Tellement lu
… hier après avoir réfléchi à la question du sort à faire à tous ces livres reçus !
Je crois que je vais trouver petit à petit, là aussi, une solution.
Hier, je me suis assise sur mon canapé et j’ai pris, un par un, des livres en attente. J’en ai lu certains, écarté certains après les avoir feuilletés, et j’ai décidé de laisser d’autres dans cette file d’attente. Il me semble que si je consacrais deux ou trois heures par semaine à cette tâche, de jour, donc hors lectures du soir, je devrais pouvoir prendre mieux connaissance de nombre de livres envoyés. Et il suffit de prendre quelques notes en lisant.
Notes en lisant
→V. Klemperer, Ich will Zeugnis…
Année 44, septembre, doutes sur les risques que ses manuscrits font courir à celle qui les accueille, à Eva sa femme qui les transporte, etc. Doute sur le sens profond de sa mission. Premières mentions de destructions de villes allemandes. « Alles ist Schicksal, und Sicherheit ist nirgends » (« Tout relève du destin et il n’y a de sécurité nulle part », 1er septembre 1944)
→Nadine Agostini, Dans ma tête
bien aimé ce livre étrange. Nadine Agostini y déplie toutes sortes d’assertions, tu n’es pas…, tu n’as pas…, tu ne sais pas…. en s’adressant à une personne de sexe féminin, qui ne partage pas son expérience sur nombre de points de vue, des plus terribles ou perturbants (père violent) au plus triviaux (listes de films ou de livres).
Cela me renvoie à ce terrible fantasme, de devoir brutalement habiter la tête d’un autre. Si je sais à peu près, et encore, ce qui se passe dans ma tête à moi, comment puis-je avoir la moindre idée de ce qui se passe dans la tête d’autrui, fut-il proche ?
→Jacques Josse, Alain Le Beuze, Maya Mémin, Sahara Iroise
Une très agréable lecture selon un dispositif assez particulier et donnant ici un résultat plus que convaincant. Ils sont trois à jouer au jeu du cadavre exquis, deux écrivains et une artiste. Trois parties, où ils se passent le relai, presque sans suture et de façon très convaincante, parvenant à construire une atmosphère, celle de la lande désolée de l’Ile d’Ouessant, à faire de beaux portraits, notamment celui d’un vieil ivrogne magnifique qui a un accident de mobylette en percutant une chèvre, de nuit, ou qui se bat corps à corps avec un chien, celui d’un jeune instituteur aussi.
→Christian Bernard, Stary Zidovsky Hrbitov
Tout petit livre chez Walden n press, visite du vieux cimetière juif de Prague, une très belle photo, une sorte de litanie, avec la petite réserve que cela suscite parfois, un peu trop systématique peut-être, cette litanie.
→revue K.O.S.H.K.O.N.O.N.G. N° 7
Exigence de cette belle revue d’Éric Pesty, des textes de Claude Royet Journoud et Emmanuel Laugier (ces derniers particulièrement intéressants). Mais aussi d’Alain Veinstein, de Cole Swensen (belles vues d’un train)
Claude Royet-Journoud : « une assemblée nocturne retient l’orage », si approprié à l’ambiance de cette lecture, avec un brutal et violent coup de chaleur en France.
→Philippe Annocque, Mémoires des failles
J’aime bien le principe, des fragments de souvenirs, de mémoire, présentés comme recueillis dans des albums, sur des pellicules. De belles choses sur l’enfance, puis je me lasse.
→Jean-René Lassalle, Série Hombroich
J’aime beaucoup ces textes difficiles. Très denses. Une toute petite édition. Il me semble que JR Lassalle introduit plus de chair, plus d’émotion rentrée, dans ses poèmes depuis quelque temps.
→Revue Z :, séries 3 et 4
Belle admiration pour cette revue créée notamment par Marie de Quatrebarbes. Pour chaque numéro quatre feuillets pliés, 4 auteurs, par exemple pour le n°4, Patrick Beurard-Valdoye, Nicole Caligaris, qui invente un curieux remake de Une Passion dans le désert de Balzac, Pierre Drogi, et Lucie Taïeb, avec beau texte intitulé « Aimer les Vergers » qui résonne particulièrement en moi après notre visite éclair au pied de la Forêt Noire, dans une région couverte d’arbres fruitiers ! Emmanuèle Jawad m’a proposé puis envoyé une note sur cette revue que je publierai la semaine prochaine.
Lire (Perec)
« Lire est un acte » (Penser/classer, p. 112)
Faire l’intéressant
Cette étrange formule qui soudain prend sens. Ne fais pas l’intéressant, dit-on à l’enfant. Se rendre intéressant. Chacun est intéressant, personne n’est intéressant. Le besoin de se montrer intéressant détourne et pervertit de la nécessité de soi. Il trouve bien sûr son origine dans la toute petite enfance où attirer l’attention des parents est impérieux, parfois vital si leur attention ne va pas de soi (alors que normalement, oui, elle va de soi) ou que la compétition est trop intense (fratrie nombreuse, frère ou sœur à la personnalité très affirmée, dominante, etc.) L’essentiel est d’être intéressant pour soi et surtout d’être intéressé par le monde. Et rechercher plutôt ceux qui ne cherchent pas à faire l’intéressant (dans cette formule, l’idée de quelque chose de fabriqué, d’artificiel, on se gausse, on s’enfle, on se maquille ou se travestit, on triche, on ment, on bluffe… et derrière, le vide. Façades aux fenêtres aussi vides que les orbites de têtes de mort.)
De la fin de vie (Véronique Fournier)
J’ai terminé ce livre exigeant sur les questions de fin de vie, d’euthanasie. Cette citation, importante : « [...] combien il est toujours infiniment difficile d’y voir clair lorsque la mort approche, et de savoir quoi faire pour être le plus ajusté possible à la personne concernée. Ce qui incite, en la matière, à se garder encore et toujours de toute position péremptoire. » (Puisqu’il faut bien mourir, p. 213)
→ c’est un peu comme un symbole de parler de ce sujet au lendemain de l’avis consultatif concernant la situation de Vincent Lambert, cet homme de 38 ans, en état neurovégétatif depuis 2008. Je n’en ai été que plus attentive à la décision de la Cour européenne des droits de l’homme. J’ai appris via ce livre à juger moins à l’emporte-pièce et à bien comprendre les raisons de l’attitude de chacun.
J’ai apprécié la clarté, l’humilité, la profondeur de la démarche.
Je suis reconnaissante à l’auteur de ses doutes, de sa lucidité mais aussi de son honnêteté intellectuelle.
J’ai aimé son écoute de toutes les parties, en gros les trois grandes entités, patient, proches, corps médical. Les raisons de chacune. Et l’intérêt qu’il peut y avoir, ici, comme ailleurs, à introduire des tiers qui ne soient pas partie prenante.
J’ai suivi très en détail la très difficile question de l’arrêt de l’alimentation et de l’hydratation artificielles sur laquelle l’auteur s’étend très longuement et dont j’ignorais absolument tout. Disons, pour faire simple, trop simple, que c’est le moyen souvent utilisé depuis que la loi Leonetti de 2005 y a autorisé, pour laisser se finir une vie qui semble n’avoir plus de raison d’être. Une manière d’aider à mourir, sans que le corps médical ait à faire des gestes plus actifs et notamment une injection létale. Mais l’auteur montre que parfois, c’est une épreuve de plus et terrible pour les proches. Même si bien sûr tout est fait pour que le patient, lui, ne souffre pas.
J’ai vraiment conscience maintenant de comprendre un peu mieux toutes les difficultés, tous les enjeux autour de ces questions cruciales, humainement, sociologiquement, médicalement.
Schubert (Pascal Quignard)
Un peu avant la fin du livre, une page merveilleuse dans Critique du Jugement, elle est titrée « Le Dernier Trio de Schubert ». Elle évoque l’abyssal manque de reconnaissance du musicien durant sa vie. « Il n’eut jamais de quoi s’acheter un piano pour jouer chez lui. Chez lui il ne jouait même pas sur un clavier d’appoint ou imaginaire : il notait sur le papier à musique ce qui avait résonné dans la poche close et pour ainsi dire écholalique de son âme ». (p. 250)
Et un peu plus loin, cette phrase mystérieuse : « Il y a des êtres énigmatiques en nous, qui se sont installés à demeure avant qu’on parlât ».
De l’opinion
« Pissarro à Matisse : Travaillez et n’écoutez personne ! » (p. 252)
Musique et intériorité
« Il faut dire que la musique n’a lieu qu’en intériorité, que dans et par son exploration. L'auditeur de Gould n’est pas conçu comme musicien au sens d’instrumentiste, mais comme pris en écharpe dans la création musicale. » (L’Idiot musical, p. 198, je souligne).
→magnifique formule ! Qui montre bien à quel point il est aussi nécessaire d’avancer dans la compréhension des principes qui régissent la composition musicale. Et l’intérêt de travailler les œuvres au piano, peu importe comment on les joue, mais pour être pris en écharpe dans la création musicale.
Épiphanie musicale
Et last but not the least pour cette folle journée de lecture, j’ai ouvert le livre de Michèle Finck Épiphanies musicales en poésie, de Rilke à Bonnefoy.
Un peu de mal au début avec cette notion d’épiphanie mais éclairée par cela : « [Martine Broda] rapproche l’épiphanie du concept d’"illumination profane" qui, inventé par Benjamin, est "capable de rendre au sensible toute sa valeur auratique, même en une époque, la nôtre, de perte ou déclin de l’aura. » (Michèle Finck, p. 11)