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Rédigé par Florence Trocmé le 09 février 2016 à 11h29 dans photomontages | Lien permanent
Des choses (Laurent Albarracin)
Laurent Albarracin clôt son remarquable Le Grand Chosier par une « Postface aux choses », très dense et complexe qui vaudrait à elle seule une analyse détaillée. Ou de très longues citations.
Je retiendrai celle-ci : « Les choses ont ceci de particulier qu’elles sont plus générales qu’elles en ont l’air. Je veux dire qu’elles touchent à infiniment plus qu’elles-mêmes alors même qu’elles ne sont qu’elles-mêmes ».
→ phrase qui me semble tellement emblématique qu’on peut se demander si toutes les variations de « chose(s) » en choses précises ou concrètes au fil du livre (semoule, sel, taupe, eau, etc.), n’en sont pas une illustration, voire une application.
De la résonance
« En toute chose vibre la résonance de cette chose, elle y résonne comme une tige de fer qui en donne le la, qui la met au diapason de ses attendus sensibles » (154), et un peu plus loin : « Il y a en chaque chose l’aiguille du phonographe qui appuie son diamant sur les aspérités des sillons de la chose. »
→ Laurent Albarracin regarde la chose comme le peintre d’une nature morte. L’un comme l’autre ne visent plus la chose locale, limitée, mais l’essence de la chose et son existence, ensemble. Ce pot-là, mais tous les pots, ce pot-là mais celui de l’Antiquité comme celui de Morandi donc de Jaccottet mais aussi de moi avec toutes mes occurrences de pots, de cruches, de vases, tous les contenants croisés, rêvés, imaginés, vus en terre/fer/verre ou en images.
De la pomme (L. Albarracin)
« Une pomme aura toujours l’usufruit de la pomme » (155)
Quelle expérience ?
Quel type d’expérience est à l’origine de cet art poétique ? Il semble parfois traversé par des allusions aux grandes sagesses, essentiellement bouddhiste ou zen.
De la montagne (Laurent Albarracin)
« L’insurrection brisée dont elle est l’amas magnifique »
De la cloche (L. Albarracin)
« Quelque chose cloche dans la cloche qui est comme un chapeau inconvenant mis sur sa chamade irrépressible » (158)
→ quelle justesse de « vue » : oui la cloche ne va pas avec son aspect, qui ne dit rien de sa nature et de sa puissance, de son pouvoir d’engendrer l’émotion la plus intense (pour moi). Elle a l’air godiche la cloche, en particulier quand elle n’est pas dans son clocher. Elle n’est elle-même que quand on ne la voit pas mais qu’on l’entend, c'est-à-dire très peu de son temps. Elle est tellement cloche, que les anciennes cloches de Notre-Dame de Paris suscitent en ce moment un conflit juridique ubuesque entre le Diocèse de Paris, l’État et un couvent de moines traditionnalistes en construction dans le Nord qui était censé les récupérer. (158)
La métaphore tautologique (L. Albarracin)
Elle me semble, cette métaphore tautologique, centrale dans le travail de Laurent Albarracin qui explique doctement (ironie) que « tout corps plongé dans le bain de lui-même subit une poussée vers la métaphore tautologique proportionnelle à son être. La métaphore tautologique – ou ressemblance propre – a en effet comme source cette résistance ohmique (ou homérique) qu’est la chose dans le circuit de la chose » (158)
Dictons, formules, kōans
On relève ici ou là des expressions toutes faites, détournées et renvoyées au lecteur : « il n’y a rien de nouveau sous le soleil, alors que tout est neuf après la pluie. » (159) ; « Si vous rencontrez un problème, aimez le problème et vous verrez qu’il y a là une bonne part de la solution. » (160)
D’une lecture l’autre
Albarracin pourrait interroger Olivier Domerg : « cette bizarre bigarrure [du monde] ne serait-elle pas la fameuse grande quadrature du cercle ? »
D’un écho sans sa source (L. Albarracin)
« La chose est double et une : elle est elle et elle est neuve et inédite d’être elle. Elle est dans un rapport de symétrie à soi et d’écho amputé de sa source. » (170)
La « Postface aux choses » est difficile. Elle éclaire sans éclairer, explique en égarant, renvoie continument à cette espèce de boucle rétroactive infernale que Laurent Albarracin établit, au cœur de ses textes. Exactement comme avec ces phrases ou vertiges en abyme où chaque fois que l’on croit tenir du solide on est en fait renvoyé à du encore plus fuyant, à l’incertain, à la borne suivant à l’intérieur même du vertige, qui n’est en fait que la relance du vertige à l’infini. La borne aperçue n’est pas point d’ancrage, elle est catapulte vers encore plus de vertige. Un effet que l’on peut créer en soi, que l’on crée dès l’enfance parfois mais qu’il faut vite interrompre sous peine de créer un court-circuit mental.
Tout objet est une implosante fixe, comme ces bornes à relance du vertige.
Lire est alors une expérience
Une expérience au sens fort de ce mot, une sorte de révélation intérieure qui peut amener vers des états inconnus, vers des prises de conscience susceptibles de bouleverser l’ordre précairement établi en soi.
Et je ne suis pas sûre qu’Olivier Domerg, vers qui je retourne en alternance avec Laurent Albarracin, soit en mesure d’apaiser tellement cette oscillation pendulaire. Je le retrouve en son chapitre 3/9 (oui lire est une expérience, une visite, qui devient parfois visitation) : « c’est seulement dehors auprès des couleurs du jour qu’il écrit. » (Le Temps fait rage, p. 46). Visite donc non, plutôt marche aux côtés : « Seule compte l’intensification du fait & de l’expérience d’écrire. » (47). « Il n’est de formulation que relative, que soumise à l’inachevable. »
→ Certes, mais il ne faut pas oublier que chaque mot et chaque assemblage de mots sont porteurs de résonances chez le lecteur : « l’ocre le rose pâle le gris bleuté l’orangé, la lumière chaude », chacun de ces jalons et tous ensemble engendrent quelque chose chez le lecteur et chez un lecteur donné de plus en plus d’échos, de résonances, de vibrations au fur et à mesure qu’il vit et qu’il passe son chemin lui aussi. Personne ne lit cette phrase de la même manière ni de la manière dont l’auteur l’a pensée.
Récurrences (O. Domerg)
Chez Olivier Domerg de courtes phrases reviennent, comme si les mêmes constats devant le paysage suscitaient les mêmes réflexions, les faisaient remonter à la surface « il faut être têtu comme le sont les choses. » (48). Olivier Domerg qui affirme que « s’il est "l’impossible", le réel n’est pas l’informulable dont la poésie prétend, avec le mystique, détenir l’accès. » (49)
Du quatuor à cordes
J’ai toujours été fascinée par cette forme musicale et je découvre le très bel article que Patrick Szersnovicz dans le dernier numéro de Diapason : « le Quatuor à cordes depuis 1950 ». Avec une discographie de 10 disques que je vais tenter d’écouter (Carter, Lutoslawski, Ferneyhough, Ligeti, Crumb, Lachenmann, Dutilleux, Nono, Tippett et Posadas). « Formule prestigieuse et sévère de musique pure, apparemment impropre à toute rupture ? Le quatuor à cordes, le plus lucide support d’idées musicales jamais façonné, s’est au contraire révélé capable de susciter les changements les plus spectaculaires dans l’évolution du langage musical. L’avant-garde des années 50 fait mine de décréter son obsolescence avant de s’apercevoir qu’il peut être un phénoménal outil de prospection. Depuis plus d’un demi-siècle, la multiplicité des courants donne le vertige, qu’ils soient ancrés dans une tradition prolongeant, même de loin, l’idéal de conversation en musique développé par Haydn et Mozart, véritables pères du quatuor, ou bien issus d’une avant-garde faisant effrontément table rase. » (in Diapason, n° 643, février 2016)
L’erreur de Broca
L’aire de Broca, cette fameuse zone du cerveau où se trouverait le siège de la parole. Et une théorie, dite localisationniste, qui attribue ainsi des zones bien définies du cerveau à telle ou telle fonction. Le dogme en neurologie semble-t-il. Sauf que l’expérience pourrait bien démontrer tout autre chose. Et qu’un concept pourrait battre en brèche ce dogme localisationniste, pour lui substituer une nouvelle approche fondée sur des découvertes somme toute assez récentes et qui démontrent l’incroyable plasticité cérébrale. C’est tout le thème d’un livre fascinant, qui se lit comme un roman : L’erreur de Broca du neurochirurgien Hugues Duffau : « Ce concept de plasticité cérébrale est devenu un sujet d’étude pour moi, une œuvre à construire, jour après jour. Il bouleverse en partie ce que la neurologie nous a enseigné depuis cent cinquante ans en posant l’aire de Broca, fer de lance de ce que l’on a appelé le localisationnisme, comme une vérité absolue : l’organisation du cerveau est divisée en régions, chacune correspondant à une fonction spécifique. Ce qui est faux, comme le montrent justement les mécanismes de plasticité cérébrale. »
De l’intuition
Belle remarque sur l’intuition d’Hugues Duffau : « L’intuition est un accélérateur de temps, elle provoque des raccourcis et des fulgurances, elle aide à franchir des limites. Bien sûr, il faut savoir ne pas trop se laisser griser par elle, sinon on risque d’occulter certains détails et de se perdre. C’est tout un jeu d’équilibre, d’observations et d’autoévaluations. »
Intuition qui entraîne souvent une forme de rapidité d’action. Il y a comme une évidence qui ouvre le chemin. Dans lequel on s’engouffre. L’erreur d’aiguillage, de décision, de choix est le risque à prendre mais le jeu en vaut la chandelle. Est-ce de l’intuition cette expérience souvent faite d’une idée, voire d’un projet qui se présente tout à coup, de façon inopinée, inattendue ?
Une autre langue, d’autres expériences
Et bien sûr je suis sensible à cette autre remarque, autobiographique, d’Hugues Duffau alors que tout jeune mais déjà à la poursuite de la réalisation de ses intuitions sur le fonctionnement du cerveau, il part à Seattle travailler avec le seul chirurgien au monde qui opère alors le cerveau en éveillant le patient pour déterminer avec lui, par stimulation, la localisation de certaines fonctions et ainsi éviter de lourds handicaps.
Revenons à la langue pour l’instant : « Parler dans une autre langue, c’est un peu changer sa façon de penser et d’agir, comme j’allais m’en rendre compte. Comme je ne maîtrisais pas parfaitement l’anglais, je serais obligé dans les jours prochains de synthétiser ma pensée, d’utiliser des raccourcis, ce qui sans doute m’a conduit à des raisonnements et des associations d’idées inattendus. C’est aussi cela qu’on attend d’un chercheur : qu’il soit capable de sortir de son contexte et de ses habitudes pour voir le monde sous un jour différent. Changer de cerveau, lui imposer une autre manière de penser… Parmi les expériences à connaître, parfois il est bon en effet de pouvoir s’immerger dans un milieu inhabituel, car cela peut déclencher une sorte d’électrochoc affectif et cognitif très salvateur. Je m’en suis rendu compte à l’occasion de ce voyage d’étude à Seattle. » Et il ajoute un peu plus loin : « apprendre à bien apprendre, mais aussi apprendre à désapprendre pour comprendre autrement. »
Camille Claudel et Kafka (Hugues Duffau)
Je note chez Hugues Duffau deux références très intéressantes. La première à Camille Claudel, la seconde à Kafka.
« Chose incroyable, cette découverte tenait du bon sens, de la simple observation et non d’un processus de recherche scientifique complexe. Cet épisode m’évoque la phrase métaphorique employée par Camille Claudel pour commenter son art de la sculpture : « Les personnages existent déjà dans le bloc de glaise, il suffit de les dégager. »
Et « Avec le recul, je constate comme une sorte de complicité avec le personnage de K. dans Le Château. Nous sommes tous les deux des géomètres : les cartographes des territoires énigmatiques qui sous-tendent l’organisation cérébrale et humaine. »
→ et je ne peux m’empêcher de faire un rapprochement entre ce que je lis dans ce livre d’Hugues Duffau et ce que j’ai lu, ces derniers jours, sur l’intelligence artificielle, notamment dans le sillage de la victoire d’un ordinateur sur un très grand joueur de Go. Je ne suis pas capable de dérouler une argumentation comparative des modes de fonctionnement, c’est bien trop complexe. Je ne peux m’empêcher de penser, a priori et comme beaucoup, que jamais la machine… et pourtant ! Dans certains domaines, elle fera, elle fait déjà bien mieux que le cerveau humain, mais il lui faudrait intégrer des dimensions qui sont pour l’heure trop humaines, si l’on peut ainsi formuler les choses, l’affectivité, la sensitivité, la génétique, pour pouvoir reproduire, même à petite échelle, le comportement de l’homme. Mais je sais, et parfois bien sûr je le crains, qu’il faut s’attendre à des résultats spectaculaires et potentiellement problématiques. Il y aura un défi dont on se demande si c’est alors l’homme qui le relèvera ou la machine à l ’image de l’homme. Vertigineux.
Rédigé par Florence Trocmé le 09 février 2016 à 11h25 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent