Jouve et l’inconscient
« Les poètes qui ont travaillé depuis Rimbaud à affranchir la poésie du rationnel savent très bien (même s’ils ne croient point le savoir) qu’ils ont retrouvé dans l’inconscient, ou du moins la pensée autant que possible influencée de l’inconscient, l’ancienne et la nouvelle source, et qu’ils se sont approchés par là d’un but nouveau pour le monde. Car nous sommes, comme le dit Freud, des masses d’inconscient légèrement élucidées à la surface par la lumière du soleil ; et ceci, les poètes l’ont dit avant Freud : Lautréamont, Rimbaud, Mallarmé, enfin Baudelaire. »
Citation de Pierre Jean Jouve, proposée dans un article de Jean-Paul Louis-Lambert pour Poezibao, une lecture en trois parties du livre de Laure Himy-Piéri, Pierre Jean Jouve, la modernité et ses possibles.
Oreille
Très étrange expérience sonore pendant un peu plus de 24 heures à la suite d’un bouchon de cérumen tombé au fond de l’oreille droite et engendrant une surdité presque totale de ce côté-là, ce qui ne m’était encore jamais arrivé. Beaucoup d’impressions très pénibles dont celle que je ne pouvais plus tout à fait faire confiance à mes sensations en général. Oui, en général. La perte brutale de l’audition d’une oreille me déstabilisait dans mon rapport au monde, sans doute en perturbant mon système de veille et d’alerte. Une fonction altérée, tout le système brouillé.
Quelques expériences sonores pourtant très intéressantes : les sons graves, par exemple le roulement d’une voiture sur l’asphalte, perçu depuis l’appartement, induisaient une sorte d’accentuation de l’impression de surdité, en générant une pression supplémentaire sur le tympan ; ou bien cette sensation presqu’hallucinatoire que la source du son était à l’intérieur même de mon oreille gauche ; car en effet, curieux facteurs d’échos entre les deux oreilles ce qui me fait poser la question de l’interrelation physiologique entre les deux oreilles. Pour la musique en revanche, impressions presqu’insupportables, le travail du piano très gêné et l’audition de la musique enregistrée ne générant aucun plaisir. J’avoue que j’ai pensé à Beethoven, en projetant une possible disparition de l’accès à la musique. J’ai aussi pensé aux expériences relatées par Michaux ou par Le Clézio.
Conflits entre la rétention et l’élan créateur (Thomas Mann)
Serenus, le narrateur et ami du héros du Docteur Faustus de Thomas Mann, le musicien Leverkühn, écrit à propos d’une œuvre de ce dernier : « La parodie était ici l’orgueilleux recours contre la stérilité par quoi un scepticisme, une pudeur intellectuelle, la crainte des redites mortelles et banales risquaient de paralyser des dons insignes » [...] Le conflit presqu’inconciliable entre la rétention et l’élan créateur inné du génie, entre la chasteté et la passion, voilà précisément la naïveté où un art de cette nature prend ses racines, le terreau propice à la croissance difficultueuse et caractéristique de son œuvre ; et l’effort inconscient pour procurer au "don" l’impulsion productrice, le faible excédent de poids qui lui permettra de rejeter les entraves de la raillerie, de l’orgueil, de la pudeur intellectuelle [...] » (Thomas Mann, Le Docteur Faustus, édition Albin Michel, p. 162).
→ profonde analyse des freins à la création, chez les plus grands mais aussi sans doute chez de plus petits créateurs, qui partagent avec les premiers une forme de lucidité. Analyse sans doute fondée sur l’expérience intime de Thomas Mann.
Écoute
Schulhoff, le sextuor, interprétation avec Gidon Kremer au festival de Lockenhaus.
(Grâce à Christian Tarting).
Erwin Schulhoff (né le 8 juin 1894 à Prague, alors Autriche-Hongrie – mort le 18 août 1942 dans le camp de concentration de Wülzburg en Bavière, Allemagne) était un compositeur et pianiste tchèque. Enfant prodige, il fut remarqué et encouragé par Antonín Dvořák.
Juif, homosexuel, communiste et avant-gardiste, il fut une cible de choix pour les nazis, qui le traquèrent et le retrouvèrent avant qu'il ne parvienne à fuir en Union soviétique.
Il obtient son visa d'émigration en juin 41, peu de temps avant de l'invasion de l'Union Soviétique. Arrêté par les Allemands, il est déporté à Wülzbourg sous un faux nom, ce qui lui permet d'échapper au sort réservé aux juifs.
Dans le camp, il continue à composer, des œuvres pour piano, mais aussi et surtout sa huitième symphonie, qu'il entreprend d'écrire en hommage à des codétenus massacrés. Il meurt d'épuisement le 18 août 1942, sans l'avoir terminée. Elle sera retrouvée et publiée par Francesco Lotoro, musicologue italien qui s'est consacré à retrouver la musique écrite dans les camps.
Il est l’auteur de l’opéra Flammen, Flammes, du ballet Ogelala , de plusieurs symphonies, de diverses œuvres de musique de chambre et d'une cantate (opus 82) basée sur le Manifeste du Parti communiste.
Il est aussi l'un des premiers compositeurs d'obédience classique à s'intéresser au jazz d'une façon importante. (notice Wikipédia)
→ dans le premier mouvement du sextuor, le musicien parvient à produire des sonorités quasi spectrales et bouleversantes qui confrontent une fois de plus à la quasi-impossibilité de « parler de » la musique. Comme si elle allait toucher quelque chose qui en nous est en-deçà, en arrière du territoire des mots. Une région où les mots n’ont plus voix au chapitre. Des sonorités qui sont aussi comme une interrogation, peut-être le fameux muss es sein de Beethoven…
Claude Ballif
Je ne suis pas emballée pour l’instant par Voyage de mon oreille. Le texte est polémique mais sans citer de noms malheureusement (même si on pressent que Boulez est visé) et parfois très technique sur le plan musical. Mais je poursuis ma lecture et glane ici ou là des notes intéressantes : « Les Anciens [avaient] deviné que la musique exprime l’ordre de la vie intime, qu’elle est comme la structure même de notre âme. » (Claude Ballif, Voyage de mon oreille, 1979, p. 26).
Du jugement
Ne juge pas le jugement.
(Injonction à cesser de se torturer avec la question de la justesse du jugement. Le nourrir sans relâche puis l’assumer, c’est tout).
La voix interdite
Pourquoi ce peu d’attrait, rare chez les passionnés de musique, pour la voix chantée et en particulier la voix féminine ? Sans doute une empreinte négative remontant à la première enfance, celle du rejet, du dégoût même de la figure maternelle pour la voix. Deux souvenirs, au fond assez violents : cette expression de dégueulando qu’elle utilisait pour caractériser le chant, tout chant il faut y insister, que pouvait diffuser la radio (« France Musique ce n’est que parlotte et déguenlando » ! [sic] – France Musique qui ne devait pas encore être France Musique puisque ce nom ne date que de décembre 1963). Cette même expression peu amène appliquée à la « mère X », une dame bénévole qui chantait à la messe, dans le petit village de la couronne parisienne où nous passions nos week-ends et une partie de nos vacances d’été.
Plus tard, hélas, aussi cette lourde insistance sur le fait que je chantais faux. Qui m’a retenue à tout jamais de m’associer à un chœur, de chanter avec d’autres, de chanter tout simplement. L’assertion bien trop tardive d’un professeur de musique dans un conservatoire, expliquant que si l’on ne chantait pas juste, c’est qu’on entendait mal et que cela se corrigeait, suivi d’une mise en pratique efficace de cette idée n’ont pas suffi non plus à relâcher l’étreinte de ce qu’il faut bien nommer une interdiction.
Si je n’aime pas, à quelques notables exceptions près, l’opéra, ce n’est pas que pour cette raison mais ces faits invalidants y ont certainement contribué.
→ dans le flotoir 2003 : « La voix, c'est l'écriture. La voix serait la mise à jour, la transposition du travail aveugle et silencieux de l'écriture [...] parce que le corps est musique, le corps est une partition ».
Anne-Marie Albiach, in Cahier Critique de Poésie, 5, 2002/1, p. 8.
Amplification
il peut y avoir une sorte d’amplification d’une lecture par une autre. Ainsi parfois ce que je lis dans Voyage de mon oreille de Claude Ballif me renvoie, réactive, enrichit, ce que j’ai lu dans le Pourquoi la musique ? de Francis Wolff.
Apprendre ce serait peut-être cela, travailler par amplifications successives.
La « naïveté (Thomas Mann)
Le narrateur dans le Docteur Faustus se demande d’abord, pensant aux premières œuvres et surtout aux propos de son ami musicien Leverkühn: « quels efforts, quels trucs intellectuels seraient nécessaires pour sauver l’art, le reconquérir et réaliser une œuvre qui sous le travesti de la naïveté révèlerait l’état de connaissance lucide grâce auquel elle a été obtenue. ». Plus loin il précise : « Ce que j’ai appelé plus haut le "travesti de la naïveté", combien souvent et de bonne heure il s’est manifesté dans sa production [...] Il y a là sur l’échelon musical le plus développé, sur un arrière-plan de tensions extrêmes, des "banalités", naturellement pas au sens sentimental du mot ou au sens d’un élan aimable, mais des banalités au sens d’une technique primitive. » Et d’ajouter qu’on pouvait les considérer « comme un dépassement du nouveau et du rabâché, comme des audaces sous le masque du primitif [...] une façon douloureuse et évocatrice de railler la tonalité, le système tempéré, la musique traditionnelle. »
→ Étranges échos entre le texte de Th. Mann et celui de Claude Ballif par moments, sur cette question de la modernité, et des terribles questions posées à la conscience du compositeur du XXème siècle.
→ et tout aussi étrangement, j’entends chez Schulhoff dont j’explore en ce moment la musique de ces traits burlesques et grotesques, jusque dans les titres des œuvres : Grotesques pour piano, Burlesques pour piano ou Burleska du sextuor.
Une musique qu’on n’entendra jamais
Étrange sensation de regret, presque de deuil, hier en lisant le Docteur Faustus alors que le narrateur évoque, magistralement, une des œuvres de son ami Adrian Leverkühn et que l’on réalise soudain que ces treize lieder sur des poèmes de Brentano, on ne les entendra jamais. Pas plus que la sonate de Vinteuil.
→ n’était-ce pas le sort de ceux qui, jadis, désiraient entendre une œuvre, disons la quatrième symphonie de Beethoven, dont ils avaient entendu parler, à propos de laquelle peut-être ils avaient lu des comptes-rendus et qui n’avaient aucun moyen de réaliser ce vœu (ni gramophone, ni radio, ni CD, ni streaming…) sauf peut-être parfois par le biais des « réductions » pour piano dont j’ai encore connu dans mon enfance de beaux volumes (format à l’italienne, piano à quatre mains), ici ou là, et sans bien sûr comprendre leur raison d’être. Ne sommes-nous pas trop gâtés ?
Pour entendre (Valère Novarina)
Révisant mes vieux flotoirs, je retrouve cette formule de Novarina : « La parole m'a été donnée non pour parler mais pour entendre ».
→ L’écriture du flotoir me semble de plus en plus destinée à m’aider à écouter et entendre, plutôt qu’à dire.
Et un peu plus loin, Novarina ajoute : « Le mot [...] sait qu'il ne contient ni le sens ni la chose, mais qu'il l'appelle, l'évoque, fait résonner tout l'espace de son manque [...] Projectile, il est lancé pour qu'on entende comme on sonde un gouffre par l'écho. » (in Devant la parole)
Butor, lecture active
Je reprends cette note de mon flotoir, en septembre 2003, parce qu’elle me semble aujourd’hui presque prémonitoire : de ce qui est effectivement devenu possible via Internet (je songe à certains des procédés mis en place par Amazon sur les Kindle) mais aussi parce que ces mots semblent préluder à cette pratique qui fut la mienne, bien plus tard, du « journal de lecture ».
« "Lecteur, pourquoi de temps en temps n'ajouteriez-vous pas au-dessus de ce second journal après-coup votre propre journal de lecture" (B. dans Intervalles, cité dans De la distance, p. 73. → On peut imaginer un livre ouvert qui ménagerait, matériellement, la place pour le journal de lecture du lecteur. Chaque livre aurait alors ses variantes x, correspondant aux exemplaires "écrits" aussi, peu ou prou, par le lecteur. Projet fou qu'Internet peut rendre possible. On peut très bien imaginer un des livres de Butor, De la Distance par exemple (qui n'est pas un livre de Butor en fait !) mis en ligne et indéfiniment glosé par tous les lecteurs qui le désireraient. Témoins de cet accroissement du monde intérieur qu'est toute lecture. » (Flotoir, 22 septembre 2003)
→ et ce faisant, reprenant quelques paragraphes de mes anciens flotoirs que je révise en ce moment, je me surprends aussi à penser à une œuvre qui a été très importante pour moi, celle de Claude Mauriac et de son Temps immobile. Puisqu’il a « monté » pour les divers volumes de cette œuvre des fragments de ses Journaux parfois très éloignés dans le temps, mais qui se répondaient d’une façon souvent très frappante. « L’entreprise du "temps immobile", longtemps rêvée, ébauchée à diverses reprises et sous diverses formes, enfin réalisée à partir de 1970, occupe une place à part dans l’œuvre de Claude Mauriac. Construite à partir du journal de l’auteur, un "journal monstre" pour reprendre l’expression de Philippe Lejeune, et qui couvre plus de soixante années, cette entreprise est unique en ce qu’elle est la première à utiliser un journal personnel comme une carrière où puiser des pierres pour construire un édifice nouveau, qui préserve le matériau d’origine en lui donnant par des rapprochements inédits et des commentaires eux-mêmes datés, un éclairage et un sens neufs. » (source)
→ et pour moi qui suis fascinée par les aventures littéraires hors-normes comme les Cahiers de Valéry ou le Zibaldone de Leopardi, cette idée d’un écrit sans fin, qui non seulement continue à avancer, dans le flux du temps mais qui aussi revient en partie sur ses pas et réactive certains temps anciens.