La pluralité du lire et de l’écrire
Dans un entretien avec Yann Miralles pour Poezibao, Serge Martin dit : « l’écrire est d’une grand pluralité exactement comme le lire – non seulement l’immensité des textes, des littératures, des expériences de paroles vives, mais aussi l’empan considérable des manières de lire-écouter-réénoncer que chacun nous connaissons à moins qu’on y mette bon ordre, méthode homogénéisante souvent arrimée à une herméneutique plus qu’à une philologie dans nos traditions, et c’est malheureusement ce que les institutions scolaires font au lieu de veiller à ce que les lecteurs y exercent leur liberté, qui n’a rien à voir avec un quelconque subjectivisme, lequel est le pendant d’un autoritarisme (« communauté d’interprétation »), liberté qui consiste à travailler, du moins à augmenter l’attention, à l’empan des manières de lire et aussi d’écrire, et surtout à laisser résonner ce qu’on pourrait appeler le trouble – ce serait l’orientation de toute métamorphose »
La parole (Tzara)
Tzara : « je pense à la chaleur que tisse la parole / autour de son noyau le rêve qu’on appelle nous ».
(Dans l’entretien de Yann Miralles avec Serge Martin)
Mare tenebrarum (Maeterlinck)
Et toujours dans ce même entretien, riche en très belles citations (Serge Martin s’exprime d’ailleurs de façon très personnelle sur la question cruciale de la citation), cet extrait d’un texte de Maeterlinck (que Debussy n’aimait pas par hasard !) :
« Donc Maeterlinck dans les Confessions d’un poète : "Il y a dans notre âme une mer intérieure, une effrayante et véritable mare tenebrarum où sévissent les étranges tempêtes de l’inarticulé et de l’inexprimable, et ce que nous parvenons à émettre en allume parfois quelque reflet d’étoile dans l’ébullition des vagues sombres. Je me sens avant tout attiré par les gestes inconscients de l’être, qui passent leurs mains lumineuses à travers les créneaux de cette enceinte d’artifice où nous sommes enfermés. Je voudrais étudier tout ce qui est informulé dans une existence, tout ce qui n’a pas d’expression dans la mort ou dans la vie, tout ce qui cherche une voix dans un cœur." »
Friedrich Gulda
Je viens de recevoir et j’écoute Gulda dans le début du Clavier bien tempéré et soudain cette impression qu’il est là et qu’il me parle. Très concrètement, rien d’un fantasme. Sa vision des prélude et fugue en do mineur est totalement convaincante, au sens fort du mot. Or ils sont à mon sens parmi les plus difficiles à concevoir, car tout ou presque est possible (un peu comme dans le célèbre premier prélude en do majeur). Le piano est très clair, presque métallique, Gulda en joue (nul doute qu’il l’a choisi) mais sait aussi entrer dans une profonde douceur.
Romantisme
Dans un des chapitres de l’Idiot Musical, André Hirt formule la question d’un possible « romantisme » de Gould.
→ pour moi depuis longtemps et surtout depuis ma fréquentation plus intensive du microcosme de la poésie en France, soupçon que l’époque moderne est pétrie de romantisme, bien plus qu’elle ne veut l’admettre. En particulier dans ses conceptions de l’artiste et de l’écrivain. Il y a une sorte de sacralisation de ces derniers, qui ouvre grandes les portes de la starification et donc de la marchandisation.
André Hirt me semble ne pas dire autre chose, quand il soutient que le romantisme est autre chose qu’un simple style, une manière, une pose : « il est profondément constituant et modèle structurant du Moderne. » (p. 163).
Esthétisation et moral
« Le malheur du romantisme est d’avoir donné naissance, pour longtemps et jusqu’à aujourd’hui, à un style de musique, soit à la fois à un style d’attente et de réception, à un style de pratique (le concert) et finalement à un style de vie. Mais, précisément, ce style de vie s’avère catastrophique et déshumanisant (il a produit une humanité guerrière). L’esthétisation, c'est-à-dire la victoire dans et par l’œuvre d’art utilisée comme substitut représentationnel l’a emporté sur le moral » (p. 169)
→ l’esthétique reflèterait l’état de l’âme. Ce qui est une réponse à mon incapacité à délier l’œuvre et l’homme. Qui est derrière l’œuvre ? Et cela fonctionne dans les deux sens : un texte pervers jette une lumière terrible sur qui l’a écrit et un être pervers contamine l’œuvre ou plutôt ne peut produire que quelque chose qui est contaminé par sa violence.
L’exécution musicale de Gould
« L’exécution musicale chez Gould ne repose pas sur une projection subjective dans l’œuvre, mais sur l’ouverture de l’œuvre à elle-même, selon toutes les voix qu’elle recèle et que l’habitude interprétative et la tradition ont oblitérées au profit de tel ou tel élément. » (p. 170)
→ ce qu’on admet au théâtre, où le metteur en scène s’approprie le texte, parfois très librement, on le refuse au musicien. Il ne peut exprimer toutes les potentialités d’une œuvre. Il doit le plus souvent se conformer à un canon d’interprétation presqu’aussi strict que le canon romain !
Sur l’auteur (Pascal Quignard)
Terrible description de l’écrivain après la création : « l’auctor [...] est en partie le déchet de l’œuvre. La seule chose qui soit sûre, c’est que, quand l’œuvre est finie, il est son vide.
Il est sa peau vide sur le sol.
Sa pauvre robe de serpent.
Il est sa de-pressio.
Sa poche de peau placentaire toute vide, sanglante, urineuse, rabougrie.
Le délivre, voilà son âme. » (Critique du Jugement, p. 166)
Comparatifs et superlatifs (Aristote et Quignard)
« Dans le jugement on compare des êtres à d’autres êtres et on perd la sensation directe par rapport à la chose vivante. » (Aristote, cité par P. Quignard, p. 168)
→ le jugement repose sur le comparatif et le superlatif. Et on peut dire qu’il y a inflation de comparatifs et de superlatifs dans le monde contemporain. Il s’agit de la valeur vénale de toute chose. Dans le Monde des livres daté vendredi 22 mai 2015, cette réplique de Georges Didi-Huberman à Jean Birnbaum qui lui demande de citer des auteurs vivants qui nourrissent sa pensée : « pas de top ten, s’il vous plait ». Tout est soumis à ce critère évaluatif, inscrit au cœur de l’homme depuis sa scolarité. Compétition, comparaison, objectifs (au pluriel), top ten et autres charts. Je sursaute toujours lorsque j’entends l’expression « du jamais vu… », en général suivi d’un chiffre dérisoire, deux mois, deux ans… Pour moi le jamais vu ne peut pas s’adosser à une antériorité !
→ Cette perte de la sensation directe est à l’œuvre aussi dans notre perception. Pour avoir appris à reconnaître un certain nombre d’éléments et de situations, nous ne sommes plus capables de les regarder, directement. J’ai toujours pensé que c’était une des questions centrales pour la poésie. Déjouer ces réflexes conditionnés.
Viser un public
« 1. Le jugement vise le tribunal humain. [...]
2. Mais la sensation, l’émotion, le corps, la création, l’amour, le désir ne s’adressent pas à la communauté humaine. Leur fin ne vise pas un public. (P. Quignard, p. 169)
→ viser un public, oui le viser comme une cible (on est dans le vocabulaire du marketing !). Chercher la gloire ? : « La gloire est répugnante parce qu’elle l’haleine d’une foule. » (Pétrarque, cité par P. Quignard, p. 169)
Le petit qui s’enroule sur lui-même
« Le créateur est le petit qui s’enroule sur lui-même au point qu’il devient sa mère ». (P. Quignard, p.173)
→ Fulgurante formule. Admirable énoncé. Bouleversant. Je l’ai comprise de façon fulgurante, cette phrase, fulgurance de l’évidence. Accéléré d’images très précises en un poing fermé de temps. Et pourtant je suis incapable de l’analyser, car alors elle m’échappe complètement.
Il faut ici doublement assumer la régression.
L’esprit de conséquence (Glenn Gould)
Mais il y au aussi une toute autre forme de régression, la régression mimétologique dont il est question ici, à propos de Gould : « Ce que Gould entend par contrepoint n’est pas autre chose qu’une discursivité [...] : non pas parler sur ou à propos, mais dégager la nature discursive, contrapuntique, et de l’œuvre et du propos. Ce qui gouverne la pensée de Gould est en effet la logique, l’esprit de conséquence. » Et André Hirt ajoute un peu plus loin « le dégagement du langage ainsi que la mise en langage de toute chose signifient de manière décisive [...] avant tout la distanciation, la résistance à la régression naturelle et à la dissolution du moi dans l’identification hétérologique et mimétologique. ». (L’Idiot musical, p. 174)
Le grand essayiste c’est Benjamin
Dialogue dans Le Monde des livres, daté vendredi 22 mai 2015, entre Jean Birnbaum et Georges Didi Huberman
« JB : On doit pourtant constater que la police des frontières veille encore. Elle tolère mal que les choses circulent entre écriture et image, entre pensée et littérature. C’est toute la question de l’"essai" comme genre libre, dont relève votre œuvre largement.
GDH : Oui, c’est vrai. On comprend mieux la chose en lisant le texte formidable de Theodor Adorno intitulé « L’essai comme forme » [in Notes sur la littérature, 1958, édition française Flammarion, 2004], où il montre que la fécondité de ce genre lui vient précisément de son impureté : à mi-chemin de l’œuvre d’art et du système philosophique (c’est-à-dire ni l’un ni l’autre). Le grand essayiste, c’est Walter Benjamin, bien sûr. Pas étonnant qu’il ait tant aimé Baudelaire : chez celui-ci, la prose poétique a fini par engendrer quelque chose qui pourrait être considéré comme l’essai par excellence : essayer, tâtonner, caresser les choses avec des phrases. S’interroger, ne pas refermer. Faire sortir les choses de soi sans revenir à soi (comme chez certains romanciers) et sans se croire l’expert de quoi que ce soit (comme chez certains universitaires). »
De la bibliothèque (G. Didi Huberman)
« Une bibliothèque ne sépare jamais les auteurs vivants, ou français, ou que sais-je, des autres. Les auteurs ne sont ni vivants ni morts, ni français ni autre chose. Ils forment devant moi, sur le mur, comme une assemblée cosmopolite où la clameur des morts est aussi vivante que celle des vivants. » (G. Didi-Huberman dans le même entretien).
Et puisqu’il est question de bibliothèque, c’est bien le lieu de citer ici Pascal Quignard, là où sans doute on ne l’attendait pas : « Avec le numérique une chose imprévisible et merveilleuse survint : la bibliothèque universelle commença d’être accessible en même temps qu’indestructible. » (Critique du jugement, p. 174)
Mais il ajoute aussi cela, tout aussi important : « Avec Internet débuta un évènement plus énigmatique : la labilité totale du monde temporel (une incroyable perte de mémoire du monde humain). En temps réel, – dans la disponibilité actuelle de tout – quelque chose qui appartenait à l’Histoire mourut. »
Un avis profondément libérateur
…pour qui se confronte, je l’ai déjà écrit maintes fois, en permanence à la question du jugement, à sa légitimité : légitimité de juger en général et sa propre légitimité à juger.
Or qu’écrit Pascal Quignard ? : « L’œuvre d’art n’est pas candidate au jugement. Elle l’ignore. » (p. 174)
La rose est sans pourquoi
Deux citations.
La première de Pascal Quignard : « Le temps est plus vaste que l’Histoire », salutaire rappel pour nous, pauvres petites monades louchant sur notre quotidien érigé en absolu.
Et : « La rose est sans pourquoi, fleurit quand elle fleurit, n’a pas souci d’elle-même, ignore qu’on la voit. » (Angelus Silesius, cité par P. Quignard, ces deux citations, p. 175).
Méditation
J’ai noté plusieurs allusions dans Critique du Jugement à la méditation. Fugitives mais essentielles : « J’appelle silencium le reflux de tous les arguments qui peuvent se présenter à la pensée quand elle quitte la lecture, erre dans l’invisible, se distend et médite. Toute la vague des mots et des jugements se retire. » (p. 179)
Lire n’est jamais juger (Pascal Quignard).
Superbe texte de Quignard sur « Lire », que je ne peux que reproduire largement ici ! :
« Lire vraiment n’est jamais juger.
Il y a quelque chose de beaucoup plus profond que juger dans le sens muet de recevoir, dans l’altération de l’âme et le remaniement total que ce qui s’y engouffre induit.
Avant le j’aime/j’aime pas, avant le je prends/je délaisse, il y a un être ému qui est sans distance.
Il y a un sentir qui est comme une blessure.
[...]
Lire vraiment, lire merveilleusement traumatise l’âme. La substance de l’âme se précède alors dans un mouvement de rétraction hors du cri. Un motus cogitationis. Un mouvement de retrait hors du monde commun, de secret, de silence, d’ombre, de premier monde. Mouvement qui vient de tout le corps, cherchant à se retrouver au stade le plus ancien, sans société, sans langage, sans jugement, grundlos. » (p. 183)
Voir ou entendre, il faut choisir (Glenn Gould)
« Ce qui arrive à la musique [...] c’est qu’elle s’est objectivée, et aliénée, dans un "voir". C’est alors le contenu représentationnel qui détermine, en le rendant en vérité impossible, l’"écouter". » (L’Idiot musical, p. 179)
→ cela me semble tellement évident. L’opéra est aussi fortement responsable de tout cela, l’opéra où le contenu représentationnel l’emporte sur tout le reste et surtout sur la musique, l’opéra dont j’ai toujours pensé que beaucoup l’aimaient qui n’étaient en rien mélomanes ! Pour entendre la musique de l’opéra, une seule solution, le disque.
Il en va de même avec une langue qu’on possède mal. Et peut-être même avec celle qu’on croit bien posséder : l’image nous détourne de la langue et des mots. Elle est même souvent faite pour cela et l’ascendant de l’image télévisuelle versus le son radiophonique a fait régresser la capacité de penser (comme un muscle la pensée s’atrophie) et celle de rêver.
Pour penser il faut fermer les yeux.
Pour écouter la musique, il faut fermer les yeux.
Pour jouer du piano, il faudrait pouvoir fermer les yeux.
(On peut tenter de travailler, un peu, yeux fermés)
L’œuvre est sans modèle
« Une thèse de Gould est que l’œuvre est sans modèle d’elle-même et pour elle-même, comme s’il s’agissait du déchiffrement d’une écriture dont on ne possède pas l’original, comme s’il fallait écrire sur une écriture. »
→ d’où l’intérêt de travailler au piano des œuvres « vierges », que je n’ai jamais entendues (il y en a encore beaucoup même si j’en connais des centaines) et d’essayer d’en comprendre quelque chose sans guide, sans repère, sans maître et sans disque.
Note de passage
Remplacer le jugement par la nécessité
Note de passage
Juger est lié à valeur, valeur est liée à capital.