Les Adages d’Érasme et un index pour le flotoir
Anne-Marie Soulier me signale cet intéressant article de Bernard Umbrecht en son excellent site Saute-Rhin.
Je recopie cet extrait
« Les Adages [d’Érasme] sont ce que l’on appellerait aujourd’hui un work in progress. Ils ont même quelque choses de nos blogs, les délais de publication en plus bien sûrs. Ils contiennent l’idée d’une collection de maximes de l’antiquité commentées dans un "jardin d’auteurs variés" selon l’expression d’Érasme lui-même, un butinage qui forme une sorte de livre de lecture d’une bibliothèque idéale. L’édition est accompagnée d’un appareillage de lecture sous forme de deux index : l’un d’auteurs, l’autre thématique. »
→ inutile de dire que ces mots me font fortement penser au Flotoir. Pour lequel je n’ai aucun index ! Ce qui est de toute évidence un manque. J’avais passé des heures au tout début, en 2000, à faire un index puis j’ai abandonné. Sans revenir en arrière je pourrai peut-être imaginer d'y revenir ? Fichier Excel ? À tenter, voir si c’est jouable. Il faut que ce soit très simple, date et nom, sûrement, thématique peut-être. Mais ultra-simple. Et bien sûr ne concernant que le flotoir.doc et pas le flotoir en ligne, même si cela peut aider. Mais quid d’un index pour le flotoir en ligne, comme celui que je fais pour Poezibao ?
Les Adages d’Érasme
Toute une histoire. Une édition récente extraordinaire mais inabordable !
Et cela : « La première édition des Adages en 1500, à Paris, comprenait seulement 820 adages, tous en latin. Ce fut un succès de librairie et, lorsqu’Érasme partit en Italie en 1508 chez le célébrissime imprimeur de grec Alde Manuce, il put peaufiner son grec et compulser les livres imprimés par Alde, qui était en train de publier l’intégralité des manuscrits grecs sauvés par les humanistes. Il composa alors la grande édition, augmentée, des Adages de 1508 à Venise. Il en avait alors rassemblé 3260. À chaque nouvelle édition il en rajoutait. Vers la fin de sa vie, dans les dernières éditions, à Bâle chez Froben, on arrive à près de 4200 adages. » (source, remarquable article)
Michel Serres
D’abord assez emballée, lors de la lecture à haute voix à une proche, par le livre de Michel Serres, Le Gaucher Boiteux, dont l’achat lui revient, je suis maintenant plus mitigée.
Je trouve beaucoup de points de vue et d’idées passionnants, mais en même temps il y a une sorte d’excès dans le propos, excès de lyrisme, peut-être, façon de manier les mots, je ne sais, qui déconcerte.
Deux modes de pensées (Michel Serres)
« Le corps ne pense pas seulement selon son âge ontogénétique mais aussi selon son âge évolutif ».
→ Nous avons tendance à croire que le corps pense suivant le temps qui le sépare de la naissance individuelle, ce qui n’est pas faux mais « il pense aussi, surtout même, dit Michel Serres, selon son âge évolutif, dont ses organes, ses tissus et son cerveau gardent des marques ancestrales. » (p. 29)
Une manière encore de se décentrer, soi, individu, dans le monde. Non seulement un, minuscule, au milieu de milliards d’autres hommes, un, infime au milieu de grandeurs qui le dépassent infiniment, mais aussi un, porteur d’une antériorité fabuleuse et presqu’infinie, celle de notre généalogie, celle de notre espèce, celle de l’univers, etc.
Je me souviens avoir lu, récemment, sous la plume de Michel Serres, la récusation du mot environnement, comme précisément bien trop narcissique, comme si toute chose du monde devait être considérée comme l’alentour de l’homme. Au lieu de considérer que l’homme fait partie d’un tout, au même titre que l’arbre, l’hirondelle, le granit ou l’atome.
La durée de la pensée (Michel Serres)
Je recopie ce paragraphe qui donne une bonne idée de la manière de Michel Serres. Un passage qui suscite une forte ambivalence chez moi, car je le trouve à la fois beau et un peu trop lyrique ! Allons-y quand même, surtout pour ce vers quoi il mène : « Que je porte en moi le temps du monde, que des atomes analogues aux miens composent cailloux, mers et rivières, que des virus, plus nombreux que mes cellules, dessinent sur et en chacun de nous un paysage qui nous singularise, que des molécules semblables aux miennes s’associent en avoine, cèdre, alose ou castor, que mes yeux, par exemple, se soient formés au fond des mers glauques d’où mon regard sort et au sommet vertigineux des canopées où d’autres primates, mes ancêtres, gambadèrent en compagnie des volatiles, cela ne réduit point mon effort de pensée à des rêves ni à quelque retour à des ontologies dites primitives, mais cet effort, tout au contraire, suit fidèlement ce que nous savons aujourd’hui de plus précis sur la formation des corps. Comment pourrions-nous penser autrement que par lui, avec lui et en lui, selon la patience longue et le courant de sa durée [...] Ainsi le corps devient-il un bon étalon de mesure pour la durée de la pensée dont le flux court du big bang vers le big crunch, pour émerger avec les choses.)
De l’écriture (Kenzaburo Oé)
« Pour avancer dans la vie, l’écriture est finalement le seul chemin que je connaisse. » (Le Monde du 24 mai 2015)
De la duplication et de l’enregistrement
« L’instrument de la rupture avec le romantisme est constitué par une théorie de la duplication. Dans le cas de Gould, évidemment, il s’agit d’une pensée vertueuse de l’enregistrement par rapport au charme du concert "in live". La grandeur de Gould à cet égard est d’avoir senti et pensé la réalité moderne de la duplication alors même que, de toute évidence, il n’a pas eu accès aux pensées de la duplication, et en premier lieu, à celle de Benjamin. C’est là en effet le signe d’une grande pensée : trouver la problématique d’une époque par ses propres voies et par ses propres moyens ».(André Hirt, in l’Idiot musical, p. 184)
Effectuation de la duplication
Je continue à citer largement André Hirt sur ce sujet qui me parait essentiel : « Le Moderne s’indique le plus nettement comme effectuation de la duplication. Sans doute, comme l’énonce Benjamin, s’est-elle définitivement manifestée dans l’irruption et le développement de la photographie. Loin de constituer un épiphénomène du Moderne, l’évènement photographique, et en creux celui de la duplication, engage une révolution fondamentale de l’humanité et, dans le registre subséquent de la pensée, un rapport inédit et à l’authenticité, et à la vérité. »
→ ce dernier point me remet en mémoire un article lu récemment sur la question des reproductions et des duplicata de plus en plus présents dans les grandes expositions contemporaines et qui posent de façon cruciale toute la question de l’authenticité.
→ songer aussi à l’essor fulgurant des techniques de reproduction depuis l’invention de la photographie, dans le domaine de l’image, comme celui du son
Musique : du disque à la K7, puis au CD puis au fichier numérique.
Photo : de l’argentique au numérique, qui change tout, très fondamentalement.
Écriture : stencils et carbones puis photocopie et aujourd’hui scan chez soi.
Et maintenant l’impression en 3D.
Oui changement de rapport à l’authenticité, mais aussi au temps. L’enregistrement donne une sorte de réversibilité au temps. Je me souviens de ma tristesse, alors que venait de passer à la radio le magnifique Concerto pour orgue et orchestre de Poulenc que je venais d’entendre pour la première fois. J’avais tenté avec un modeste appareil à bandes un enregistrement à la volée, mais j’avais échoué. L’histoire toutefois ne se termina pas sur une note triste, bien au contraire, parce qu’une personne présente près de moi à ce moment-là, devinant ma déception, sans rien m’en dire, se mit en quête d’un disque de ce Concerto et me l’offrit peu après.
Quignard et Gould si proches parfois
Gould, toute sa théorie du concert, de sa violence, de l’arène.
Quignard « Dans la polarisation sociale, il n’y a pas d’échange, il n’y a que des luttes. » Et un peu plus loin : « sur l’écran un regard s’offre au regard. C’est l’arène. » Et un peu plus loin encore « C’est l’ensemble du groupe qui est condensé dans la personne de l’interviewer [...] C’est le juge (le citoyen modèle, l’accusateur public, le procureur de la République, le dominant de la meute) devant l’accusé (l’esclave marqué au fer, le serf le pied arrimé à son champ, la serve, la servante, [...] ». (Critique du jugement, pp. 231 et 232).
Le musicien, l’interviewé pareillement jetés en pâture.
Concert
Un concert organisé par l’ASAR, Association artistique de la Recherche, au temple réformée de la rue Madame. Que des musiciens amateurs, mais dont j’envie le très haut niveau.
Marie-Claudette Kirpalani (membre du comité de rédaction de la revue Siècle 21) au piano et Martin Leiby à la clarinette ont joué des mélodies hébraïques de Weinberg et Fitelberg, transcrites par S. Bellison ainsi que des Danses roumaines de Bartók, transcrites par Z. Székely et K. Berkes.
Puis Laurent Cabanel et Yvette Kaplan ont joué une transcription de transcription ! Le Quintette avec piano op 34 de Brahms (fa mineur !), lui-même créé par le compositeur à partir d’un premier quintette à cordes, puis d’une sonate pour deux pianos. Et donc ici transcrit pour quatre mains par T. Kirchner. Les deux pianistes « tapent » parfois un peu mais font preuve d’un bel entrain.
Enfin le Quintette américain de Dvorak, que curieusement j’entends ce matin sur la radio M3 (belge) dans l’excellente émission du dimanche matin, « Voyages ». Le quintette à cordes a été transcrit ici par D. Walter pour flûte, hautbois, clarinette, cor et basson (M. Barrotteaux, Clément Lafargue, Kévin Bourrand, V. Wurtz et Aurélie Krol). De très beaux timbres, des alliages plaisants et là aussi le bel entrain de ces 5 jeunes musiciens.
Puisqu’il faut bien mourir (Véronique Fournier)
(À propos du livre du Docteur Véronique Fournier, Puisqu’il faut bien mourir, qui vient de paraître à La Découverte). Il s’agit d’un livre sur son expérience d’éthique clinique. Elle a fondé en 2002 le Centre d’éthique clinique de Cochin et depuis ce jour-là, elle est régulièrement consultée, avec ses équipes, sur des situations dramatiques et inextricables. Elle s’appuie d’ailleurs sur de nombreux cas. Le premier, profondément émouvant, celui d’un petit Carl, qui s’est noyé, a été ranimé mais trop tard, car atteintes irréversibles au cerveau. Il est dans un état neuro-végétatif, sans aucune chance d’évolution. Il avait deux ans et demi au moment de l’accident. Véronique Fournier raconte tout son cheminement aux côtés de la mère qui a le courage de formuler une demande d’euthanasie. Difficulté à écrire ce mot, que Véronique analyse et dont elle démontre que l’usage est problématique et loin d’être toujours fondé. Le petit Carl finira par mourir d’une complication qu’on se gardera bien de soigner. Ensuite est exposé le cas d’une jeune fille turque, atteinte à dix ans d’une maladie dégénérative incurable qui le plonge en quelques mois, elle aussi, dans un état neuro-végétatif. Ses parents s’en occuperont pendant 14 ans, chez eux, avant d’en venir à la même conclusion que la mère de Carl. Mais la loi Leonetti a été votée entretemps, en 2005, et pour cette jeune femme, la solution de l’arrêt de l’alimentation et de l’hydratation sera possible. Mais c’est un calvaire pour les parents et pour les équipes soignantes aussi. Véronique Fournier montre bien à quel point, chez les soignants, tout s’oppose à l’idée d’arrêter la vie, gestes quasi systématiquement assimilés au fait de tuer. Elle écoute chacun, épouse même tous les points de vue et tente de construire, avec ses équipes multidisciplinaires, des éléments de réponse. C’est impressionnant.
→ d’une certaine façon, cette lecture vient faire écho à celle de Critique du Jugement de Pascal Quignard. Je veux ainsi relever les principes que Véronique Fournier posent au début de son livre :
-Accepter de ne pas avoir de position a priori à propos de la question posée. De façon à recevoir toute démarche de façon accueillante, à bien comprendre les arguments de chacun, et à pouvoir ensuite les exposer, les défendre publiquement, leur faire honneur, à égalité avec ceux de la partie adverse, avant de chercher ce que l’on pense soi et pourquoi.
-Mener un travail de façon résolument collégiale et multidisciplinaire
-Enfin être conscient que l’on n’a pas vocation à dire le bien et le mal. Considérer que le rôle de l’équipe n’est pas de prendre la décision, mais aider à ce qu’elle se prenne, aider à l’éclairer (p. 11 et 12 du livre)
Des disques
Dans la prolongation du récent concert, j’ai écouté le quintette de Brahms avec piano (Serkin et le quatuor de Budapest). Étrange expérience d’ailleurs, car je ne l’ai pas en CD mais seulement en 33 tours. Si bien que j’ai refait des gestes que je fais désormais trop rarement (compte tenu de mes mille disques 33 tours !), mais qui m’étaient si familiers et chers autrefois, sortir le disque de sa pochette, ouvrir le couvercle de la platine, voir le bras se déplacer tout doucement pour aller se positionner en un doux mouvement de descente au début du disque, avec ce petit bruit si caractéristique, si tangible, si matériel, dont le CD nous a privés à tout jamais. Une sorte de chair de la musique enregistrée qui la rendait peut-être plus humaine. Et aussi, il faut l’avouer, d’une présence inégalée par le numérique. On l’a beaucoup dit, mais c’est la vérité. Il y a un étagement des plans sonores qui est très supérieur. Cela dit, je peux écouter de la musique et en jouir à partir de n’importe quel appareil, depuis la très haute-fidélité jusqu’au smartphone !
Temps et enregistrement
Propos précédents à relier à ces mots de Glenn Gould, parlant du studio et de l’enregistrement : « Il s’agit d’un lieu d’où va émerger un produit fini, dont la première prise pourra très bien avoir été précédée de la seizième, toutes deux ayant été réaccordées par des inserts réalisés à des années de distance. C’est un milieu dans lequel la contrainte magnétique du temps est pour ainsi dire suspendue, au au moins distordue. Il s’agit d’une sorte de vide à l’intérieur duquel on est en mesure de ressentir que les forces les plus effroyablement rétrécissantes de la nature – la linéarité inexorable du temps – ont été très largement contournées. » (p. 192, je souligne)
→ je ne peux m’empêcher de trouver ces mots éminemment proustiens ! Et ce point de vue sur le temps, sur le contournement de la linéarité inexorable du temps, peut sans doute s’appliquer aussi à la photo. Ils me renvoient à ma fascination dès l’âge de douze ans pour les magnétophones et l’enregistrement. Mon petit Grundig et mon grand Revox, pour ne pas parler de la kyrielle de magnéto à cassettes plus ou moins performants ! Cette impression de miracle après chaque enregistrement : pouvoir réentendre ce qui avait été capté, la jubilation de l’avoir désormais à soi (on était très loin alors d’un accès quasi gratuit à toute la musique, des abonnements streaming et autres). La possibilité de la répétition, à l’infini. Les Saisons de Haydn empruntés à cette tante, tel concert de France Musique. Et jusqu’à l’odeur des grandes bandes magnétiques du Revox (elles coûtaient cher !).
Bienveillant boomerang (Glenn Gould)
Toujours Gould : « Le travail accompli dans le studio n’est pas nécessairement achevé lorsque le produit final sort de l’usine de pressage, mais que, au contraire, à partir de là, il y aura des conséquences qu’il est impossible de commencer à mesurer, des ramifications qu’on ne peut même pas tenter de quantifier ; ce lien, tel un bienveillant boomerang, suscitera des idées qui, là-bas, dans ce monde à la fois proche et lointain de l’auditeur-créateur, prendront une forme et une existence qui leur seront propres, avant peut-être de revenir nous nourrir et nous inspirer. » (p. 192 ; je souligne,)
→ bien entendu, tous ces propos s’appliquent admirablement au livre. Et ici, je désire exprimer une forme de désaccord avec Pascal Quignard qui à la fin de Critique du Jugement, expose un point de vue très sombre sur la réception des livres, notamment il faut le préciser, via la critique et ceux qui font des interviews.
Oui il y a une part de création, fut-elle modeste ou relative, chez le lecteur, comme chez l’auditeur. Il actualise en lui, à ce moment donné, la musique ou le texte. Il se les incorpore et les rend vivants.
Et si l’on parle de boomerang, on peut parler aussi de ricochets. Ainsi ce matin Busch, après l’écoute de mon 33 tours hier (Serkin et les Budapest), le tout induit par l’écoute en concert samedi d’une transcription pour piano à 4 mains de cette même œuvre fascinante. Dont je me suis aperçue que je la chantonnais intérieurement, alors que je ne l’avais pas réécoutée depuis si longtemps.
De la lecture (Proust)
Dans le dernier chapitre de l’excellent petit livre Un été avec Proust, Adrien Goetz consacre un court chapitre au thème de la lecture. Avec en exergue, cette merveilleuse citation « La lecture est une amitié » (Sur la lecture) et cet autre extrait : « Car [mes lecteurs] ne seraient pas, selon moi, mes lecteurs mais les propres lecteurs d’eux-mêmes, mon livre n’étant qu’une sorte de ces verres grossissants comme ceux que tendait à un acheter l’opticien de Combray ; mon livre, grâce auquel je leur fournirais le moyen de lire en eux-mêmes. De sorte que je ne leur demanderais pas de me louer ou de me dénigrer, mais seulement de me dire si c’est bien cela, si les mots qu’ils lisent en eux-mêmes sont bien ceux que j’ai écrits. »
→ ne serait-ce pas là un très bel argument pour inciter à lire. Le livre comme moyen de lire en soi-même.