Cape Cod
Récent échange de mails avec François Bon qui se trouvait au Cape Cod (à Truro). Autour du Cape, de Thoreau, de la lecture de la version anglaise du livre de ce dernier sur la Kindle, etc.
J’en ai profité pour revisiter un peu son site, Tiers-Livre et j’y ai vu de bien belles vidéos. Courtes vidéos de 3 à 4 mn, bien montées, titrées et sous-titrées avec en général une musique intéressante, ainsi cette vidéo sur San Francisco avec une musique de Della Mae (c’est de la country, le titre choisi est Long Shadow et cela a éveillé quelques échos de ce disque de jeunesse de Trees, In the Garden of Jane Delawney).
Le grotesque, le burlesque (Erwin Schulhoff, Thomas Mann)
Chez Erwin Schulhoff, assez présent, ce grotesque, ce burlesque que Thomas Mann évoque si souvent à propos de l’œuvre fictive d’Adrian Leverkühn, le héros du Docteur Faustus. On les retrouve jusque dans les titres de certaines œuvres pour piano, 5 Grotesques pour piano, 6 Ironies pour piano à quatre mains, le 3ème mouvement du sextuor (« Burleska »). Le burlesque est une forme de désespoir, enté sur une lucidité excessive, celle du très grand esprit conscient de ses limites, conscient qu’il ne pourra pas égaler et encore moins dépasser les plus grands maîtres, conscient aussi de l’évolution de l’art qui le met dans une sorte d’impasse. C’est une profonde auto-dérision, poignante.
Harmonie et mélodie
Cette belle note de Claude Ballif dans Voyage de mon oreille autour des deux notions-clés de la musique, l’harmonie et la mélodie : « Si l’on veut distinguer l’harmonie et la mélodie, il faut voir la mélodie comme l’élan "dionysiaque" inscrivant dans la seule ivresse du présent la réalité concrète de la musique qui va se prolonger, soutenue le long du temps par une organisation harmonique "apollinienne". L’opposition nietzschéenne du dionysiaque et de l’apollinien enferme, croyons-nous, bien des résonances qui seraient applicables au contraste mélodie-harmonie : ombre et lumière, richesse profonde, instinctive de l’inconscient et clarté un peu froide de la raison. » Et il ajoute cela, très éclairant : « C’est pourquoi je ne sens plus l’intérêt de la distinction harmonie verticale – mélodie horizontale. Elle n’existe que pour l’œil. Dans le mouvement musical, on n’entend ni horizontal, ni vertical, il y a seulement différentes dispositions, différents nœuds d’éléments simultanés, mis en présence dans les successions. Les relations simultanées, larges ou serrées, justifient des fixations de structures toujours ponctuelles qui se dégagent du matériau même : intensité, timbre, dont les successions donnent à la course sa marque, son sens. » (p. 90 et 91)
Tubeuf, Badiou, « si tu veux, tu peux »
Écho aux propos d’André Tubeuf, dont le « si tu veux, tu peux » prononcé par un condisciple en hypokhâgne continue à m’habiter, cette belle première réplique d’un entretien mené par Le Monde avec Alain Badiou :
Question : quelles ont été les rencontres déterminantes pour l’orientation de votre vie ?
« Avant le théâtre et la philosophie, il y a eu une phrase de mon père. Pendant la seconde guerre mondiale, en effet, s’est constitué un souvenir écran, déterminant pour la suite de mon existence. À l’époque, j’avais 6 ans. Mon père, qui était dans la Résistance – il a été nommé à ce titre maire de Toulouse à la Libération –, affichait sur le mur une grande carte des opérations militaires et notamment de l’évolution du front russe. La ligne de ce front était marquée sur la carte par une fine ficelle tenue par des punaises. J’avais plusieurs fois observé le déplacement des punaises et de la ficelle, sans trop poser de questions : homme de la clandestinité, mon père restait évasif, devant les enfants, quant à tout ce qui concernait la situation politique et la guerre. Nous étions au printemps 1944. Un jour, c’était au moment de l’offensive soviétique en Crimée, je vois mon père déplacer la ficelle vers la gauche, dans un sens qui indiquait nettement que les Allemands refluaient vers l’Ouest. Non seulement leur avance conquérante était stoppée, mais c’est eux qui désormais perdaient de larges portions de territoire. Dans un éclair de compréhension, je lui dis : « Mais alors, nous allons peut-être gagner la guerre ? », et, pour une fois, sa réponse est d’une grande netteté : « Mais bien sûr, Alain ! Il suffit de le vouloir. »
→ je retiens aussi de cet entretien qu’il rejette l’attitude stoïque ou épicurienne, le carpe diem qu’il trouve trop égoïste : « Il y a dans ces sagesses antiques un élément d’égoïsme foncier : le sujet doit trouver une place tranquille dans le monde tel qu’il est, sans se soucier que ce monde puisse ravager la vie des autres » et prône la non-résignation et singulièrement à ce qu’il parait impossible de changer. « Il y a quelque chose dans l’esprit humain de profondément conservateur et qui vient de la vie elle-même. Avant toute chose, il faut continuer à vivre. Il faut se protéger, afin, comme l’écrit Spinoza, de « persévérer dans son être ». Lorsque mon père m’expliquait que la volonté peut suffire, il sous-entendait qu’il faut parfois mater en soi cette disposition conservatrice. »
Et sur le bonheur : « Je suis absolument contre cette thèse du bonheur toujours rêvé auquel on n’accède jamais. C’est faux, le bonheur est absolument possible, mais pas dans la forme d’une satisfaction conservatrice. Il est possible sous la condition des risques pris dans des rencontres et des décisions, lesquelles sont proposées, en définitive, à un moment ou à un autre, à toute vie humaine. » (Le Monde, daté samedi 15 août 2015)
→ sans ironie, envie de répliquer que, oui, le bonheur est dans le pré (lire Jaccottet)
→ Cela dit, je pense qu’il faut relativiser. Les deux injonctions, celle du camarade de Tubeuf et celle du père de Badiou doivent être mises en relation, ici avec une personne donnée (particulièrement douée), là avec un groupe humain. Hitler a, bien entendu, voulu la victoire, l’écrasement de tous, mais il ne lui a pas suffi de vouloir. Le vouloir est toujours lié à l’inconscient, qu’il s’agisse de l’inconscient personnel ou collectif. La volonté apparente, fruit d’un esprit plus ou moins clair, est souvent en contradiction flagrante avec l’inconscient qui lui n’a aucun intérêt à ce que cette volonté-là se réalise. Et toutes les morales qui mettent l’accent sur la puissance de la volonté devraient en tenir compte. Il faut parfois savoir passer par un très long détour pour parvenir à ses fins ! (Ces remarques sont aussi très importantes pour le traitement des addictions.)
Elles s’appliquent sans doute particulièrement aux grands créateurs et le Docteur Faustus de Th. Mann est éloquent sur ces processus-là. Il montre bien l’évolution du musicien Leverkühn, l’hyper-singulier, l’hyper-doué, l’être d’élite qui ne supporte pas qu’on le touche et qui va mettre tant de temps et aura surtout besoin d’un pacte fatal avec une puissance supérieure à lui (interne, externe, on pourra ensuite discuter sur la nature de cette puissance) pour entrer dans la plénitude de la création.
Écoutes
Jean-François Zygel, Les Clés de l’orchestre, autour de Des Canyons aux étoiles d’Olivier Messiaen.
Hector Berlioz - Harold en Italie deuxième mouvement. Nobuko Imai. London Symphony Orchestra, Sir Colin Davis
(Le 2ème mouvement, dans l’excellente émission du dimanche matin sur Musiq3, Voyages). Ce qui me rappelle qu’un des passages musicaux qui m’a toujours le plus bouleversée se trouve dans le Requiem de Berlioz (Offertoire, Domine Jesu Christe, ici dans une version de l’Orchestre d’Atlanta, sous la direction de Robert Shaw – ou encore ici, par Leonard Bernstein dirigeant le National, à 50’ environ. Mon propre enregistrement, un 33 tours, est placé sous la direction de Colin Davis).
Les clés de l’orchestre
Je ne connaissais pas encore le principe de cette émission et le moins qu’on puisse dire est que j’ai été emballée. Quelle approche jouissive & en même temps éminemment pédagogique (un tour de force, n’est-ce pas, de combiner les deux aspects !) d’une musique pourtant pas facile. C’est passionnant de bout en bout (là aussi, remarquable et difficile gestion du temps par Jean-François Zygel, rien n’est trop long, rien n’ennuie, tout rebondit sans cesse). Il permet d’entrer dans le langage du compositeur, grâce à de courts extraits qu’il fait jouer par l’orchestre : les oiseaux, les instruments, les oppositions, les couleurs. Son aisance et sa mémoire sont stupéfiantes (énumération des oiseaux exotiques choisis par Messiaen !), il dose bien les exemples donnés au piano, par lui-même et ceux joués à l’orchestre ou par des solistes de l’orchestre (le cor du début, magnifique, toutes les percussions, la machine à vent, etc., le piano). Ses enchaînements sont aussi soignés que ceux de la musique, du très grand art ! Et je pense qu’une telle émission (puisque à l’origine c’est une émission de TV) s’adresse, autre tour de force, aussi bien au public encore peu connaisseur qu’au mélomane averti.
La froideur (Thomas Mann)
L’auteur a souvent parlé, par la bouche de son ami Serenus, narrateur du Docteur Faustus, de la froideur d’Adrian Leverkühn. Étrange et fascinant de voir ressurgir cette froideur dans la grande scène centrale du Docteur Faustus (une vraie scène de théâtre en fait, sans doute transposable sur les planches). Le visiteur demande à Leverkühn d’aller chercher un manteau et un plaid. Il émet un froid glacial qui transit le musicien : « je suis tellement froid, dit le diable, sinon comment pourrais-je résister et trouver habitable le lieu où j’habite ? » (242).
→ Très curieux d’entendre, dans le temps où je recopie ces notes, une émission de Musiq3 la radio belge, consacrée à Paganini, décrit dans son apparence, celle d’un diable auquel, parait-il, on l’a souvent comparé !
Méthode
Concernant Le Docteur Faustus, lecture centrale, il me faudra sans doute revenir ensuite sur certains passages que j’ai soulignés, pour en développer un peu le commentaire. Ils sont trop nombreux et trop denses pour que je procède ainsi au fil de ma lecture.
Fa # mineur
« « Le fa# mineur de l’abime » !!! Bonheur et stupéfaction de trouver cela sous la plume de Th. Mann (p. 243) après avoir été un peu découragée, fut-ce très aimablement, en mes questions sur l’impact des tonalités par un Michel Chion, il y a peu (correspondance privée). Michel Chion qui m’a toutefois aiguillée vers « l’éthos des tonalités ». Par tant de musiciens professionnels, si prompts à expliquer la relativité absolue de la tonalité (qui n’est que transitoire dans une pièce, changeant constamment). Et pourtant ! Je pense que si l’on transcrivait certains nocturnes de Chopin qui sont en fa# mineur en do majeur, on en perdrait l’essentiel.
De l’Allemagne
Il faudra reprendre plus en détails toutes les remarques de Thomas Mann sur les Allemands et l’Allemagne. « L’Allemand est doué mais entravé – assez doué pour s’irriter de ses entraves et en triompher par l’illumination, au risque de déchaîner le diable. » (244). À propos de diable, Mann ne cesse depuis le début du livre de semer des indices sur le diable, le diabolique, il intensifie même ces allusions au fur et à mesure de la montée vers le chapitre XXV.
Nietzsche
Il faudrait aussi étudier l’influence de Nietzsche, sa présence sous-jacente dans le texte, ce que je ne suis pas assez compétente pour faire. Mais je note cela : « De quel genre de temps s’agit-il ? Tout est là. D’un temps de grandeur, d’un temps de folie, d’un temps absolument diabolique où tout se meut en hauteur et en sur-hauteur. ». Dans un passage (p. 246) qui est aussi une superbe description quasi clinique de la psychose maniaco-dépressive ou de la bi-polarité.
Statisme et mouvement (Claude Ballif)
J’ai bien fait de m’accrocher un peu à la lecture de Voyage de mon oreille, dont les premiers chapitres m’avaient quelque peu dépassée. Car en voici un qui lui me parle vraiment : « Les modes de mouvement ».
Ballif note que « pour les Hindous le son représente l’image de la vie, sa naissance, sa durée ou son entretien, enfin son extinction. » (p. 150)
Il attire surtout mon attention sur deux notions essentielles en musique, statisme et mouvement. L’organisation du temps de la musique. La juste répartition de périodes stables et de périodes plus dynamiques, quelle que soit la cause du statisme ou du mouvement, mélodique ou harmonique. Dans certaines œuvres n’a-t-on pas l’impression de stagner, de s’ennuyer dans de mornes répétitions et dans d’autre n’étouffe-t-on pas, faute du moindre répit ? On pourrait appeler cela au fond la gestion de la tension par le musicien. Elle est essentielle. Même si le musicien a renoncé aux structures de repos de la musique tonale, stricto sensu, « il devra de toute manière établir des structures de repos et des structures de mouvement. Pour faire du mouvement en musique, il faut qu’il y ait un certain statisme, il faut un peu plus de mobile ici, un peu moins là, et alors on constate qu’il y a chance de musique et temps agissant. » (153)
→ Chance de musique ! Belle expression et l’on peut rechercher cette « chance de musique » aussi bien dans l’œuvre même que dans son interprétation.
Beaucoup de réalisme aussi chez Claude Ballif : « La musique a besoin de conventions. Cet art divin, si léger, est effroyablement entaché de nécessités matérielles. » (155)
Remarque encore bien utile pour affiner l’écoute, ce qui est une de mes préoccupations centrales : « En écoutant [...] les œuvres musicales dans leur réalité même, dans leur déroulement temporel, on s’aperçoit, malgré la variété extraordinaire des détails, de l’existence d’un même processus général de mouvement. Il y a un fixe sonore, il y a un mobile, ou il y a des mobiles. Il y a des fixes et des mobiles, autour desquels l’oreille perçoit des changements. » (158) et un peu plus loin « Il est beaucoup plus facile d’étudier du stable que du mobile, et cependant c’est le mobile qui intéresse le musicien ».
Sur cette dernière remarque s’adosse aussi sans doute toute sa critique assez virulente de la théorie musicale, dont on peut peut-être dire que par nature, elle tend à figer, à stabiliser, à s’intéresser au stable. Et à ne pas assez prendre en compte tout ce qui fait la mobilité, à tous égards. Une œuvre qui serait écrite strictement selon les canons de la théorie n’aurait pas le moindre intérêt (souvent le cas de celles qui sont dites « académiques ».)
Mais cela aussi : « Le musicien contemporain dialectise la notion de stabilité. On la pose, on la nie, on la dépasse pour la retrouver ailleurs, et la nier de nouveau. » (p. 159).
De la prise de notes
Mais comment écrire ? Matériellement. Petit, en « microgrammes » (Walser). Est-ce plus facile ? Moins énergivore, plus tenable ? La main tend à diverger constamment. Au piano, je la tiens mieux, surtout depuis que je retravaille tous les jours. Mais mon bras si souple quand je suis à mes claviers est si raide quand j’écris ! Pratique perdue ? Microgrammer pour raisons matérielles et spirituelles ?
De l’effet puzzle
Très positive cette soudaine révélation concernant les livres récemment lus sur la musique, avec il est vrai un même filtre : comment mieux écouter la musique ? Je prends conscience de que je nommerais volontiers l’effet puzzle. Même des lectures qui m’ont semblé inégalement porteuses pour moi, me dépassant par leur complexité ou par leur côté technique, viennent entrer en résonance avec les lectures suivantes, comme pièces d’un puzzle venant petit à petit composer une image partielle ou plus générale. Je parlais récemment de l’apprentissage par amplification, il y a aussi l’apprentissage par cette technique-là, points particuliers, ouvrages, réflexions éparses, qui viennent petit à petit trouver leur place dans un ensemble d’échelon supérieur et ainsi de suite.
Il en va de même pour la connaissance que l’on peut avoir de certaines personnes. Au fil des échanges, des lettres et des rencontres, se construisent, par petits éléments, une image, un portrait.