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Rédigé par Florence Trocmé le 29 octobre 2016 à 11h52 dans photomontages | Lien permanent
Entendre avec ses mains
Je découvre sur l’excellent site « Brain Pickings » cette lettre d’Helen Keller au New York Symphony Orchestra, le lendemain d’une diffusion de la Symphonie n°9 de Beethoven, Helen Keller qui était sourde et aveugle : (ma traduction, avec quelques approximations) « J’ai la joie de vous informer que bien que sourde et aveugle, j’ai passé une heure magnifique hier soir à écouter à la radio votre Neuvième de Beethoven. Je ne veux pas dire que j’ai « entendu » au sens où les autres personnes entendent. La nuit dernière, alors que nous écoutions en famille votre magnifique interprétation de cette œuvre immortelle, quelqu’un a suggéré que je pose ma main sur le haut-parleur pour voir si je percevais les vibrations. Il dévissa le couvercle et j’ai posé doucement ma main sur la membrane du haut-parleur. Quelle surprise de découvrir que je pouvais sentir, non seulement les vibrations, mais aussi le rythme passionné, la pulsation et l’urgence de la musique ? Les vibrations entrelacées et entremêlées des différents instruments m’enchantèrent. J’étais en fait capable de distinguer les trompettes, le rôle des timbales, les altos et les violons chantant dans un merveilleux unisson. Comme les voix des violons flottaient et s’épanchaient au-dessus des voix plus basses des autres instruments. »
Donc, après cette suggestion si inspirée d’un de ses proches, il s’est ensuivi pour elle un feu d’artifice de sensations vibratoires qui l’amènent à ces descriptions saisissantes quand on réalise qu’elles viennent de quelqu’un qui n’a plus vu ni entendu à partir de l’âge de deux ans.
C’est infiniment émouvant et tout à fait passionnant. Nous les voyants, nous sommes des invalides en ce qui concerne maintes perceptions et sensations, les sons en particulier, tant la vue domine tout et le toucher et l’olfaction de manière encore plus flagrante.
À Terre-Neuve (Géraldine Trubert)
Je découvre petit à petit le travail de l’artiste plasticienne mais aussi écrivain Géraldine Trubert. Je fais un relevé, sur son site, de cela, qui me parle tant :
« Terre-Neuve est une île et province canadienne au large de la côte atlantique.
Là-bas, des barques, des souches, des baraques, des baleines, un ours et l'océan tout autour.
J'y suis allée trois fois depuis huit ans et j'habite encore ces paysages. Des îles, des arbres et des hommes.
Entre là-bas et ici sont nés des dessins, des histoires, un livre d'artiste, un imagier,
essayant chaque fois de montrer ce que je vois de près à ceux qui sont loin.
Ce récit-géorama est une traversée en images, un archipel en quelque sorte,
tel un collage de mémoires, de vécus et d'intuitions.
Du littoral à l'intérieur de la maison, la forêt aussi s'étend.
→ cela parle très fort à mon monde imaginaire, tant par la localisation de tous les lieux qu’elle parcourt, souvent des îles, souvent septentrionaux, par le type de collecte qu’elle pratique et qui me renvoie à ce projet très embryonnaire de Fotoir : travailler à partir des photos prises pendant les voyages, les « absences » qui sont souvent tellement des « présences » à autre chose, à ailleurs, même tout près.
Un exercice accru de présence (Cécile Riou)
Je relis avec le plus grand intérêt un texte de 40 pages que m’a envoyé Cécile Riou. Écrivain sans doute trop peu connue, trop discrète, que j’ai rencontrée par l’intermédiaire de Jacques Jouet puisqu’elle figure dans son livre Ruminations du potentiel, dont Poezibao et Flotoir ont largement parlé.
Nous pensions elle et moi à une publication dans la revue Sur Zone de Poezibao, mais je me rends compte que compte tenu de la longueur du texte et de son mode de production, ce serait encore mieux de le publier en feuilleton.
Le texte est une phrase unique, composée de paragraphes écrits jour après jour et envoyés à des habitants de Vulaines (Mallarmé).
Je relève cela, qui me parle beaucoup :
« l’objet du jour est – car dans ce poème du jour, je choisis, par un exercice accru de présence et d’attention au monde, je choisis un objet – le fauteuil de Molière, tavelé, vieilli et sous plexiglas, équipé d’un système de bascule qui en fait, si on le souhaite une chaise longue, pièce de mobilier que jusque-là j’associais systématiquement à Tchekhov, et aussi à la sieste – car dans ce poème du jour, je choisis, par un exercice accru de ténacité et d'application au monde, je choisis une odeur ou une matière – ce qui plus que les visages imprimés en camouflage sur les faux bouleaux de Gorki, à la Comédie Française – car dans ce poème du jour, je choisis, par un exercice accru de assiduité et de concentration au monde, je choisis une odeur ou une matière – donne le sentiment heureux et plein du temps qui passe, l’occasion, comme l’écrit la publicité francilienne de « fai[re] la rencontre de votre vie professionnelle », rencontre plus ou moins affriolante pour ce qui concerne les soudeurs, au moins côté fauteuil car on ne sait pas très bien où poser son – car dans ce poème du jour, je choisis, par un exercice accru de ponctualité et de vigilance au monde, je choisis de nommer ce dont je viens de parler, ici le fauteuil et la conscience éclairée du temps qui se promène, principalement, qui se promène – »
Cécile Riou dit s’être inspirée du diurnoscope inventé par Benoît Richter. Je lis cette définition : « Un diurnoscope est une forme poétique, texte à contrainte, qui a été inventé par Benoît Richter : citation de l’objet du jour, une matière, une odeur qui n’appartient qu’à ce jour, un visage rencontré ce jour, un sentiment qui ne date pas d’aujourd’hui, une phrase lue aujourd’hui, et la nomination de ce qui précède. » Et cette définition me renvoie à mon expérience propre, celle dite du son du jour ou de la lumière du jour, lorsqu’il s’agissait, chaque jour, de faire un relevé sonore ou visuel, un son, un bruit, une mélodie d’une part, une couleur, un éclairage, une lumière d’autre part et d’écrire un court texte à leur sujet. Il y avait ce même exercice accru de ténacité et d’application au monde, de concentration au monde, de vigilance au monde, de présence et d’attention au monde, pour reprendre toutes les belles expressions de Cécile Riou.
À rapprocher de cela dans une note d’Antoine Emaz pour Poezibao, à propos de Thierry Bouchard : « Vacance, on l’aura compris, signifie éveil des capacités d’observation, de réception et de réaction : en cela Blue Birds’ Corner peut paraître cousin du Journal de Jules Renard, mais sans dates, et chaque note devenant texte travaillé en soi, développé, autonomisé. »
Échange longue distance (Thomas Kling)
Je reçois l’annonce de la parution d’une nouvelle traduction de ce poète allemand et je note cela : « Quand Échange longue distance paraît en 1999, Thomas Kling vit depuis quatre ans dans l'ancienne base de fusées de Hombroich, au cœur de la mégalopole de la Ruhr. Il a installé son bureau dans le mirador où il observe le monde, compulse ses archives et prépare ses derniers grands recueils. Il s'est lancé dans une ambitieuse entreprise d'archéologie de la langue allemande, où la poésie dispute aux sciences humaines et aux sciences naturelles la représentation légitime de la réalité.
Qu’est-ce que la poésie, qu’est-ce que la littérature ? Kling choisit de répondre en reporter. Il plonge dans le passé, dans les tranchées de Verdun. L’histoire est un tombeau ouvert, il la regarde dans les yeux. Kling ne maquille pas ses sources, il n’efface pas ses traces, au contraire, il fait ce que ne font pas les poètes, il les révèle. Albums, cartes postales, images d’archives : les archives sont les veines de l’histoire. Il cherche à lever le brouillard. Il cherche le cœur d’un pays bouleversé par l’histoire. Il cherche le temps niché derrière les visages. Nous sommes lecteurs et spectateurs investis, projetés au centre de cette maison du langage, à l’intérieur du temps, objets sensibles et vivants dans la matière sensible de l’histoire. Kling nous révèle notre réalité, profonde, résonnante et éclatée. Archéologue radical, démiurge pop, savant instinctif, écrivain furieux, Thomas Kling c’est ça : magie crânienne. » (note de François Heusbourg, traducteur et direction des Éditions Unes).
→ Je suis d’autant plus sensible à ces propos que je connais Hombroich, son double aspect, colonie d’artistes où vit notamment Oswald Egger que traduit Jean-René Lassalle et dont il me parle souvent, dont il vient aussi de me donner sa dernière traduction en français, rien qui soit, et musée magnifique, totalement méconnu, succession de petits bâtiments de briques dans un grand parc sauvage où l’on vous laisse vous balader en toute tranquillité, sans l’ombre d’un gardien malgré de très belles œuvres d’art (des Fautrier, des Schwitters notamment).
→ « notre réalité, profonde, résonnante et éclatée »
Vie commune (Stéphane Bouquet)
Je viens de lire son livre, Vie commune, je l’ai aimé, je me demandais comment en parler ici mais je lis ces notes, remarquables, de Jean-Claude Pinson (sur le site Sitaudis : « Le corset mallarméen n’est certes pas sans vertu. Il invite à densifier le poème, à le resserrer à la taille, à prévenir tout relâchement. Mais il est d’autres façons de renouer les liens du poème et de le faire danser. On peut par exemple le faire aller, pieds libres, sans pointes ni escarpins, de par la prose du monde. Élargir de la sorte le poème, le libérer et l’agrandir, c’est ce que fait de livre en livre, depuis maintenant quinze ans, Stéphane Bouquet.
La première singularité de Vie commune est de rassembler en un même volume trois poèmes plutôt longs, une pièce de théâtre et trois nouvelles, l’auteur se proposant de « mêler les genres et l’emmêlement des gens » et revendiquant la « porosité » des premiers. En cela, Stéphane Bouquet se situe bien du côté de cet « élargissement » de la poésie évoqué déjà par Gracq en 1978 et très récemment réaffirmé (bien qu’en un sens différent) par Jean-Christophe Bailly dans un remarquable essai (L’élargissement du poème, Christian Bourgois, 2015). Cependant, cet élargissement peut se comprendre en deux sens. Soit la poésie sort de ses gonds et s’en vient irriguer la prose du monde, comme l’ont voulu en leur temps les Surréalistes ou comme le veulent aujourd’hui bien des membres de ce que j’appelle le « poétariat », ceux par exemple rassemblés dans le collectif « Catastrophe ». Soit, action plus restreinte, le poème allonge le pas, se fait prosimètre, se déploie dans une prose où la poésie cesse d’être « poésie-élixir », poésie quintessenciée, pour devenir « poésie-levain