Dénaturation du langage (Stéphane Michaud à propos de Wulf Kirsten)
« La grande voix qui domine et éclaire le livre est la langue elle-même, que Kirsten sert de façon incomparable (…) S’il y a bien une trahison, insupportable aux yeux du poète, c’est la dénaturation du langage, sa torsion par l’idéologie, qu’elle soit celle des régimes politiques autoritaires ou, aujourd’hui, celle des marchés. » Lire cet article sur Wulf Kirsten.
Maryse Hache
Lundi soir, 4 mai 2015, très beau moment au Cent, rue de Charonne à Paris, en hommage à Maryse Hache, disparue en octobre 2012. Écrivain, peintre, comédienne, clown, metteur en scène… elle avait de multiples talents. La soirée était toutefois centrée sur son écriture en raison de la parution de Baleine-Paysage chez publie.net (versions numériques et papier disponibles). Ainsi que de la réédition, toujours chez Publie.net de Passée par ici, publié à l’origine, en 2006, par le Centre d’Éthique clinique, dirigé par Véronique Fournier,. Plusieurs intervenants ont lu des extraits des livres de Maryse Hache, Anne Savelli a présenté une collection de 15 cartes postales envoyées par Maryse pendant l’été 2012 et pour ma part j’ai choisi de lire quelques extraits de mon immense correspondance avec elle.
Journal de la nuit
Je suis très frappée par un article lu sur l’excellent site Saute-Rhin. Un compte rendu d’un livre de Charlotte Beradt, Rêver sous le Troisième Reich, paru en traduction française en 2002. Dans sa note, Bernard Umbrecht reprend le récit d’un des rêves collectés par C. Beradt et décrit « l’irruption de l’actualité politique dans le rêve sous forme d’un rite d’initiation au totalitarisme visant à annihiler toute velléité de l’individu. Charlotte Beradt voit dans le rêve de cet entrepreneur "une parabole parfaite de la fabrication de la sujétion totale". L’abolition du Moi et son insertion dans la mécanique totalitaire constituent un système. Elle qualifie ce genre de rêve de journal de la nuit considérant qu’Hitler a tué le sommeil. »
→ Cela entre en résonnance très forte avec les Journaux du philologue Victor Klemperer que je lis, en allemand, depuis des semaines. Lui est plutôt du côté journal du jour avec une attention bien entendu toute particulière à ce qui est infligé à la langue.
De la poésie (Michaël Heller)
Heller note : « Il est hors de doute que la teneur de la civilisation de notre temps est marquée au coin de l’incertitude, d’une hésitation persistante aussi bien en matière politique qu’en matière culturelle. La poésie, se voulant toujours sensible aux nuances de l’espace qui l’entoure, doit faire le tracé exact, et le mettre en avant, des conditions environnementales qui lui permettent de se manifester. Les poètes, qui sont les antennes de l’espèce, ont à enregistrer ces signaux et les inclure dans leur travail : voilà qui semble on peut plus évident. » (dans cette présentation de Michael Heller dans Poezibao)
Piano
Beaucoup aimé cette allusion de Philippe Choulet (co-auteur avec André Hirt de L’idiot musical) au complexe du mille-pattes. Autrement dit, lorsque l’on joue d’un instrument de musique, l’excès d’attention fait s’emmêler les pinceaux ou perdre les pédales.
Parmi les leçons à retenir :
Posséder la pièce de telle sorte qu’on puisse la jouer sans avoir à mobiliser l’attention sur tous les détails (et dieu sait !) et éviter trop de feed-back pendant le jeu ; quitter le jugement (hum !) et se faire un peu confiance ;
Jouer lentement, lentement et sans pédales, dans toutes les phases de travail préparatoire.
Il me semble que l’on peut bégayer au piano, que la langue peut fourcher, etc.
Applaudissements (Glenn Gould)
Découvre avec délices que Gould détestait les applaudissements au point d’inventer un PGAAMTE, un « Plan Gould pour l’Abolition des Applaudissements et des Manifestations de Toute Espèce ». Cette hystérie (à laquelle je me suis laissé bien trop souvent entraîner) à la fin des concerts, ces vociférations et hurlements, ces rappels sans fin alors que si souvent se manifeste l’envie de partir, le plus vite possible. Certes les bis peuvent être intéressants, mais ils viennent amoindrir par leur nature même la force des dernières notes de la dernière œuvre du programme choisi par les musiciens. Si ces propos-là sont de Philippe Choulet, je relève aussi dans toutes les pages dues à André Hirt une passionnante critique du concert, vu comme une arène, où il est question de mise à mort !
« le concert métaphorise la tauromachie, le duel de l’interprète avec l’orchestre ainsi que le défi lancé au public. Celui-ci exige le sang, il attend une lutte spectaculaire, il désire une tragédie. » (p. 60)
→ lisant ces mots j’ai repensé à cette vidéo vue récemment du pianiste Lang Lang dans un des concerts inauguraux de la Philharmonie de Paris !
Ce sera en tous cas la prise de conscience des formidables possibilités de l’enregistrement qui fera que Gould quittera définitivement cette arène-là : « L’entrée définitive de Gould en technologie correspond à son abandon de toute performance publique, le 28 mars 1964 à Chicago. » (p. 33)
Philippe Choulet fait encore remarquer que selon Gould « l’auditeur du concert est mondain, et celui de la nouvelle ère technologique [...] est solitaire : écouter vraiment, c’est être seul, puisque c’est recevoir par l’organe même de l’intériorité, l’oreille, les sons qui relèvent de l’art intérieur par excellence, la musique. La solitude est la condition sine qua non du travail de l’artiste et de celui de l’auditeur. (35)
→ la plus belle et profonde écoute pour moi, le plus souvent, celle de nuit, dans l’obscurité avec un casque sur les oreilles. En totale intimité avec la musique, devenue oreille seule.
De l’énergie (Antoine Emaz)
Une idée chère à Antoine Emaz qui si souvent souhaite « bonne énergie » à ses interlocuteurs. L’idée qu’il faut une sorte d’impulsion d’énergie à l’origine d’une tâche, l’écriture, le jeu au piano, mais sans doute aussi la lecture.
Près de mon bureau, ce petit dessin humoristique de Xavier Gorce, de sa série Les Indégivrables : « parfois je me demande si c’est la vie qui est dure ou moi qui suis mou. »
De l’enregistrement (Glenn Gould)
Deux formules percutantes à propos de l’usage de la technique d’enregistrement par Glenn Gould :
« L’insert contre le concert, le montage contre le vécu »
Et le pianiste lui-même ne disait-il pas « la condamnation du montage pour des raisons morales ou "humanitaires" est une sottise anachronique. En réalité, le montage permet, mieux que toute autre technique, l’exactitude de la transposition de l’idée esthétique dans le réel sonore. » (p. 36)
→ j’ai versé moi-même dans cette condamnation ! Et j’aurais tendance à dire que rien ne vaut la captation d’un grand live… mais alors il faut composer avec les inévitables bruits émanant du public, toujours insupportables. Et pour écouter sans discontinuer Gould depuis plusieurs jours, je ne peux que constater l’extraordinaire présence du pianiste. Sentiment de présence qui semble ne pâtir en rien des travaux divers qui ont présidé à l’élaboration du disque.
Et André Hirt plus loin dans le livre : « la manipulation technique de l’œuvre dans l’enregistrement n’a pas pour but premier une domination profanatrice et désacralisante de l’œuvre, mais l’élaboration de ses conditions objectives d’apparition. » (p. 51)
Car « la technique est la construction d’une oreille non-organique. Par son intermédiaire l’œuvre cherche à s’entendre. » (p. 52)
Le concert, encore (Gould)
« Le concert est spectacle sportif, exutoire et décharge des passions [...] Gould y voit la réserve sublimée mais toujours prête à bondir de la guerre. » Il va alors s’agir pour le musicien de « viser une pacification des rapports humains à l’encontre de la prédation et des pulsions prédatrices ». Et pas par le concert, car « la violence relève du live, du direct en général. ». En ce sens peut-être la musique adoucit-elle les mœurs. Mais pas dans le cadre d’une foule autour de musiciens. Non, dans l’écoute solitaire de l’auditeur, voulue et pensée par le musicien-technicien dans son studio. Lequel musicien est présenté justement par André Hirt comme un « penseur éthique (moral) et donc) politique. » (p. 63) « La notion même de communauté est aux antipodes de la pensée de Gould. Il lui oppose son individualisme généreux. » (p. 64)
→ ces paroles me font un bien fou, tant je me suis toujours sentie à l’écart de tout groupe, de toute communauté régie par la loi de la majorité. Allégeance au choix de la majorité, je dis non. Individualisme généreux, je dis oui.
Inverse du Flotoir (Philippe Grand)
Je continue ma lecture vraiment intéressée, concernée même de Jusqu’au cerveau personnel de Philippe Grand. Je m’interroge sur son cheminement et réalise que c’est sans doute l’inverse de celui du flotoir. Flotoir : la citation provoque, nourrit une forme de pensée ; Ph. Grand : la pensée est pétrie de citations, elle n’en naît pas, elle les incorpore. Flotoir : la citation vient en général d’une seule source (en tous cas pour un paragraphe donné) ; Ph. Grand : il y a parfois une vraie liasse de citations autour d’un thème creusé.
Deux pelles pour creuser : l’écriture propre et l’écriture des autres.
Lesquels sont Valéry, Michaux, Pessoa, Pound, etc.
Du fragment
« Des segments, il en est en zoologie qui vivent quoique séparés des autres fort longtemps parce que la coupure n’a pas endommagé la structure : le système reste complet. » (p.34)
De la musique (Philippe Grand)
Dans ces premières pages, peu d’allusions de Philippe Grand à la musique, selon mon détecteur spécial. En voici une (p.36) si proche des propos d’André Hirt dans son livre sur Glenn Gould : « Beaucoup de musique est gymnastique instrumentale. » (et vocale…)
Philippe Grand et Valéry
Philippe Grand, dans certains passages de son livre me semble très manifestement -et ce n’est pas une critique- être un grand lecteur des Cahiers de Valéry (qu’il cite d’ailleurs souvent).
Pierre (Philippe Grand)
« Toute pierre est une pierre cassée » (Jusqu’au cerveau personnel, p. 40)
→ Certaines sont plus cassées que d’autres, celles qui ne sont pas fermées sur elles-mêmes, en boule soumise à l’érosion temps et abrasion, mais celles qui sont scindées. J’en possède quelques-unes dont l’une ne cesse de me surprendre. Il y a peau de pierre et organes de pierre dans cette pierre-là. Elle me montre son intérieur, sa composition, sa structure
Un livre est-il divisible ? (Philippe Grand)
Étrange question : « Un livre est-il divisible ? Quel nom porte ce dont il est un atome ? »
→ Pratique presque taoïste du décentrement. S’imaginer infime partie d’un immense ensemble, atome dans une galaxie, fourmi dans une fourmilière, bactérie dans un biotope, etc. Alors oui le livre, à quel galaxie appartient-il, mais il me semble qu’ici il se situe entre les deux infinis pascaliens, il est atome d’un tout plus grand que lui, mais il est aussi divisible, donc lui-même est le tout d’entités plus petites.
Grande et petite intelligence (Ziqi et Pascal Quignard)
« La grande intelligence s’oublie dans ce qu’elle contemple. La petite intelligence discrimine et hiérarchise. »
Cité par Pascal Quignard, dans Critique du Jugement. Citation de Ziqi. Ce dernier difficile à identifier mais il semblerait que Pascal Quignard ait fait allusion dans La Haine de la musique à ce Ziqui, pauvre bûcheron qui comprenait si bien tout ce que le prodigieux musicien Yu Boya exprimait par sa musique, que lorsque le premier mourut, le second brisa les cordes de son instrument et ne joua jamais plus. « Lorsque Zhong Ziqi mourut, Yu Boya brisa son qin parce qu’il n’y avait plus d’oreilles pour son chant. » (in La Haine de la musique).
Terrible intériorisation (P. Quignard)
« La conscience est intériorisation du Mentor au sein de l’univers mental. Du Magister, du Guide, du Führer, du Punisseur, du Juge, du Dieu. » (p. 71).
→ « Et l’œil était dans la tombe et regardait Caïn » (Victor Hugo) : se souvenir ici de ce livre de Charlotte Beradt évoqué un peu plus haut, fruit du recensement de rêves pendant la période nazi. Tragique intériorisation du Führer, jusque dans les rêves nocturnes.
Et tout aussi terrible :
« Tout jugement cache une communauté invisible1. dont il reflète la loi 2. dont il cherche à accroître le nombre 3. dont il s’efforce d’augmenter l’influence. (p. 73)