Novalis, un remarquable préambule
J’ai terminé la remarquable introduction d’Olivier Schefer à sa traduction revue, corrigée et augmentée de nombreuses notes nouvelles du Brouillon Général de Novalis.
Novalis qui, dit-il, prônait « un mode de pensée infinie, dynamique et en perpétuel mouvement, susceptible d’épouser les nuances infinies de la réalité. »
Ce préambule se termine par une note très personnelle et émouvante, où Olivier Schefer dit en quoi ce livre est le livre de sa vie : « Le Brouillon général est le livre de ma vie, celui qui m’a permis et me permet toujours d’écrire et de rêver tous les autres, par entrelacs de fragments. » (p.22)
Du lecteur
Dans ce préambule, Olivier Schefer détaille les idées de Novalis sur le rôle du lecteur. Tout à fait révolutionnaires en fait pour son époque, en ce sens que le lecteur n’est plus vu comme une sorte de présence morte et passive, mais comme un acteur du livre.
Il y a le rôle de l’écriture par fragments, avec les « jeux de l’intervalle, de l’écart et la densité du vide qui les dissocie, laisse le texte et le sens en état de suspens indéfini, permettant ainsi au lecteur de relier ces propositions ouvertes et de féconder ses germes. » (p.21). « La grande leçon du Brouillon général (…) est aussi d’imaginer un nouveau rapport au texte, dont le lecteur – auteur à la seconde puissance – se découvre dorénavant partie prenante. Comme s’il y avait autant à lire dans les fragments pris en eux-mêmes que dans leurs combinaisons variées, mais aussi, en creux, dans les espaces vides et négatifs qui les relient en les séparant. "Le lecteur (…) fait d’un livre à proprement parler ce qu’il veut (…) Il n’existe pas de manière de lire universellement valable, au sens habituel du terme. Lire est une opération libre. Personne ne peut me prescrire la manière dont je dois lire, ni ce que je dois lire." » (p.21)
De la contrainte (note de passage)
Pas de containte(s) globale(s).
Des petites contraintes locales, au coup par coup, en fonction des possibilités psychiques et physiques.
Autres 24 préludes et fugues
Je découvre cette œuvre via Res musica, et je suis bien décidée à l’écouter, dès que possible : 24 Préludes et Fugues pour piano de Vsevolod Zaderatski. Voici le début de la note de Jean-Luc Caron : « On assiste, effrayés, à une sorte de restitution d’un destin dramatiquement injuste touché en plein cœur à l’instar de millions d’autres. Vsevolod Zaderatsky, emprisonné à plusieurs reprises au cours des années 1920, fut ensuite privé de liberté en mai 1937 lors de la Grande Purge et envoyé dans un camp de travail en Sibérie au motif de "diffusion de musique fasciste", plus précisément celles de Richard Wagner et Richard Strauss ! En dépit de conditions d’existence dégradantes, épouvantables, déshumanisées, en dépit de la mort toute proche, Zaderatsky parvient à composer cette somme largement inspirée par Jean-Sébastien Bach sur de multiples bouts de papier de récupération au cours des années 1937-38. » (source)
Alain Jouffroy
Bel hommage à Alain Jouffroy, récemment disparu, dans le dernier numéro de Paysages écrits, qui contient aussi des photos très intéressantes de Vincent Motard-Avargues
11 La copia
Faire face est la seule loi / regarder en face / s’objecter soi-même au milieu des objets / s’oublier, s’ouvrir / se donner à la soif des autres / savoir abandonner son nom, ses biens, ses idées, liquider tous les héritages d’un seul coup, par simple décision (extension) de la pensée / sans se presser, car le temps est derrière nous comme une borne / la route n’a pas encore été tracée / ni le boulevard dans la touffeur épouvantable du parc / sans ralentir non plus / Chaque retard est mortel / nous serons deux à le dire, quand place sera faite à celui qui part, à celui qui va / nous n’ignorerons plus rien de l’extrême beauté du désordre, hasard et nécessité confondus / les gens ne se rendront même pas compte, mais la vie une fois changée il n’y aura plus qu’à tendre le temps comme du linge au soleil / l’inconnu fera la force. » (Alain Jouffroy, Mondino Te king, Christian Bourgois éditeur, 1977.)
À propos d’Alain Jouffroy, dans ce même cahier d’hommages, le récit d’une visite que lui fit Arnaud Le Vac. Du même, un entretien avec Marcelin Pleynet. Moins intéressant, questions compliquées et difficiles pour qui n’est pas un intime de l’œuvre de M.P., qui d’ailleurs ne répond qu’en partie et botte en touche. À mon sens.
Beaux poèmes de la roumaine Ligia Dan (Dimitriu), traduits par Sanda Voïca.
« Vous n’avez vraiment pas compris, toujours pas,
que toutes les pièces de votre maison se videront, une après l’autre,
pareilles aux alvéoles sèches d’un rayon de miel ? »
Qui lit, écrit (Christian Hubin)
« Qui lit, écrit, se parle solitaire. Rarement répond. »
Christian Hubin dans une note de lecture pour Poezibao, à propos du livre Géographiques d’Alain Eludut.
Paul Valéry et notre temps
Via Liliane Giraudon qui me signale cette remarque magnifique dans une lettre : « Le problème de notre temps, c’est que le futur n’est plus ce qu’il a été. »
Anthologie permanente
La penser non comme un lourd devoir (ce qu’elle est parfois), mais comme un temps privilégié, une rencontre avec un petit tas de mots qui entraînent loin et profond : « le temps est une avalanche à venir. » (Alain Éludut)
De la contrariété
La contrariété est un feu qui s’allume dans notre for intérieur et qui comme toute source de chaleur et de lumière importante, tend à accaparer l’esprit. D'autant qu'au lieu de prendre un peu de recul et de le laisser mourir d’inanition, nous faisons feu de tout bois susceptible de l’alimenter !
Cette remarque me semble valable pour tout processus intérieur de type obsessionnel.
Flotoir
Je sais très exactement où j’en suis intérieurement en observant la manière dont j’ouvre ce flotoir !
Il y a eu un clair manque de Flotoir, ce n’est jamais bon pour l’équilibre. Le Flotoir me recentre.
Il se trouve que ce matin, ce sont des notes de Jean-Michel Maulpoix sur le carnet de voyage que je choisis pour « l’anthologie permanente » de Poezibao. Et j’y trouve un beau concept, qui colle très bien avec ce que je viens d’écrire à propos du flotoir : l’insularité. Lui raconte que ce sentiment, il l’a éprouvé en prenant des notes en français, ici ou là, au Liban ou à Pékin, dans le brouhaha pour lui indéchiffrable de l’arabe ou du chinois. Je l’éprouve sans doute quand je reviens au flotoir, le bien nommé, que je m’embarque à bord de ce pauvre petit radeau pour renouer quelque chose qui s’effiloche, se perd, se distend.
Du carnet, précisément (Jean-Michel Maulpoix)
Et sur le carnet, je trouve de très belles remarques dans le nouveau livre de Jean-Michel Maulpoix, Le Voyageur à son retour (titre inspiré par Hofmannsthal). Notes sur le carnet et notes sur le voyage dans les deux textes qui encadrent le corps principal du livre. Le « voyage comme exercice de précision stylistique. Travail de l’œil, réveil du corps et assouplissement de l’esprit ». Je pense ici à deux grands voyageurs, James Sacré et Bernard Chambaz (parmi bien d’autres). Mais ce sont eux aussi des champions de la notation de voyage, tous les deux au demeurant aux États-Unis. (Jean-Michel Maulpoix, Le Voyageur à son retour, Le Passeur, 2016, p. 14)
Petites demeures portatives (Jean-Michel Maulpoix)
Cette remarque qui pourrait aussi bien s’appliquer à des carnets qu’à un texte comme le Flotoir : « Ces proses me sont précieuses d’avoir enregistré le pouls de cette vie, au gré de la pensée et de l’émoi. Ces carnets de route ou de traque sont de petites demeures portatives. Comment venir au monde ? Le travail du carnet consiste en cela : y venir, y revenir, aussi bien que le laisser venir à soi… » (p.14)
→ sauf que je n’emploierai pas le mot de traque que je trouve guerrier et violent (particulière sensibilité à tout ce vocabulaire-là en ce moment), mais plutôt le mot d’accueil. Je me souviens avoir dit du flotoir que c’était un potager au sens ancien du mot, un lieu où l’on recueille et garde ses potages. Et au sens moderne, puisque de toute évidence c’est un lieu de transplantation et de bouturage !
Double vue (J.-M Maulpoix)
J’ai deux yeux : l’un pour l’époque, l’autre pour la nature ; l’un pour la terre proche, l’autre pour les lointains ; l’un pour les semblables, l’autre pour les dieux qui ne sont plus… Je vois double, je vois mal, cherchant des points d’intersection et des lignes de fuite. Je perds et tords ma langue. » (p.14)
Et un peu plus loin, J.-M Maulpoix poursuit son idée, sur un mode passablement mélancolique : « C’est encore notre vie, ce mélange de proche et de lointain où s’en vont traîner la savate nos désirs et nos regrets. Du vent ! De la poussière qui vole ou qui se tasse dans un angle mort derrière la porte. Poussière d’espérance et d’ennui, une vieille poudre humaine d’os pilés. » (p.15) et encore « "un sentiment lézardé du présent, un malaise diffus" : il faut au poète, alerté de l’époque, une intime connaissance de ce qu’elle efface. » (la citation est de Hofmannsthal).
→ quelle tâche pour le poète d’aujourd’hui s’il doit rendre compte de ce qui s’efface, de tout ce monde qui s’enfonce dans la nuit du temps, de ces mœurs, manières et modes de vie qui disparaissent en continu, de ce rapport au monde, en fin de compte, qui change à perte de vue, sans aucune cesse !
Du carnet, toujours
Le carnet, dont je fais usage bien sûr, mais le carnet dont l’usage par les écrivains, les artistes en général, me fascine depuis toujours. Le lieu du surgissement, de la notation, une forme d’écrit presqu’intime, à la racine de la création. Les Carnets d’André du Bouchet ! Les carnets qui m’intéressent souvent (comme les Journaux, les correspondances, les Cahiers et les Zibaldone) bien plus que l’œuvre aboutie qui souvent m’exclut. Alors que le carnet, s’il m’est montré, m’accueille, m’invite, me donne envie de poursuivre aussi de mon côté, voire à son côté.
Voici les extraits de la postface de ce même livre que j’ai choisis hier pour l’anthologie permanente de Poezibao :
« Carnet : "petit cahier de poche, destiné à recevoir des notes", dit le dictionnaire. Il en est de toutes sortes, formats et qualités. Ce ne sont souvent que des outils dérisoires, cornés, griffonnés. Faits pour les rudiments, les ébauches, les amorces, les esquisses… Destinés à se faire la main ou à garder la main, d’un usage un peu maniaque, de l’ordre du secret.(…) Un psychanalyste dirait que sa nature est de type transitionnel, puisqu’il instaure un espace qui se situe à mi-chemin du subjectif et de l’objectif : une aire intermédiaire d’expérience entre le dehors et le dedans, affective et intellectuelle à la fois, à même de constituer une défense contre l’angoisse de l’inconnu. S’il n’appartient pas au "corps propre", il le prolonge illusoirement. L’une de ses fonctions est de favoriser, voire de véhiculer et de représenter la transition entre l’intime et l’étrange. » (p.109)
Et cela, essentiel et si juste : « le carnet est manière de poursuivre ou de rétablir une conversation avec soi-même. ». Tout comme le lecture : « Qui lit, écrit, se parle solitaire » (Christian Hubin, cité un peu plus haut)
Au fil du livre, du voyage
Encore ces belles remarques très mélancoliques, imprégnées de littérature, de Jean-Michel Maulpoix : « tous les chemins qu’il n’a pas pris et où poussent à présent mauvaises herbes et chardons » (p.16) ou encore « tu le connais, ce passager du soir, à demi invisible, qui voyage à côté de toi : ton reflet dans la nuit, mal éclairé, mouillé de pluie, une ombre qui te fixe lorsque tu la regardes. » (p.17). En filigrane me semble-t-il Hofmannsthal, nommément cité mais aussi tout le romantisme allemand. Une ambiance à la Caspar David Friedrich. Loin de celle où nous entrainent les pages de la première partie du livre, qui me retiennent beaucoup moins : La Havane, Tel Aviv, la Moravie.
Avec toutefois cette amusante théorie du calamar : « je n’aurai pas tout à fait perdu mon temps, puisque de mon oisiveté et de ma solitude j’aurai fait de l’encre. » (46)
Problème et solution (note de passage)
Ne pas chercher la solution mais la laisser venir toute seule, à son heure – Elle sait que la question est posée – c’est l’unique préalable, l’unique nécessité – elle se manifestera quand nous serons prêtes, elle et moi.
De la poésie et de la photographie (à partir de J.-M Maulpoix)
« La poésie, qu’on se le dise, n’écarte pas du monde. Elle nous le rend, scandé, césuré, plus présent, plus à vif, dans l’urgence des cadrages et des découpes qu’elle lui impose. »
Un peu plus tard dans la soirée, je lirai un rapprochement passionnant, mais complexe, fait par André Hirt, entre la musique et la photographie. Ici je fais bien sûr le parallèle, autour de cette notion de cadrage, entre poésie et musique.
Poésie, musique et photographie qui sont mes trois grands domaines de prédilection, est-ce un hasard ?
De la langue de l’autre (à partir de J.-M Maulpoix)
« Cela reste un grand mystère, ce qui se passe dans la langue de l’autre. »
→ Propos apparemment banal mais qui, si l’on y songe vraiment, ouvre un abîme. Renvoie à maintes expériences, variantes de la remarque de Montesquieu, comment peut-on être persan ? : comment fait-on pour parler cette langue, fascination pour la facilité de l’autre dont c’est la langue maternelle, plus encore si nous nous échinons à apprendre la langue qu’il parle. Et plus profondément encore, quelle représentation du monde, forcément différente de la mienne, suppose l’usage de cette langue-là ? On peut accentuer encore le sentiment de vertige en pensant que la langue de l’autre, c’est aussi celle du tout proche prochain, de même langue que soi. En principe. Que dit-il que je n’entends pas ? Que dis-je qu’il n’entend pas comme je pense qu’il l’entend ? Etc.
De la musique (André Hirt)
Je reprends ici l’étude des Chroniques du 16 qu’André Hirt a publiées sur le site Strass de la philosophie et qui pourraient faire l’objet d’un livre, sous le titre Staccato, Musiques, existences, philosophies. Les chroniques seront amendées et augmentées de deux chapitres inédits.
Le premier, « L’Empreinte des jours », fait partie de cet inédit.
Et d’emblée cette question fondamentale autour de laquelle je ne cesse de tourner : « Il arrive que ce soit dans des traits qui se soustraient au langage, voir l’interdisent, que nous éprouvons la proximité à nous-mêmes, proximité que nous ne provoquons donc pas mais qui nous vient, comme un rappel appelant précisément à une reconnaissance, qu’elle soit d’identité, de lieu ou de disposition, d’atmosphère ou de climat. Ainsi, qu’est-ce qui nous vient, qu’est-ce qui vient à nous ce matin en entendant par on ne sait jamais quel hasard le début du Concerto pour violon de Korngold interprété par Jascha Heifetz, et qui ne se communiquerait pas ainsi par une autre œuvre ou même dans une autre interprétation » ?
La musique sait ce que nous ne savons pas (André Hirt)
« C’est donc de la musique qu’il est question. Ou de la musique qui est la réponse comme question. Car elle répond, dans tous les sens du terme, tout en étant pour nous une question. Et l’on doit alors convenir qu’elle, la musique, sait ce que nous ne savons pas. Davantage : dans l’occurrence de l’écoute, elle sait de nous ce que nous ignorons, alors que l’expérience communique précisément que c’est cela que nous éprouvons : un savoir de nous qui nous échappe, un savoir non su qui s’impose avec toute son autorité, une vérité pour tout dire dont aucune formule de la langue ne pourrait faire état. C’est ainsi que nous serions manifestés à nous-mêmes. »
De la visitation musicale (André Hirt)
« Toujours est-il qu’on ne sait pas quand ni comment la musique décide de sa visitation. À chaque fois, nous avons la sensation – il arrive même que ce soit le sentiment – d’une annonciation. Ainsi se conjuguent l’angélisme musical et l’érotisme qui lui est consubstantiel. La danse elle-même n’est que le relais de la sensation et du sentiment, et, à certains égards, elle forme, au sens le plus fort, l’écriture de la musique, sa mondanéisation, ou encore son seul accomplissement possible dans l’espace subjectif, à savoir le corps. Toutefois, à la simple visitation, donc à l’écoute de ce qui nous vient et nous traverse, nous dansons déjà : nous tanguons et chavirons, nous glissons et montons, nous nageons et nous volons. Des profondeurs jusqu’au firmament "la musique creuse le ciel" et rappelle que notre temps du monde n’est pas le sien. »
→ En cela la musique s’apparente à l’expérience. Pourquoi soudain dans le brouhaha insensé des bruits et signes, entendons-nous quelque chose qui s’isole de lui-même, nous isole et nous tire l’oreille. Qui éteint le brouhaha et nous appelle, nous parle, nous émeut, nous traverse, nous remue.
Isoler, précisément
Ce vieux rêve d’isoler dans l’œuvre musicale un passage (ce que l’on peut faire avec la partition et un instrument de musique, isoler le thème, retrouver cette petite phrase qui sans qu’aucune explication d’aucune sorte soit possible, nous vrille corps & âme à chaque réécoute : sol-la-sib par exemple dans le premier mouvement du concerto n° 2 de Saint-Saëns, dans la belle version de Louis Schwizgebel). Il y a comme une reconnaissance, l’apparition d’un pattern, quelque chose qui aurait été prélevé sur nous, comme par un pochoir, inséré dans cette œuvre-là et que son écoute permet de retrouver, recomposant alors une forme d’unité, comblant fugitivement une béance. Il faudra y revenir -chant intérieur, écoute réelle, fantasme auditif- et ce sera à chaque retour la jouissance musicale qui est bien plus qu’un plaisir. Si cela se savait, tous seraient arrêtés en pleine rue, en pleine vie, en pleine action, pour jouir de cela. Incroyable assomption de la symphonie n°4 de Sibelius en son début. Visitation, assomption, étrange recours à un vocabulaire très connoté ! Et tournant autour de la même figure évangélique.
Ré-accouplement des temps
« Il n’y a donc pas que la musique qui creuse le ciel, il y a la photographie qui décloisonne le temps ». (André Hirt)
Et en ce sens on aurait bien à faire ici avec une jouissance de type proustien, une jouissance de ré-accouplement des temps écartelés. Je vais creuser ce parallèle, complexe, qu’André Hirt établit entre photographie et musique, navigant un peu librement dans ce premier chapitre.
Du philosophe et du lecteur
« C’est le propre d’un philosophe, n’est-ce pas, d’accepter de ne pas s’y reconnaître » dit André Hirt.
→ J’ajoute : du lecteur aussi et que c’est plutôt bon signe si l’on ne s’y reconnait pas. C’est qu’on n’est pas en train de lire une énième variation autour du même, mais quelque chose qui est autre, qui déstabilise, qui dérange, déroute. Être dérouté, quitter le chemin balisé, ce sera peut-être un de ces chemins dont parlait Maulpoix, précédemment abandonnés, où poussent à présent mauvaises herbes et chardons.
Propos fort d’André Hirt sur le recours trop facile aux oppositions et aux contradictions : « La folie et l’horreur s’abattent sur ceux qui s’écartèlent dans l’opposition. » Ce dualisme qui mine trop souvent notre raisonnement, qui perturbe nos perceptions, qui nous pousse sans cesse à classer, trier, juger, admettre ou exclure. Par habitude et commodité.
Philippe Jaccottet, Francis Ponge
J’ouvre Ponge, pâturages, prairies, un court livre de Philippe Jaccottet tout récemment paru aux éditions Le Bruit du Temps. Il débute par une émouvante évocation de l’inhumation de Francis Ponge, dans un cimetière de Nîmes, où se retrouvent une vingtaine de personnes seulement. Le 10 Août 1988.
Question et solution
Voici que me revient ma note sur cette « question de la solution » en lisant ces propos de Francis Ponge : « pas chose à atteindre, mais à attendre », lorsqu’il parle de la vérité et qui sont cités par Philippe Jaccottet. Ponge qui écrivait aussi à la mort de Braque, toujours à propos de cette même vérité : « tout ce que nous pouvons faire, plutôt que de nous lancer à sa poursuite, c’est tenter de ralentir notre esprit, qu’Elle nous rejoigne. » (p.18)
Ce qui doit toucher l’âme
et on pourrait encore ajouter cette remarque d’Hofmannsthal, citée, elle, par J.-M. Maulpoix : « Ce qui doit toucher l’âme, cela ne se laisse pas prévoir. »
→ Et se souvenir que l’immense tort, ensuite, si quelque chose a bougé, nous a touché, s’est produit, a été de l’ordre d’une expérience, c’est de vouloir que cela se reproduise et de préférence à l’identique ! Que de soirées de lectures touchées par une sorte de grâce et qui propulsent la journée suivante dans l’attente de la soirée du lendemain, qui ne sera qu’un lamentable fiasco, toutes braises éteintes.
Notes de voyages (Jean-Michel Maulpoix)
Dans Le Voyageur à son retour, après la belle introduction, les nombreuses annotations de voyage dans des contrées plus ou moins exotiques et qui ne m’ont pas retenue cèdent la place à de courts textes en prose qui m’attirent davantage.
Mais quel curieux principe que celui de la collection Hautes Rives des éditions Le Passeur où parait ce livre, puisqu’il comporte à la fin un cahier intitulé « Carnets des lecteurs », constitué en fait de notes de lecture avant l’heure, anticipées presque, autour du livre que l’on vient de lire. Peu m’ont paru bien convaincantes, mis à part le travail subtil et érudit de Michèle Finck qui travaille le rapprochement Hofmannsthal/Maulpoix qu’on ne peut manquer de faire tant l’écrivain autrichien est présent dans le livre. Elle montre ce qui, en fait, différencie en profondeur les deux écrivains.
Jaccottet, Ponge, Malherbe
Ce que j’aime dans ce livre de Philippe Jaccottet, outre la grande délicatesse d’approche et sla mélancolie propres à l'auteur, c’est aussi la franchise avec laquelle il envisage le travail de Ponge et les grandes différences qui les opposaient. Il ne le suit pas du tout par exemple dans son admiration effrénée pour Malherbe ou pour Rameau et il écrit même : « A propos de Rameau comme de Malherbe, Ponge ne s’échauffe-t-il pas un peu en parlant (il me semble que l’allemand dit cela de façon plus ramassée, plus forte : sich heißreden) pour emporter la conviction parce que ce sont deux de ses porte-étendards ? » (p.30).
→ Je ne peux m’empêcher de goûter ce sich heißreden. Wunderschön !
Jaccottet et la musique
Je sais que c’est un thème important, je ne connais pas bien encore le rapport de Jaccottet à la musique mais ce que je lis ici me le laisse supposer profond et important. Avec par exemple cette très belle analyse de la manière différente dont il reçoit les Variations Goldberg de Bach ou Schubert. Jaccottet écrit qu’à propos de Bach qu’il s’est aperçu qu’il lui était « difficile de trouver des analogies d’ordre intuitif pour en traduire, même approximativement, la beauté souveraine » alors qu’ajoute-t-il il y était « quelquefois parvenu, tant bien que mal, pour Purcell ou pour Schubert ». Avec Bach il dit avoir noté, seulement un « sentiment de plénitude, explicable par le fait que l’on se sentirait tout entier "à l’intérieur de" la musique, sans qu’il n’y ait donc plus aucune place pour une tension, une "Sehnsucht", vers autre chose de lointain, de dérobé ». Et il ajoute « c’est comme si la raison jubilait ».
→ C’est clairement cela que l’on éprouve souvent en écoutant Bach, une jubilation de la raison, ce mélange d’admiration pour la force de l’esprit et de jouissance de cette beauté sans référence humaine et pourtant tellement humaine. On l’éprouve aussi quand on joue un peu cette musique : on est à l’intérieur de la logique de Bach, une logique dont découle la musique qui est entièrement musique. On est loin des spéculations bien trop abstraites de certains sérialistes qui ne font pas franchement jubiler la raison (dépassée !) et encore moins l’oreille.
« L’objet muet à douer de parole »
Par courts chapitres, Jaccottet tente une approche de Ponge, une approche critique mais qui est aussi une approche intensément personnelle, qui émeut et en dit aussi beaucoup sur Jaccottet lui-même. Il évoque cette méthode pongienne d’intégrer au livre publié les approches successives de l’objet muet à douer de parole et c’est pour cette fin de phrase que je relève cette citation. Admirable et si féconde pour la pensée et la pensée de la poésie, voire de la musique, cette formule : « l’objet muet à douer de parole » (p.35)
Deux manières d’envisager le poème
Poursuivant le parallèle entre Ponge et lui-même, Jaccottet montre que « Ponge peut et veut parler de n’importe quoi : galet, cageot, lessiveuse, pomme de terre » alors que pour lui « le poème lyrique naît d’une rencontre inattendue, nullement provoquée, mais accordée à la nature intime du poète au point de susciter aussitôt en lui une émotion spécifique »
→ expérience dont je pressentais l’importance, qui m’a effleurée, mais si rarement et parcimonieusement que j’en déduis, logiquement, que je ne suis pas poète. Je m’en doutais depuis un moment !
Le pur jaillir (Jaccottet)
Viennent ensuite ces pages magnifiques que j’ai reprises ce matin dans « l’anthologie permanente » de Poezibao et que je transcris ici :
« Car ce qui tenait, ce qui tient, dans une certaine mesure, devant la mort (non la mort imaginée ou pensée, mais la présence d’un être mort qui fut proche – sans même parler de la douleur, qui est une autre affaire), ce pourrait n’être pas seulement, ni nécessairement, la Parole (religieuse, de quelque religion que ce soit) ; pas seulement ce que l’on est en droit d’appeler, en pesant ses mots, le sublime (dont je verrais en ce moment précis l’image la plus juste chez Dante, dans le pas fier et douloureux de Dante du plus bas au plus haut de la montage du monde) ; pas nécessairement le "parfaitement accompli" (dont la perfection même, au contraire, risque de se briser contre pareil écueil). Non. Ce pourrait être autre chose encore, à propos de quoi m’est revenu en mémoire l’adjectif double forgé par Hölderlin dans "Le Rhin" ; "reinentsprungenes", le "pur jailli", "ce qui sourd pur", dont il nous avertit qu’il est "énigme."
Or je crois que la chose "jaillie pure" de Hölderlin n’est pas très loin de "l’étincelle d’or de la lumière nature" de Rimbaud, chez qui sa recherche est essentielle, ce qui légitimerait le "mythe" créé autour de son œuvre en lui donnant une place tout à fait à part dans la poésie moderne. Que Rimbaud, en effet, ait été plus proche de la source qu’aucun de ses contemporains, je crois que cela s’entend immédiatement, sans qu’il soit besoin d’en dire plus ; même si l’impossibilité de fonder en raison cette différence peut gêner, rendre le texte, et l’ébranlement qu’il produit, suspects à un esprit trop positif. » (p.39)
De la musique encore, avec Philippe Jaccottet
et dans ces mêmes pages également reprises dans Poezibao, il ajoute à propos de ce jaillissement : « dans la musique, il pourrait s’agir d’un thème, de quelques mesures, d’une simple modulation (comme il en est de si parlantes, notamment, chez Schubert) ; ici comme là, de guère plus qu’une inflexion. (Et il m’est arrivé non pas de penser, là encore, mais de ressentir que la poésie, et la musique, dans leurs moments de magie, ou de grâce, semblent précisément infléchir le mouvement du monde, fléchir la rigueur du destin.) » (p.42)
Des virtuoses
Cette formule, dure, mais juste de P. Jaccottet ; « tous ces virtuoses dont notre temps est infesté. ». Je les entends, les virtuoses de la parole déjà évoqués dans ce flotoir, et les très brillants mais très creux virtuoses qui envahissent les concours musicaux (mais souvent ne vont pas très loin au-delà de cette gloire éphémère car le vide de leur interprétation a tôt fait de crever les oreilles). Jaccottet pense lui ici particulièrement aux virtuoses de l’écriture (qu’il associe aux « précieux »), je les connais aussi, je reçois leurs livres, j’essaie de les lire… Ils sont loin de « l’énigme que l’on ne peut résoudre en autre chose qu’une énigme ». Une grande interprétation creuse encore plus le mystère de l’œuvre.