussi toute sa vie entendre et si possible suivre la nécessité de soi, se défaire de la normativité extérieure (Voir paragraphe De l’humour, du 1er mai 2015)
Ouïe et intériorisation
Et l’un des meilleurs mediums de cette démarche, c’est l’ouïe, dont on « sait depuis au moins Hegel, et ce contre une certaine tradition platonisante, qu’elle est le sens spirituel en soi, parce qu’elle la voie menant à l’intériorité, elle est l’organe de l’intériorisation. » (p. 96)
De la radio
Viennent ensuite quelques pages sur la radio et l’importance considérable de ce medium dans la vie de Glenn Gould qui on ne le sait pas toujoursa réalisé de nombreuses productions pour la radio. Avec notamment sa Trilogie de la Solitude où il tenta l’expérience de la radio contrapuntique. La première partie, sans doute la plus connue est the Idea of North. Si on écoute le début, juste après avoir écouté des sonates de Scriabine jouées par Gould, on constate une étrange similarité (peut-être facilité pour le public non anglophone, qui s’abstrait peut-être plus facilement du sens des mots et entend mieux la conduite des différentes voix ?).
« La fonction de la radio n’est pas de reproduire ou de diffuser "la passacaille des faits". La radio doit être conçue comme un instrument de musique à part entière. »
→ cette conviction de toujours que l’amour de la musique s’origine aussi pour moi dans l’amour et l’écoute intense et intensive de la radio dans les années de formation. Pas la radio qui diffusait de la musique, non la radio souvent merveilleusement inventive de ces années-là, avec des producteurs et réalisateurs qui étaient de vrais « instrumentistes » de la radio. Se souvenir de ce si beau terme, tombé en désuétude de « mise en onde ». L’onde est ce qui se propage, qui part du point unique de la production pour aller toucher une multitude de points plus ou moins éloignés. La littérature se propage aussi par ondes, depuis le point focal du livre vers la multitude de points focaux, parfois reliés entre eux, des lecteurs. « Nuée hallucinogène » pour reprendre la belle expression de Pascal Quignard mais cette fois dans un sens positif.
Fa mineur
Et quelle n’est pas ma stupéfaction et ma joie lorsque je découvre qu’un éditeur de lettres de Gould a dit que son intériorité était en tonalité de fa mineur.
Fa mineur et fa# mineur, mes tonalités ! Sans que j’ai encore pu comprendre pourquoi cette affinité avec ces tonalités là… pourquoi si une pièce inconnue me tire l’oreille, trois fois sur quatre elle est soit en fa mineur, soit plus certainement encore en fa# mineur (qui ne sont pas la même chose, bien sûr, fa mineur relatif de la bémol majeur et fa# mineur relatif de la majeur).