Désorientation
Alexandre Hollan, si je comprends bien ce qu’il écrit, recherche une sorte de désapprentissage de la lecture que nous faisons de l’espace. Il travaille essentiellement et de façon frappante à partir des arbres, quelques arbres singuliers, un chêne-vert, un olivier, qu’il dessine ou peint inlassablement, un peu à la manière d’un Nicolas Pesquès se confrontant sans relâche à la Face Nord de Juliau.
Ce processus-là peut être rapproché d’une expérience involontaire et très déstabilisante : un sentiment de désorientation qui peut nous saisir dans certaines conditions. Il est ainsi pour moi, qui suis plutôt bien « orientée », très perturbant de réfléchir, dans le métro, au sens de la rame et à ce que cela implique pour les sorties à certaines stations. Je suis obligée de faire une projection compliquée, de me mettre quasi en situation, physiquement, pour déduire la place des sorties, en tête ou en queue de rame. Cette perturbation fut un jour si violente qu’un bref instant toute la réalité a vacillé, au point que dans cette station plus que familière, en un éclair, je n’ai plus su où j’étais. Je n’ai jamais oublié cette impression et j’ai souvent pensé que les malades d’Alzheimer doivent être, au début, sujets à de telles déchirures dans leur perception de l’espace-temps.
Je réfléchis aussi à notre perception. Si je ne me trompe pas, ce que l’œil voit, l’œil seul, appareil récepteur, c’est une image, une simple image plate. Or nous percevons l’espace en principe en trois dimensions, nous avons conscience, dans une certaine mesure, des distances, des volumes, des saillies et des retraits. Il semblerait que tout cela nous l’ayons appris dans notre développement cognitif, par l’expérience. Il me semble que ce que décrit Hollan, c’est l’expérience d’un retour à une perception brute, non construite immédiatement par la conscience et par l’éducation.
Dresde (V. Klemperer)
Je continue ma lecture au compte-gouttes, mais en allemand, des Journaux de Victor Klemperer. Il est terrible de lire sous sa plume, en décembre 1944, soit deux mois avant la destruction totale de la ville par les bombardements alliés, les 13 et 14 février 1945, ses propos sur « das verschonte Dresde » (« Dresde, l’épargnée »)
Pour avoir visité cette ville magnifique, je sais que toute cette histoire imprègne les lieux, notamment dans la reconstruction de la Frauenkirche qui inclut quelques pierres noires de l’ancien édifice, rescapées des incendies cataclysmiques qui ont fait fondre les autres pierres.
Plans d’ensemble (Emmanuèle Jawad)
Un livre très beau matériellement, avec sa couverture à dominante rouge de Valérie Buffetaud. Comme je lis les propos passionnants d’Alexandre Hollan sur la perception, ce livre posé sur le tissu rayé bleu et blanc de la couette m’a servi aussi d’objet d’expérience !
C’est une voix singulière qui me semble s’exprimer ici, une voix qui cherche à jalonner un parcours, une expérience, une poésie semi-narrative autour de villes comme Berlin ou Leipzig, une poésie qui semble habitée littéralement par les procédés de la photographie et du cinéma (voir le titre !), aussi bien dans l’étape de la prise de vue (ce serait souvent une formule appropriée pour dire ce qu’on lit là) que pour celle du montage. Il y a une absence en filigrane, à la fois ombre portée très présente et en même temps très discrète, qu’on ne découvre pas forcément d’emblée et la force de la parole poétique d’Emmanuèle Jawad est de parvenir à créer, avec les mots, cet effet de filigrane. Cette absence, c’est celle d’Anna (dans la première partie), Anna que « il » aurait aimée. « Il » qui est donc sans doute photographe ou cinéaste, ou les deux. Il y a comme un travail, un relevé de repérage dans ces pages, avec quelques récurrences, un néon vert par exemple qui alerte l’esprit et l’invite à chercher une forme cachée, avec une reprise modifiée d’un matériel de base. Cela fonctionne en partie, mais me semble-t-il, très partiellement. L’ambiance est onirique, un peu fantomatique ou spectrale évoquant un négatif photo.
Lenteur et spirale (A. Hollan)
C’est vraiment passionnant de suivre ainsi la réflexion d’un peintre sur ses perceptions ! Il me semble que tout plasticien devrait lire ce livre. On songe souvent à Cézanne, à Matisse, à Bonnard, à Van Gogh en lisant ces propos.
« La nature n’arrête pas de tourner, de tourbillonner autour d’axes qui se déplacent. Le regard fasciné se noue autour des carrefours et reprend la danse – une valse à plusieurs temps… Rapidité frémissante dans une lenteur majestueuse. » (p. 52, avec toujours donc cette idée de lenteur qui me paraît centrale, même si je la trouve encore bien mystérieuse.)
Cette lenteur qui traverse les murs (A. Hollan)
Dans une superbe lettre à Y.B., très vraisemblablement Yves Bonnefoy, A. Hollan écrit : « Le regard -mon guide- trouve sa vie dans ce monde frémissant où tout vibre, se transforme, change, se déplace. [...] Il me semble que les moments qui permettent de voir deviennent de plus en plus rares, et pour créer les conditions de cette intensité intérieure, le mieux me parait ce face à face actif où je laisse l’image extérieure s’exprimer. J’essaie de la voir. Par là j’entre dans son mouvement, ses contradictions, ses réactions. Je suis frappé par le plaisir des affirmations provisoires (par exemple des noirs de plus en plus sauvages dans le dessin, des rapports contrastés ou des ruptures dans la couleur). Ces exaltations superficielles ont une vie courte mais de leur deuil naît cette lenteur qui bouge dans l’espace, qui traverse les murs. » (p. 55)
Lumière et couleur (A. Hollan)
« Chercher un rapport à partir d’une donnée de couleurs : me concentrer, non sur la perception optique mais sur la lumière, en regardant les couleurs : la couleur manquante commence à vibrer dans le corps. » (p. 74)
Deux notions récurrentes ici, que l’on retrouve donc dans maintes notes quel que soit l’angle d’attaque : la vibration et sa répercussion dans le corps. Ce n’est pas une pensée abstraite de la couleur, des rapports ligne/plan, mais une expérience très concrète, une mise en présence des phénomènes, le corps totalement impliqué dans cette expérience qui n’aurait pas lieu sans lui.
C’est une expérience du regard, et en cela elle concerne autant l’écrivain que le peintre.
Hollan ajoute ainsi : « Faire durer une vibration colorée, c’est laisser s’installer une vibration dans le corps. C’est un effort physique. » (p. 75)
Vibration
La vibration des données élémentaires, la lumière, le son, tous deux essentiels pour moi, tous deux phénomènes vibratoires. Et le corps comme instrument sensible, capable d’entrer en sympathie avec ces ondes.
Je continue à « transposer » (couleur et son ici)
Pourquoi intime ? (A. Hollan)
« Une des joies les plus intimes est la perception de la lumière dans la matière. » (p. 75)
Joie, oui, mais intime pourquoi ? Où se loge-t-elle ? Induit-elle des impressions de fusion, d’appartenance, d’inclusion ?
→ Ces lumières rasantes de fin d’hiver, au moment du déclin de l’après-midi et cet embrasement des couleurs dans l’appartement, notamment s’il y a, sur la table, un bouquet de tulipes ou de pivoines.
Une leçon pour l’écriture ? (A. Hollan)
« Quand la lumière de la profondeur veut échapper – un peu fière d’être jaune ou verte – elle vide la peinture de ses couleurs. Cette couleur "enthousiaste" qui se prend pour la lumière est comme un mot, une expression, une idée qui prennent forme et qui se complaisent dans cette forme. La sobriété n’ignore pas ce mouvement d’énergie, ne le fuit pas mais garde sa force pour un approfondissement, par une vision plus équilibrée. » (18.5.92, p. 76)
Une vie silencieuse
Que je suis en accord avec Hollan qui préfère le terme vie silencieuse, à la manière allemande ou anglais, Stilleben, silent life, au terme français de nature morte ! : « L’intense frémissement de la vie. Tout se rapproche infiniment, tout se concentre, diminue. Sentiment nocturne. » p. 76)
Son 2
Une sirène. Rythme rapide. Police et non pompiers. Le loin, le proche, l’éloignement. Elle trace la rue connue, la déchire puis la laisse se refermer comme la Mer Rouge derrière les Hébreux. Le bruit de fond de l’univers-ville reforme sa trame.
La suprématie étrangère des choses (Hofmannsthal)
J’avance aussi dans ma lecture passionnée du livre de Michèle Finck, Épiphanies musicales en poésie moderne, de Rilke à Bonnefoy. Après s’être longuement arrêtée sur le rapport de Bonnefoy avec Eliot, autour de la question du "négatif", elle aborde maintenant le rapport du poète avec Hofmannsthal. Toujours autour de cette question du "négatif", bien sûr, Ingeborg Bachmann ayant faire remarquer, dans ses « Leçons de Francfort » que « la célèbre lettre de Lord Chandos [...] est le premier document qui amorce le thème du doute à l’égard de soi-même, du doute à l’égard du langage et du désespoir face à la suprématie étrangère des choses. »
Ingeborg Bachmann, Paul Celan, Écrire pour rester humain
Ingeborg Bachmann dont j’ai revu le visage hier soir dans le magnifique et poignant documentaire diffusé sur Arte, Paul Celan, Écrire pour rester humain (que l’on peut encore voir pendant six jours en « replay ».) Bouleversant film, où l’on voit Celan lire à plusieurs reprises quelques-uns de ses textes les plus emblématiques, où l’on redécouvre la violence de l’accueil qui lui fut fait par le célèbre Groupe 47 (monstruosité absolue de la comparaison de la diction de Celan avec celle de Goebbels, à peine imaginable venant de ces gens-là !). Très émouvante présence aussi du fils de Paul Celan, Eric.
Noter peut-être cette citation de Paz, faite par Michèle Finck et qui semble si appropriée ici : « La modernité est l’âge de la scission [...] notre temps est celui de la conscience scindée et de la conscience de cette scission. » (p. 40)
→ Et la poésie tente d’occuper les lignes de faille de cette scission. De se porter au cœur de cette scission. D’écarter la faille.